Shadow Cabinet

Au sein de la Cellule de Crise (CDC) de l’univers des images Piims, c’était encore une fois la panique. Les Détectives hurlaient comme quoi ce foutu Adam prenait vraiment beaucoup trop de liberté, déjà qu’on avait déjà du mal à l’intégrer lui et ses dirty pix dans Piims, mais là, maintenant des images plus que douteuses, trouvées online, sans origines et même des diagrammes, c’était le pompon ! Les autres partis politiques de Piims étaient dans le même état de perplexité mais voyaient la situation comme une bonne occasion de faire avancer la formation de la République des Images dont le Parlement n’était toujours pas institué. Les Photo-généticiens rappelait que PIIMS était déjà un univers très multiculturel (en témoignait leurs nombreux débats), et donc ce nouveau flot d’image que certain nommait déjà le data-déluge, n’était pas la mer à boire de leur point de vue. En effet, c’était juste une question d’échelle se reprenaient les Détectives, et la logique quantique était déjà là pour nous éclairer ; elle avançait même à grand pas. Les Conteurs avaient beau faire sensation avec leurs histoires de main invisible et de singularité, on n’était pas obligé d’avoir peur, de se laisser dominer intellectuellement par les gurus du chaos et de l’apocalypse, ou de tomber dans les bras de la méduse du Big Data. Finalement, tout le monde s’engageait dans la conversation sur l’avenir de la République des Images.

Proto-parlement

Plutôt que s’empresser et s’enfermer dans une corps d’état trop tôt ficelé, les Conteurs avaient suggéré de monter un shadow cabinet fictif pour commencer à mettre en scène les débats, s’asseoir autour de la table, former une première tribune, et brainstormer sur des hypothèses futures voire des solutions possibles. On pourrait prototyper ultérieurement des formes d’organisation et des modèles de gouvernances pour la société des images. Dans l’immédiat on avait besoin de se poser, de réfléchir sereinement, et d’approfondir l’état de l’art. Tout le monde avait acquiescé. Les Négarchitectes avait bricolé un premier plateau (qui mettait bizarrement la bulle spéculative en abyme, observait Adam de l’autre côté de la scène), et les Maître-Figures avait pris leur crayon pour essayer de faire ressortir des schémas, de cartographier les points de vue (la table d’orientation et les chaises vides donnaient-elle une indication à ce sujet ? se demandait Adam), et d’extraire des signaux-faibles. Ça partait un peu dans tous les sens mais au moins on avait un panorama de l’ensemble, une vue du ciel multi-facette, montrant l’ampleur de la chambre d’échos de l’univers.

 

 

Même si l’espace avait plus une forme de polygone ouvert que de salon ovale, les Détectives avait l’impression d’être au Pentagone tant la pièce était plongée dans une frissonnante ambiance d’état siège. Ils ne devaient certainement pas baisser leur garde car on était bien dans l’antichambre du parlement à venir. Et pour sa part, Adam avait vraiment l’impression de se faire un film dans sa tête ; ça faisait longtemps que ça ne lui était pas arrivé, comme si la main invisible de son imagination avait pris le gouvernail de son cerveau, ou comme si son inconscient (ou la CDC ?) avait des choses à lui révéler. Bien que les manifestations présentes de sa vie psychique ressemblent à un rêve, il se sentait plutôt en état d’hyper conscience, comme s’il se mettait en retrait de lui-même pour mieux décrypter sa pensée.

Polygon

Après les improvisations chaotiques de la CDC qui couraient toujours après les événements, le théâtre politique et imaginaire de ce shadow cabinet avait l’air bien sage et structuré, capable de produire une forme de discernement et d’intelligence inconnus à ce jour. Les Maîtres-Figures appelaient ça de l’ingénierie d’idée disait-ils, les Négarchitectes qui voulaient toujours tout spatialiser préférait le terme de recherche polygonale afin de donner du relief aux choses et créer un sentiment de paysage, notamment pour articuler les points de vue de chacun. Et puisque tout le monde y mettait son grain, les Conteurs prônait pour le Design Fiction sans qu’on sache très bien de quoi il retournait.

