Le repas

 

Je mords le biscuit après l’avoir lentement porté à la bouche ; il se brise comme des os qu’on écrase. Je le triture et j’imagine les carreaux qui le quadrillent se disloquer. Je me rappelle le jeu que mon grand-père m’a appris et auquel il m’a convié pendant tant d’après-midis. Biscuit, carreaux, os triturés. Je mords et je revois le vieux mâcher les miettes, qui sortaient des commissures comme des doigts essayant de s’échapper.

Et moi, juché sur la table, je me masturbais devant le tableau de la tzigane. Allongée sur un divan, elle se caressait un téton d’une main, pendant que l’autre main disparaissait sous le tissu pourpre, et je l’imaginais fouiller dans ses poils, qui s’humectaient. J’étais en extase. Je gémissais lorsqu’il a fait irruption dans le salon en m’ordonnant de descendre à grands cris.

Je me suis braqué. Et pendant que je tenais d’une main mon engin devenu rigide, j’abaissais lentement l’autre main, esquissant en l’air un geste de danse.

Je me suis tourné vers lui dans le même mouvement de danse, le regard dur. Je lui ai lancé un baiser narquois, la bouche en cœur, pour le provoquer. Et j’ai brusquement retiré la main qui tenait ma verge pour l’exhiber, dure et frémissante.

Il m’a pris par le bras pour me faire descendre de la table. Il m’a empoigné vivement, me tirant vers le bas, et il m’a dit qu’il raconterait tout à mes parents à leur retour du cinéma. Et il a ajouté que cette fois, ils sauraient quelle peste ils abritaient chez eux.

Si tu dis quelque chose, tu vas le regretter, ai-je dit entre mes dents, et je me suis dégagé, récupérant mon short posé sur la table. Je me suis levé et j’ai gagné la salle de bain en me déhanchant, un sourire dessiné sur ma figure et sur tout mon corps, qui à présent riait du vieillard tremblotant.

J’ai remarqué qu’il était très nerveux lorsque je suis passé devant le miroir et que je me suis arrêté, le regardant fixement dans les yeux. Pétrifié, il me regardait avec une expression dont je ne sais pas préciser aujourd’hui si elle était de haine ou de douleur. Je l’ai fixé et j’ai couru en direction de la salle de bain en poussant un cri moqueur.

Je suis resté à l’intérieur, dans le silence et la demi obscurité. Je me suis attardé quelques instants. Je m’habillais lorsqu’il est venu devant la porte pour me dire tout bas : aujourd’hui, je vais tout raconter.

Là, j’ai eu peur. Pendant quelques instants, j’étais désemparé. Mais je me suis rapidement ressaisi. J’ai terminé de m’habiller, peaufinant ma brillante idée : j’ai posé mon visage sur le mur et je l’ai frotté vigoureusement de haut en bas jusqu’à m’écorcher. Lorsque la peau a commencé à me brûler, j’ai serré les dents et je me suis frotté le visage plus fort encore. Enfin, je me suis frappé le front contre la cuvette des toilettes. J’ai souri lorsque j’ai senti se former une légère bosse. J’ai lavé le mur rougi par le sang laissé par les écorchures, je suis sorti de la salle de bain et suis entré sur la pointe des pieds dans la chambre du vieux pour voir s’il dormait. Je suis retourné à la cuisine, j’ai éteint la lumière et je suis allé au lit, non sans m’être auparavant contemplé dans le miroir, fier de moi. J’étais fier, oui, et j’ai esquissé un sourire imperceptible, le même que j’avais affiché, lorsque j’avais glissé un rat dans le lit du vieux et que je m’étais retenu de rire — une fois revenu dans ma chambre — lorsqu’il avait crié à l’aide parce que quelque chose l’avait mordu. Mon père et ma mère avaient accouru pour voir ce qu’il s’était passé, et ils avaient dû dorloter le vieux qui, assis sur le lit, incrédule et les yeux exorbités, regardait la masse rougeâtre écrasée entre ses mains. J’étais apparu à la porte et j’avais dit d’une voix presque innocente : Grand-père… Qu’est-ce que tu as ? Mais il ne répondait pas. Assis sur le lit, mon père essayait d’arrêter ses tremblements, le couvrant avec un drap qui cachait ses jambes maigres et noires et une touffe de poils presque blancs, grisâtres, que j’avais réussi à entrapercevoir et qui encadrait son sexe flétri.

