J’allais oublier…

 

Nous saurons peut-être. Tel jour. Telle nuit plutôt, tandis que le quatrième retourne du Phillies, et que la femme-faucon, suite à quelque indécision sous l’effet d’on ne sait quelle gêne, l’accompagne, un incident éclate, qui sait, le tonnerre ? Et forte averse, il leur faut hâter le pas, et ce faisant un mot échappe de la bouche de l’un ou l’autre, peut-être celui-ci seul : « Vite ! » Un mot seul, le dialogue, s’il y a réplique, s’ouvre sur le minimalisme de seulement un mot, la réplique saurait se faire attendre, l’un ou l’autre [qui n’est pas qui aura parlé] n’en revenant pas, qu’il pût, un instant, y avoir parole, fût-elle d’infime portée, il n’y ajoute rien, ou alors pour lui-même ce « Oui, vite… » qui est manière inouïe de réponse, tandis que l’averse fait rage [je crois ceci — qu’ils s’embrassent]. Il arrive enfin un temps où ils parviennent à la chambre par un escalier dont il n’a jamais été question, ni d’ailleurs de la quantité d’étages à gravir, une fois encore la pensée du quatrième va vers les bandes nocturnes, qu’il introduit dans l’armoire quasi comble, comble de seules bandes depuis la décision, l’origine en est à présent lointaine, qu’il y aurait bandes, désormais. La femme-faucon n’interroge en rien leur existence, peut-être savait-elle, il n’importe. Son regard, avec étrange lueur, se porte plutôt sur la reproduction de Nighthawks, ce tableau qui lui est futur, quoiqu’y figurant, dont elle savait tout juste que le célèbre peintre E. Hopper y travaillait, mais sans jamais le moindre accès au tableau, ni même à ses esquisses. La scène est ainsi comme impossible, qui a lieu toutefois, reproduction dont elle se détourne, fumant tel cigare, il n’y a pas l’empressement de la première nuit, non que, déjà, la passion décline comment se pourrait-ce ? L’ouvrage — entrechoc charnel — aura lieu dans un instant, tous deux s’y apprêtent, mais un instant, avant l’instant, fumer encore, aller à la fenêtre qu’il entrouvre pour un bruit de vagues, comme elles vont et viennent ! Retournent et repartent ! [Qui ici deux fois s’exclame, mais par la seule pensée ?] Phénomène indistinct de l’ouvrage imminent, si ce n’est que rien n’épuise le premier, qui aurait bien nom de pourtoujours s’il en était une éternité effective, alors que tout juste, et sur toute vague, s’inscrivent les lueurs aurorales, et couleurs s’enchevêtrant. L’heure tourne le quatrième se lève ayant sommeillé de seules minutes il semble, la femme-faucon quoiqu’il en soit n’y est plus, enfuie avec extrême discrétion, de sorte qu’il a actuellement toute la disponibilité pour reprendre les notes [de quand datent-elles ?] afin de les remanier, introduites dès lors dans le livre, p. 177 : « Ne plus savoir qu’écrire, ni comment écrire, l’esprit n’y est plus porté sur un ailleurs trouble, relatif à l’amante, je n’en perds pas que mon latin, mais cette langue cruciale maniée depuis toujours — dont il est une trace en l’actuel livre. Je puis me rendre à sa pointe ou préalablement parcourir la dernière séquence s’y acheminant, croyant reconnaître ladite langue, or celle-ci ne m’est plus qu’étrangère, non qu’il me faille dès lors faire l’emprunt d’une autre langue [si ce n’est hors-langue] mais qu’y reconnaître — étant ce qu’il y avait alors de plus sûr ? Alors, peut-être, tout un temps inchiffrable, cesser d’écrire, me serait-ce douleur ? Et qu’adviendrait-il des jours, saurais-je stagner dans l’attablement sans l’activité qu’aura constitué, j’allais écrire [en vertu de telle distorsion ayant cours] de tous temps, l’écriture. Un retard se creuserait, irréversible, l’équivalent de combien de feuillets