Sade : un homme qui dévore les plus secrètes pensées des tyrans

« Homère aurait-il écrit ou récité L’Iliade sans Achille en colère, ou de la colère d’Achille que saurions-nous sans Homère ? Qu’un poète médiocre chantât Achille qu’en serait-il de cette vie glorieuse ? »1

 

Pas de grand homme sans son barde, pas de grand homme sans son biographe, mais pire qu’un biographe médiocre est le biographe un peu plaisantin qui couvrirait Achille de louanges, mais le montrerait nu ayant laissé au vestiaire tous les attributs de sa virilité guerrière. Un Achille qui, comme Ajax devenu dément, traiterait les Troyens en bestiaux à égorger et dépecer sous sa tente et se réveillerait au matin couvert du sang et des excréments de ses victimes. Déshonorer Achille, le transformer en boucher libidineux offert à la risée publique et d’abord et avant tout aux rires des femmes, peut-être est-ce cela à quoi Sade condamne les grands hommes de son temps. C’est pour nous femmes, toujours exclues des champs de la guerre et de la politique et lectrices de romans, que Sade a préparé ses poudres et ses tréteaux grotesques, c’est une femme, Juliette, dont il devient le biographe, et c’est à une femme qu’il confiera en 1783 ce projet de vengeance qu’il ne pourra réaliser que dix ans plus tard.

Qu’ils aient au moins, ces tyrans, qu’ils aient l’art de mieux choisir leurs victimes. Ce n’est pas sur ceux qui les connaissent à fond, ce n’est pas sur ceux dont les regards pénétrants vont dévorer jusqu’à leurs plus secrètes pensées qu’ils doivent laisser jaillir leur venin. De telles mains, dès qu’elles sont dégagées de leurs fers, arrachent le bandeau de l’illusion, et l’idole entièrement dépouillée par leurs soins n’offre plus aux yeux de la multitude éclairée que la brute et dégoûtante matière dont elle est composée2.

 

L’île de Lilliput

 

Victime parmi les victimes, soumis à l’arbitraire d’une lettre de cachet qui lui prend sa vie, Sade sait très vite que toute sa souffrance est prévoyance des souffrances et des supplices à venir, inquiétude d’un avenir dont la maîtrise lui échappe totalement et qu’il s’acharne à deviner dans les quelques signes qui, à Vincennes, lui parviennent de l’extérieur et sur lesquels il va sans cesse bâtir des châteaux en Espagne, détruits aussitôt que construits. « Les effaçures, les ratures et tous les gribouillages possibles » ont « succédé aux roues », c’est les lettres de sa femme « aux angles » desquelles il se blesse, c’est sur elles qu’il se crève les yeux pour découvrir la date de sa libération. En vain.

Toute sa souffrance est d’imagination (il ne connait pas la durée de sa peine), mais c’est aussi l’imagination qui va lui fournir les clés de sa liberté. Pour s’occuper, il écrit des comédies, des tragédies, mais tout ce qu’il écrit a un air « suranné » et « un petit goût de chaîne », alors à quoi bon ? Il écrit aussi de l’Histoire mais comment s’adonner sérieusement à l’Histoire, au genre noble par excellence, sans bibliothèque ? Bien sûr, dit-il à sa femme, lui reste la possibilité d’écrire des « contes de fées » mais il n’a aucun goût pour cela, alors que faire ? Désespérer ? Pleurer ? Implorer ? Laisser les tyrans qui se sont emparés de sa vie jouir de leur pouvoir et se nourrir de ses larmes ?

Je suis dans une tour, enfermé sous dix-neuf portes de fer, recevant le jour par deux petites fenêtres garnies d’une vingtaine de barreaux chacune. J’ai, environ dix ou douze minutes dans la journée, la compagnie d’un homme qui m’apporte à manger. Le reste du temps je le passe seul et à pleurer… Voilà ma vie… Voilà comme on corrige un homme dans ce pays-ci… Comment veux-tu qu’on ne chérisse pas la vertu quand on vous l’offre sous d’aussi divines couleurs !3