Le lendemain, au petit déjeuner, il m’a pris la main — ma mère et mon père étaient dans la cuisine —, il l’a serrée et m’a demandé, incisif : c’est toi, hein ? — Maman ! Ai-je crié. Et dès qu’elle est apparue, il m’a lâché. Je me suis senti puissant. Qu’est-ce qu’il y a ? A-t-elle demandé en s’approchant. Je lui ai répondu, enjôleur : maman, tu me fais un œuf sur le plat ?

Elle a tourné le dos. J’ai regardé le vieux dans les yeux et j’ai eu envie de sourire.

Je ne sais pas ce qui s’est passé dans sa tête les jours suivants, mais j’avais l’impression qu’il avait oublié l’épisode du rat, ainsi que la chute qu’il avait faite quelques jours auparavant à cause de la cire dont j’avais enduit l’entrée de sa chambre et qui l’avait fait glisser et retomber la tête la première sur le sol. Et son tabac à priser, que j’avais mélangé avec un peu de poivre moulu.

Il était plus calme. Nous jouions l’après-midi. Il traçait des traits sur le papier et nous posions les graines de haricots sur les points d’intersections en attendant de voir qui encerclerait l’autre. Mais le soir où j’étais monté sur la table, j’en étais sûr, il était déterminé à parler.

 

 

Je suis allé me coucher. J’ai attendu que mes parents reviennent du cinéma et qu’ils aillent au lit, mais je n’ai pas fermé l’œil. Le matin, j’ai entendu des murmures dans la cuisine. C’est un vaurien, disait mon grand-père. Respecte mon fils, disait mon père. Respecte mon fils, ou tu prends la porte. Mais je suis ton père, rétorquait le vieux, la voix rauque. Et il répondait à son tour : mais lui, c’est mon fils. Et à cet instant, ma mère a crié qu’il ne pouvait pas dire la vérité, que je n’étais qu’un enfant !

Appelez-le ! A dit mon grand-père. Appelez-le, a-t-il dit à nouveau, en baissant la voix. Demandez-lui devant moi si ce que je dis n’est pas vrai. Demandez-lui ! C’est impossible qu’il mente.

C’est alors que j’ai fondu en larmes. J’ai poussé un gémissement bruyant, puis j’ai baissé le ton. Je tremblais dans mon lit ; enroulé dans la couverture, mon corps était secoué par les sanglots et les accès de toux, qui se sont amplifiés lorsque mon père est arrivé dans la chambre. Il est entré et a retiré d’un geste brusque l’oreiller qui couvrait ma tête. Je n’ai jamais oublié l’expression de terreur sur sa figure, lorsqu’il m’a regardé. Il m’a pris dans ses bras, alors que je pleurais, exagérant encore davantage lorsque nous sommes passés devant le miroir, où j’ai pu voir ma face tuméfiée, le front violacé et mon visage couvert d’égratignures.

Il m’a battu ! Ai-je crié. Il m’a jeté par terre, papa, et il m’a frotté la figure contre le sol.

J’ai crié encore plus fort, lorsque j’ai vu l’effroi de mon grand-père, qui a alors éprouvé le besoin de poser une main sur la chaise derrière lui pour s’y appuyer. Il m’a frappé, papa. J’ai mal, papa. Aïe, aïe, aïe, j’ai mal, j’ai mal.

Au milieu de cette confusion, ma mère a tiré sur le bras de mon père, et ils m’ont emmené me faire soigner. Nous sommes allés à l’hôpital et j’ai vu que mon grand-père me regardait avec une expression féroce, dodelinant de la tête. J’ai cru voir une larme descendre le long de son visage raviné.

