Kaléidoscope # 1

 

Un château énorme et noir aux pierres couvertes d’humidité (épaisse, presque gluante) une Bastille lugubre trônant dans un Dublin mythique où se joue un étrange ballet : les corps mous de jeunes filles en habits étalés sur un plancher de chêne doré font penser à un banc de poissons échoués sur leur fin, tentant sans conviction de prélever dans ce décor sinistre une ultime ration d’oxygène. Chose importante : il y a un metteur en scène, mais il n’existe pas de musique. En bas de l’hôtel Asclépios (Athènes) des ombres à formes humaines portent les flammes de l’Hadès chimérique dans leurs paumes. L’une d’elle nous offre ses mains au foyer desquelles nous allumons nos clopes. À la première bouffée nous éprouvons depuis tous nos organes les morsures irradiantes de l’en-soi, conscients que d’une minute à l’autre tout le Visible s’enfoncerait derrière nous avec nos certitudes.

Alphabet City (New York, je dirai un jour tes naissances latentes…). Sur notre droite, au sortir d’une nuit blanche, un hôtel miteux échoué au cœur d’étendues désertes (autour de nous les buildings ont disparu) du sable, de la glace à perte de vue et quelque chose comme des boules de feu énormes suspendues par des câbles d’acier au gris d’un ciel mat étrangement monochrome et dense (un ciel de ciment). L’une d’elles nous surplombe. Des masses magnétiques visibles avec des effluves rouge-orangé pareilles à des éruptions solaires s’en dégagent. Leurs langues semblent descendre jusqu’à nous pour nous lécher le front.

Expo Duchamp à Beaubourg – son nu descendant l’escalier déambule dans les ruelles sous-éclairées que surplombe le château de Prague (particulièrement énorme et sombre cette nuit-là). Le pavé luit après huit heures de bruine. Au loin et tout aussi luisante, passés les ponts, la Vltava parcourt un ensemble de paysages cinétiques à une vitesse proche de celle qu’on attribue habituellement à la lumière mais qui cette nuit – de toute évidence – n’est autre que celle de nos yeux.

Londres de nuit nous roulons sur la mauvaise voie (à la française) les lampadaires accrochent leurs ampoules couleur verres de whisky le long d’un câble électrique poursuivis par deux sirènes de polices nous roulons de plus en plus vite les ampoules mises bout à bout forment une ligne orangée désormais poursuivis par trois sirènes de police nous fonçons droit dans la gueule d’un tigre. Passés de l’autre côté d’un théâtre d’ombres chinois nous contemplons le soleil de Platon transpercer de ses rayons le corps radiographié de marionnettistes fantômes. Insidieusement, la lumière se fait également en nous : à force de nous réincarner nous allons passer le reste de nos jours en prison.

Depuis la citadelle qui couronne le parc Montjuic, entre le quartier gothique vers l’est et la mer (Barcelone), un building en forme de concombre géant émerge, signant dans l’espace clos du visible l’alliance étroite entre capitalisme et phallocratie. Vers l’ouest, aux abords du détroit de Gibraltar, la mer fraichement ouverte commence à se refermer telle une plaie purulente de sable et d’eau au passage d’aspirants réfugiés, dont les corps ballotent dans des remous d’argent.

Immersion physique au cœur du mouvement et du bruit la vie tout azimut dans toutes les directions et le risque de mourir à chaque pas au milieu des poulets déplumés et des odeurs d’œufs pourris – Phnom Penh aux neuf-cent-mille pagodes – incroyable lumière d’or écrasant tout au sol. Nirvana jeté dans la poussière et amputations à chaque coin de rue.

(Atlantide). Nous roulons plein Ouest par-dessus des barres d’immeubles en direction de l’océan – apparaissent de multiples ports minuscules entourés d’une végétation luxuriante et des cimenteries rongeant très nettement le flanc des falaises. Assises sur la banquette arrière de jeunes îliennes prises en stop plongent leurs ongles vernis dans les flancs de sabres noirs tout juste soustraits de la faille sismique, tandis que leurs sourires esquissent dans le rétroviseur les reflets humides d’incisives en béton.

Kwazulu-Natal – des hommes extrêmement filiformes plantés le long des routes se cultivent des embryons de cornes de rhinocéros sur le visage. Secret arraché à la nuit des temps.

Arpentant les rues du vieux Pékin sous une mer ultra-typique de lampions rouges et or (c’est un décor de film hollywoodien) nous nous faisons piétiner sans fin par les dragons à chenilles du Communisme à Visage Découvert au milieu de Mandarins aux yeux imbibés comme des éponges difformes de leur propre sang. Plus loin des déchets du culte de la Santeria – offrandes diverses aux Orishas – jonchent les rues les plus sal des quartiers Est de Centro Havana : têtes de bouc fraîchement tranchées, coqs étouffés dans des sacs de jutes dont ne dépassent (avec les pattes ficelées) que les ergots négligemment déposés au milieu d’une centaine de capotes usagées : temples mous de l’universelle magie.

Dans l’entrée d’un hôtel de luxe de Bagdad, couvrant le sol, un portait en mosaïque de George W. Bush sous lequel nous sommes priés en lettres d’or de bien vouloir nous essuyer les pieds avant d’entrer (Shakespeare nous susurrant à l’oreille le titre de sa prochaine pièce Comme il vous plaira !). Nous voici seuls au milieu des vestiges de Delphes, avec, dans le demi-cercle du visible s’ouvrant à nous depuis ce flanc de montagne tout le silence requis pour entendre le murmure de la terre abandonnée à elle-même et sentir, au contact des pierres renversées, tous les tressaillements magnétiques capables de s’emparer de l’utérus des anciennes Pythies pour leur faire cracher la parole des dieux arrachées au sous-sol, et par elle toutes les forces en concrétion de l’inconscient planétaire aux sources de l’hystérie.

Texte & Illustrations © G. MAR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Kaleidoscope”, c’est ici.

Né dans les Ardennes au milieu des années soixante-dix, G. MAR est l’auteur des Notes, Sans partitions, publiées sous le titre The Beat Degeneration (Éditions D-Fiction, 2014) et de Nocturama (Éditions Le Grand Os, 2014). Il revient sur D-Fiction avec le worshop « Kaléidoscope », un carnet de voyages hystérisé à la manière dont Kafka déclarait : « Pour écrire une histoire, je n’ai pas le temps de m’étendre dans toutes les directions, comme il le faudrait. ».

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