anéantis ? Me faut-il prendre mes distances, congédier la femme-faucon, un conseiller intérieur ici me ventriloque, avec question à laquelle je ne vois pas de possible réponse, si ce n’est, formule peut-être intenable : un plaisir contre un autre, leur ordre interne à tous deux diffère certes, ainsi choisir n’est qu’impossibilité [il raye]. Cette scène que je m’invente, l’écriture n’est-elle pas ce qui a lieu ici ? Ici même ? Je ne perds pas une faculté — pas moins naturelle l’une que l’autre, toutes deux en vérité se conjoignent. » Soir tardif, peut-être a-t-il sommeillé ultérieurement à l’écriture je n’y étais pas, occupé par ce je-ne-sais-quoi dont je ne dis rien qui me valut de m’en détourner, et dont je ne garde aucun souvenir. Presque, il pousse la porte du Phillies [Part XIII], la femme-faucon y est en seule compagnie du tenancier, figure toute de silence et d’effacement, ne répondant, s’il y a seulement question [peut-être telle formule questionnante ici ou là n’appelant en vérité pas le moindre mot], que d’infime façon, endurant il semble non sans difficulté le monologue qui se déclare venant de la première [or celui-ci prend fin avec l’entrée du quatrième, en était-il question ? Voici ce qu’il faut croire]. Un faucon manque, le deuxième, dont la venue se fait attendre, qui surviendra le temps de l’éclair, avec ivresse ostensible, qui décuple sa furie, en appelant au double meurtre, alors le tenancier le chasse. La femme-faucon aura tremblé, tremblement qui affecte encore sa voix même, rien toutefois qui modifie à ses yeux l’ordre des choses, il y aura poursuite, comme indestructible, de la passion engageant le quatrième, que celui-ci le veuille ou non, saurait-il cesser de vouloir ? Peut-être attend-elle un signe, un signe tout de même, une vérification parmi les plus sûres sera : acceptera-t-il que je l’accompagne, questionne-t-elle, lorsque fermera le Phillies ? Ou plus tôt s’il ne sait plus attendre ? Les signes pour l’heure se font rares, comment qualifier ce regard, et la sorte de distance qu’il impose, comme s’il n’était de possible union que secrète, secret qu’aura certes levé, d’instinct, le deuxième, l’ayant ébruité, même, il n’empêche, faisons encore comme si, semble être toute l’exigence, If you go survient avec retard, une fois unique avant la fermeture, car l’heure y est à présent, le quatrième se lève la femme-faucon le suit, et le suit feignant l’allant-de-soi, à savoir non sans arrière crainte, d’un possible rejet [Plaque : « Ici nos chemins se séparent »] rien de tel, le parcours vers la chambre s’effectue non sans un détour, telle halte sous un porche, dont il est une image barrée par le narrateur même, au chapitre de la self-censored picture, puis détruite, ils parviennent alors à la chambre, et la femme-faucon extrait de son sac, sans tarder, une flasque d’un alcool du plus haut degré, ayant ou non prononcé le nom d’absinthe, comme afin qu’ils s’en retournent les entrailles, escomptant ce faisant l’arrachement ne serait-ce que d’une parole du quatrième, jusqu’alors enferré dans l’infini silence, c’est ainsi l’infinité même qu’elle espère toucher, d’un toucher destructeur, afin qu’il parle, or parle-t-elle, elle, le questionne-t-elle, car quelle parole attend-elle ? Se peut-il que ce soit quelque parole que ce soit ? [Ils ingurgitent tour à tour quantité de gorgées d’absinthe, mais la flasque n’est pas vide encore, il en est un reste]. Il allait parler, il faillit parler, retenant au dernier instant la phrase gardée en mémoire d’un autre temps, peut-être hors-de-propos, la raison même [pour laquelle il la retient. Il en irait ainsi de toute