Après cette matinée, mes parents n’ont plus jamais parlé à mon grand-père, qui restait cloîtré dans sa chambre, sauf pour aller aux toilettes ou pour priser son tabac, assis dans le jardin.

Une semaine s’est écoulée avant que mes parents reparlent de lui. Ce même jour, un jeudi, j’ai proposé à mon grand-père de jouer avec moi.

Ma tante, qui était à présent à la maison pendant que mes parents travaillaient, lui a dit : Tu vois, papa… Le petit veut jouer. Tu as vu ?

Il a secoué la tête. Il est allé dans la chambre, a pris un carton et l’a apporté à la cuisine, un crayon et une règle dans l’autre main. Il s’est assis et a regardé fixement la table, éberlué. Il a levé le visage, et m’a regardé pendant que je m’asseyais, suivant mes gestes, suivant mon regard qui se posait sur le pot de haricots placé sur la table à côté du damier déjà gravé dans le bois par mes soins.

 

 

Je l’ai regardé, hochant de la tête pour commencer la partie. Il a posé le carton, le crayon et la règle par terre. Il a touché du bout des doigts le damier que j’avais dessiné, en appuyant sur les inscriptions. Il a plongé dans le pot sa main couverte de veines, en a retiré quelques haricots, les a mis dans son autre main avant de les poser sur le bois entaillé. Et la partie a commencé, l’un essayant de prendre l’avantage sur l’autre.

J’ai remarqué qu’il ne faisait pas beaucoup d’efforts pour gagner. Mais je ne m’en suis pas trop soucié ; en quelques coups, mes graines de haricots encerclaient les siennes. Avec un geste solennel, j’ai posé la dernière. Et j’ai dit tout bas : j’ai gagné.

Lorsque j’ai vu son regard inexpressif, j’ai eu envie de pleurer. Mais je me suis retenu. Et en touchant le dernier haricot que j’avais posé, j’ai redit en m’approchant cette fois de son oreille : j’ai gagné.

C’est alors que mes parents sont arrivés à la maison et se sont approchés de la cuisine avec un représentant de l’asile, où ils allaient interner le vieux  — je les avais entendus discuter à ce sujet le matin. Et j’ai encore une fois articulé le mot, mais sans émettre de son, en bougeant les lèvres seulement, tout en m’éloignant de lui, en même temps que j’ouvrais les yeux comme pour mieux lui faire comprendre ce que je lui disais : j’ai gagné. Et laissant à présent mes yeux s’humecter devant tout le monde, j’ai lentement enlacé mon grand-père, approché mon visage, et fermant les paupières pour qu’une larme perle doucement, avec apparemment un amour profond, j’ai baisé la face, qu’il me livrait.

 

Texte © Nilton Resende – Traduction © Stéphane Chao – Illustrations © Arthur Buendía
Cette nouvelle, tirée de Diabolo (Edufal, 2005), recueil de l’auteur primé au Brésil, a déjà été traduite en espagnol et en anglais.

Nilton Resende est né en 1970 à Maceió. Nouvelliste, poète, metteur en scène, acteur, dramaturge, professeur de littérature. La nouvelle « Le repas », tirée de « Diabolo », recueil primé au Brésil, a été traduite en espagnol. Certains de ses textes sont également traduits en anglais. On peut consulter son site ici.

Traducteur et auteur de nouvelles, Stéphane Chao publie dans de nombreuses revues au Brésil et en France (L’Atelier du roman, La Femelle du requin, L’Ampoule, Le Cafard hérétique, Le Lampadaire…). Sa nouvelle A lei de ouro a été primée dans le cadre du festival Lapalê à Rio de Janeiro. En tant que traducteur, il s’est donné pour objectif de faire connaître des auteurs brésiliens inconnus ou presque du public français, notamment les jeunes talents, qu’il s’applique à dénicher aux quatre coins du pays. C’est l’objet du woskhop « Traduzindo o Brasil » qu’il tient aujourd’hui sur D-Fiction.

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