Parti dans son élan, le groupe de travail avait poursuivi la piste de la translation spatiale et urbaine de la datasphère ouverte par Adam. Si le monde des images s’apparentait à une utopie ou une n-topie, pourquoi pas introduire des notions d’urbanisme tridimensionnel se rapprochant des cartographies du cosmos. En empilant des systèmes de calque et de palette (finalement pas si éloignés des mash-ups réalisés la fois dernière), on pourrait peut-être articuler un système dynamique permettant de donner à sentir le visible et l’invisible, le climat, les variations météorologiques, les rythmes et cycles de transformation de Piims. Était-il possible d’exprimer finement les ambiances, les typologies et les temporalités de chaque zone picturale ? Il était l’heure de tester d’autres dispositifs de partition ouverte reflétant les mouvements sporadiques et permanents, les épiphénomènes autant que les boucles de cet univers infini. Dans les coulisses, Adam commençait à sentir qu’il avait un orchestre dans la tête.

 

 

Même s’ils appréciaient l’hypothèse topique, climatique et musicale pour modéliser la data-sphère Piims, les Conteurs, les Photogénéticiens et même les Détectives trouvaient les propositions beaucoup trop abstraites et ésotériques. On en peut plus des pures vues de l’esprit ! Ne manquent plus que les cotations boursières ! On frôle l’apologie du Big Data ! ironisaient-ils. Les Maitres-Figures, qui aimaient l’art minimal et conceptuel, ou encore les partitions musicales et architecturales de Xenakis, avaient beau défendre l’idée qu’un espace dédié à la contemplation silencieuse permettait de faire jaillir la vision poétique et la clairvoyance, leur propositions étaient clairement trop cryptiques pour les autres. À chacun sa forme d’intelligence esthétique répondaient-ils en toute pertinence.

Mesopolis lab

Non, il fallait chercher d’autres idées plus concrètes, plus roots et down to earth, plus verte et organique, plus écologique et résiliente, suggéraient la faune de Piims. Dans la cité des images, celle-ci était d’ailleurs autant une faune, une flore, un environnement, une société que des particules élémentaires, un océan ou un cosmos. Une image Détective se souvenait d’un numéro du Mirror, le journal de l’univers Piims, qui avait fait scandale il y a quelques temps, justement parce qu’il annonçait que la République des Images aurait peut-être déjà existé, ou en tout cas, que ce serait une bonne idée de la recréer. Des documents avaient été retrouvés à l’époque, évoquant un « projet Polygon », mais aussi l’idée d’une Mesopolis, auxquels personne n’avait prêté attention. Il y avait peut-être une piste à explorer du côté de la « cité-milieu », et pourquoi pas imaginer un Polygon Project ou un Mesopolis lab, suggérait-elle.

Comme à son habitude, la CDC cherchait à maintenir son leadership sur la société des images et il était hors de question qu’une diva prenne le pouvoir du nouveau shadow cabinet avec ce genre d’idée. Pour la diluer autant que la démocratiser, il fallait mobiliser, rameuter, plus radicalement la communauté des images dans le processus live et expérimental. Ce serait peut-être un peu bricolé (et on reconnaissait là son talent d’agitateur), mais on s’en fichait; c’était ça l’esprit « lab », n’est-ce pas ?! Et il était l’heure de faire un peu plus campagne et de mettre un peu plus la main à la pâte, voir même d’aller coller des affiches. Et l’esthétique low-tech, carton-bout de ficelle n’avait-elle pas son aura arte povera ?

 

 

Maintenant que les images de Piims commençaient à avoir une vie, à s’accoupler et à se réincarner régulièrement, il fallait voir les choses de manière plus circulaires, en cycle, en métamorphose, en mutation, et en hybridation permanente. Pour que le lien social se tisse, il fallait favoriser la rencontre, l’inclusion de toutes les générations, sans discrimination, et mettre la tribune sur la place publique ; quoi de mieux qu’un jardin partagé ? Il fallait retrouver de l’horizontalité, une forme de gravité, qui mette toute la société des images sur plan d’égalité. La société des images ne devait pas oublier les vertus du pragmatisme populaire, collaboratif et solidaire qui permet de cultiver une saine écologie, de recycler et revaloriser les rebuts comme les résidus. Il fallait préserver une atmosphère propice à la photosynthèse et à la culture d’un rythme de production viable.