autre phrase]. Puis l’on se rend à l’évidence, de façon tacite, qu’il n’est rien à dire de riens quels qu’ils soient s’ils se déclarent, le message du quatrième, hors-parole, sera passé. Parler ainsi n’est en rien exclu mais. Il y a un mais [s’en écarte, d’un geste qui n’est pas qu’image, le superfétatoire s’il en est à ses yeux un danger]. La flasque est à présent vide, la femme-faucon se revêt, rêve s’il rêve annulant la présence d’il y a un instant, se retrouve dès lors seul, renouvelant l’attablement s’il y a lieu, s’il y a appel de l’écriture, se lance, p. 181 : « J’allais ne rien écrire, une poussée me contraint, parmi les dernières si le livre touche à son terme, non, il serait trop tôt encore. En fait : qu’en savoir ? Et qu’y pouvoir si l’épuisement de toute phrase a lieu, ne pas se prononcer ici-même, et voir, voir venir, n’encore rien voir, quelque chose pourtant, d’infime [vague bruit de vagues] annonçant un je-ne-sais-quoi dans la phrase, qui la réveillerait, d’un fait extérieur, tout sauf rien, une tempête ? Voici que gronde l’océan, s’emportant torsion de toute vague éclatant les unes contre les autres, et atteignant certaines, une hauteur inouïe, ». La question est alors : comment le sait-il ? Ne se levant pas de table, tempête qui n’est qu’écriture, presque un irréel, voudrait-il toutefois que cela fût ? La faisant advenir, délirée, comme écriture une fois encore, ce qui certes n’est rien en rien. Il advient une heure rituelle en laquelle il tombe, je veux dire de sommeil. En plein jour, stores refermés. Il écrit encore, mais en ce seul rêve qui s’annonce, la numérotation, portée en bas de feuillets [sans efficience attendu les multiples doublons ou encore la quantité de brouillons disséminés dans la liasse], ne se discerne qu’à peine ou nullement. Tempête, nom gardé en mémoire comme afin qu’il resurgisse en cette chambre étrange [d’un claquement régulier de fenêtre — non fermée, de sorte que s’insinue en la chambre un air glacial remonté d’Antarctique ou chutant de l’autre pôle, selon], distincte ou double de la chambre réelle, et affectant la graphie même, écriture d’aucune langue, de seules inscriptions à l’encre de Chine dont il n’est pas le moindre sens à attendre, si ce n’est qu’il en est une beauté, quand bien même procéderait-elle par rayures et contre-rayures [s’il est question de sauver la phrase initiale rayée]. Réveil en sursaut, l’heure ? Il ne saurait la dire, circonscrite certes en l’après-midi aire trouble le feu du soleil cette fois l’atteint au visage s’il ouvre la fenêtre, soit une accalmie précieuse, il irait effectuer une marche le long du rivage s’il n’était appelé par l’inscription de séquences [tel feuillet qu’il retourne, espace mi-vierge] antérieures au temps du rêve, ou alors, p. 189 : « J’allais oublier — ce qui ne s’oublie pas : Nighthawks, il se peut que je sois doublé dans le feu de l’écriture si celle-ci s’ébruite, par je ne sais quel faucon ayant ou non accès aux feuillets et bandes, pensée qui est bien celle du rêve, or serait-ce réduction à néant de l’actuel livre, le nom de dépossession survient or qu’ai-je à garder ? Sais-je seulement quel est le temps de garde, tel jour futur n’y étant plus, parce qu’il faut bien à toute chose un terme, ainsi être doublé n’équivaudrait-il pas dès lors à la chance d’un relai ? Si seulement tel faucon me survivant s’y échine. » Bruit de train passant, ce détail presque oublié qui aura comme rythmé l’ouverture du livre en présence, et si c’était là le dernier, ligne finalement désaffectée faute de voyageurs, toute une végétation recouvrira, peut-être dans une heure si nous précipitons ce