Parfois, la nature permet même à l’animal le moins éclairé de trouver l’herbe qui le sauvera pourquoi ne réaliserait-elle pas ce miracle pour « un être abandonné à lui-même et privé de toute société » ? Quelle herbe peut pousser dans la stérile cellule n°6 du donjon de Vincennes ? L’imagination et le retour à l’enfance. Il aura 12 ans et vivra non à Vincennes, mais à Lilliput. Il sera gai, insouciant, rieur, il prouvera à ceux qui l’enferment « pour faire des réflexions », pour « mûrir sa tête », qu’à l’ombre rien ne mûrit. On le punit ? On lui donne la fessée ? On veut le convertir « à coup de chapelle » ? Il deviendra un enthousiaste de la punition, un fanatique de ses systèmes. On lui prend un cahier ? il en réécrit dix ? on lui brûle les dix, trente naissent immédiatement des cendres. On lui dit qu’il serait déjà dehors s’il était plus sage. Il répond « Va-t-en voir si j’y suis Nicolas.. »

On lui dit que ses « affaires » ont besoin de lui, il répond : « quand on me parle d’affaires ici, ce n’est qu’une pure bouffonnerie, c’est Sancho Pança dans son île, à qui on fait croire que tout le monde attend ses ordres »4.

On lui ment, on lui fait des « farces » qui ont toujours l’air du supplice mais de manière si maladroite qu’elles deviennent prévisibles et plus ennuyeuses et comiques que terrifiantes. Sa femme ne pourrait-elle cesser de participer aux distractions de cette clique et hâter le moment où ils en riront ensemble ?

 

 

Envoyez-moi donc de la bougie, lui écrit-il, ou je fais ma malle. Je ne risquerais pas grand-chose au moins de la faire : il y a aujourd’hui un mois que monsieur le commandant de Rougemont5 m’a dit d’y travailler. Mais malheureusement comme quatre ans d’expérience m’ont appris que la vérité et lui étaient les deux choses les plus antipathiques qu’il y eût au monde, et qu’il se divertit à tromper les malheureux comme un autre à aller à la chasse ou à pêcher des poissons, ce seul avis de sa part est ce qui m’a tout de suite décidé ici à de petits préparatifs pour mon été, où je n’aurais pas songé sans sa gentillesse. Omnis homo mendax6. Je ne crois pas qu’il y ait de mortel à qui le proverbe aille mieux. Quoi qu’il en soit je te promets de te faire rire quand nous nous verrons. Tu connais mon grand talent pour la contrefaction, tu verras comme j’ai saisi celui-là, à jeun, après dîner, etc.7.

« Ce talent pour la contrefaction », pour l’imitation, de guerre lasse et malgré le danger il va choisir de l’exercer tout de suite. Il inverse la situation et saute sur la scène : il se fait chef de troupe, maître en mensonges, en signaux, pour donner un peu de génie « aux teneurs de livres de Mme le présidente », sa belle-mère, qui tire les ficelles du lieutenant de police et de toute sa « séquelle ». À quoi bon avoir des « teneurs de livres » s’ils répètent à l’infini les mêmes platitudes ? « Vous êtes là quarante qui avaient de l’esprit comme quatre » disait de l’Académie, Piron, le joyeux drille auteur de l’Ode à Priape, que Sade cite dans ses lettres et auquel il rend hommage dans Juliette. La même chose peut-être dite de la troupe qui joue à Vincennes : « Quand on n’a pas l’esprit d’inventer il vaudrait mieux faire des souliers ou des canules ».

 

Texte © Marie-Paule Farina – Photographies & Illustrations © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Deux Marquis provençaux”, c’est ici.

Marie-Paule Farina a déjà publié Comprendre Sade (Max Milo, 2012) ainsi que Sade et ses femmes : Correspondance et Journal (François Bourin, 2016). Ce workshop en plusieurs épisodes est centré sur le rôle de l’imagination en littérature et en politique et sur les « deux marquis provençaux » qui, au XVIIIe siècle, ont incarné ces rôles antagonistes : Mirabeau et Sade.

  1. Jean Genet, Le Captif amoureux, Paris Gallimard, 1986, p. 59. []
  2. Lettre à Milli Rousset,Vincennes, 26 avril 1783, in Sade et ses femmes, Paris, François Bourin, 2016. []
  3. Lettre à sa femme, 18 avril 1777, Sade et ses femmes, op. cit., p. 107. []
  4. Lettre à Milli Rousset, 22 mars 1779, Sade et ses femmes, op. cit., p. 130. []
  5. Le commandant de la place de Vincennes. []
  6. « Tout homme est menteur » : proverbe latin. []
  7. Lettre à sa femme, 30 avril 1781, op. cit., p. 174. []

Tags : , , , , , , , , , , , ,

Laisser un commentaire