Mais cette Mesopolis n’était-elle pas un peu naïve face au data-deluge où les phénomènes de synthèse s’étaient justement accélérés de manière exponentielle ? Demandaient les membres du lab. Les Détectives rappelait que c’était faire un peut trop vite l’impasse sur les rivalités, les jeux de pouvoir, ou les instincts de prédation et de propriété qui animaient la communauté. D’autres faisaient remarquer que cette vision manquait de contraste, de décalage, d’imagination et de merveilleux. Il fallait faire venir des artistes ou des designers pour ré-enchanter et remettre à la page ce paysage maintenant un peu trop banal. Et le Négarchitectes ne pouvaient s’empêcher de faire remarquer que cette vision était beaucoup trop territoriale et passait complètement à côté de la plaque des enjeux de l’immatériel pourtant si déterminants dans l’univers Piims. Qui pouvaient encore croire que les phénomènes de croyance n’existaient pas ?! La question avait scotché tout le monde.

 

 

Mundus Imaginalis

En les écoutant, Adam ne pouvait s’empêcher de penser à sa cousine écologue passionnée par les enjeux environnementaux, qui lui avait expliqué que l’écologie comprenait toujours une part de fiction car, même si on pouvait comprendre des chaines d’impact positif ou négatif, il était impossible de modéliser la nature et l’atmosphère dans son ensemble. Comme la météo, on ne pouvait prédire les évolutions à venir de manière sûre, ou maitriser les risques d’effets papillons produits par un micro-incident quelque part sur la planète. Finalement on ne pouvait que composer avec l’inconnu, recommandait l’anthropologue des sciences Bruno Latour. Une autre entrée que sa cousine avait suggérée, était de s’ouvrir à une vision plus « écosophique » telle que développée par Félix Guattari qui élargissait l’écologie à toutes les strates du monde, et la dédoublait en trois volets, naturel, social, et mental. A l’époque, Adam avait trouvé le discours de sa cousine franchement ésotérique mais lui qui vivait maintenant cette incroyable aventure psychique, il commençait à trouver cette approche holistique pertinente, autant pour son expérience intérieure que pour la ville, ou les hypothétiques mesopolis, Républiques des Images et mundus imaginalis. Il aimait bien ce terme que sa cousine avait également mentionné, et quitte à extrapoler, à s’autoriser une dérive fictionnelle métaphorique et imaginaire, autant élargir le vocabulaire et explorer d’autres pistes sémantiques pour parler de la Mesopolis ou de la datasphère Piims, avait-il envie de suggérer au lab. Et le futur n’était-il pas l’ultime fiction ?

Tout ceci lui rappelait ses voyages et pérégrinations urbaines dans les mégapoles du monde, certes New York, Paris, Londres et Copenhague, mais aussi Istanbul, Shanghai, Téhéran, Mexico ou Le Caire où son oncle qui travaillait pour une ONG l’avait emmené bosser chaque été. Grâce à ces voyages, il se sentait vraiment citoyen du monde. A part Copenhague qui était si ordonnée (sauf son quartier de Christiania), toutes avaient cette ambiance de ville infinie, de trop plein et d’enchevêtrement maximum. Maintenant qu’il se penchait sur le cas de Paris, et même était en train de tomber dans la galaxie Grand-parisienne, il savait bien que la photographie n’était pas le moyen de les documenter, mais bien plus de les emporter dans la fiction. D’ailleurs, d’après ce que sa cousine lui avait expliqué, le mundus imaginalis que Henri Corbin avait défini à la suite du théosophe Ibn Arabi, s’appuyait sur l’idée que l’imagination éclaire le réel et produit des connaissances. Il ne marquait pas de séparation nette entre fiction et réalité, ou du moins montrait-il que l’imaginaire était multiple et polysémique – tout comme le langage aurait dit Roland Barthes. Or depuis le « tournant sémantique » qu’avait marqué la génération de ce dernier, la théorie marquait maintenant un « tournant spatial » et donc il n’était pas idiot de voir la ville comme le laboratoire de l’immatériel, de la psyché comme de la data-sphère. L’exposé de sa cousine, confirmait à de nombreux égards l’hypothèse de la Mesopolis, et lui corroborait ses raisonnements sur les sémioscape. Pour sa part et probablement à cause de sa toute récente exploration urbaine à Paris, c’était bien l’image et l’espace infini des galaxies et des constellations qui lui parlaient le plus dans l’immédiat, et il comptait bien poursuivre son exploration du Grand Paris par ce prisme.

Texte & Illustrations © Raphaële Bidault-Waddington
Pour lire les autres textes du workshop “Machination”, c’est ici.

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