futur, il se lève, mais en quel temps, et où en est Hopper [quoi des esquisses de Nighthawks ? Et si nous allons trop loin, est-il encore de ce monde : 1882-1967], il se lève — le quatrième — disais-je, s’efforçant de faire revenir le temps du Phillies, et sa scène déployée de longs mois, tout n’en est dès lors que spectral. Du fictif initial [exceptée la toile même, sa reproduction, d’où tout se délira-déroula], le temps des spectres, et de la perte, cruelle, qui n’a de chance que le rappel, ce reste d’existence en seule mémoire, presque rien, est-ce à dire toutefois plus irréel que ces quatre murs, dans une heure, autre heure, il n’y sera plus, n’étant plus nulle part, son corps effondré certes, il y aura bien un lieu, lors d’une ultime promenade, effondré dans le sable, l’on s’attroupera, peut-être des enfants, et les secours, appelés, de n’y rien pouvoir, voici la fin, nous aurons touché la fin du livre afin de la localiser, de l’identifier, libres dès lors de tout retour, un fil laissé errant saurait être repris, or lequel est-ce s’il en est en vérité plus d’un, dont l’épreuve serait le démêlage, quantité de scènes en plus d’un temps, quelqu’un vient vers le quatrième, faucon à ce qu’il paraît, et déclare, j’oublie, fichtre, ce qu’il déclare, perte d’une phrase précieuse, répondre, à supposer qu’il me revienne de répondre, est impossible dès lors, qu’était-ce, la retrouverai-je, avec l’effort d’une relecture d’où elle saurait surgir, en appelant à sa revenance ? L’heure est nocturne, en bordure d’aurore lui étant invisible avec l’attablement de rigueur, il voudrait écrire, car il est en sa chambre [sommeil introuvable], il ne lutte en rien afin de rester dans l’éveil, pas un feuillet vierge, est tout le constat de l’heure, ou de seules marges sur lesquelles il y a tout lieu de croire que les notes imminentes interfèrent, l’y voici, tournant de quarante-cinq degrés le feuillet et se lance en sa longueur : « [Je cesse de dater. La numérotation des feuillets quant à elle n’y est plus qu’erratique, ne figurera plus à dater de ce jour, de ce jour sans date]. Plus que marges, de seules marges étant plus que seules marges, si s’y inscrit le fait du jour ou ce qu’il en reste en conscience, la longue marche d’il n’y a pas une heure, depuis la cité vers le littoral, suis-je seul promeneur, la femme-faucon possiblement m’aura retenu, de partir seul, se livrant à la marche à mes côtés ce qui est [présent de revenance] un plaisir, quand bien même ne le formulerais-je en rien : « Allons avant l’averse » [en français pour le v, deux fois, de vitesse], c’est elle qui parle, parole qui ne vise à rien tant qu’accélérer le projet de marche : s’il y avait en effet retard, il donnerait lieu in fine à son annulation différance peut-être pour toujours, alors nous allons, moi selon le pas de la femme-faucon, d’aucune vitesse, tenant au fond de la promenade, s’arrêtant sur les riens en présence dont cette large plume blanche de mouette, qu’elle emporte, et que l’on apercevra ailleurs effondrée, sans plus de possible envol ce ciel sera le dernier. Il n’advient rien de plus à cette marche qui se prolonge toutefois, nous éloignant de la chambre sans le calcul du temps de retour, peut-être considérable, et voici l’averse. Qu’il leur faut traverser, s’il en est une existence effective, l’un ou l’autre l’aura rêvée, puis contagion du rêve, averse éprouvée deux fois dès lors, quand bien même chuterait-elle irréellement, façon de mirage, et sous laquelle ils hâtent le pas.

 

 

Texte & dessins © Denis Ferdinande
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Pour un autre cahier”, c’est ici.

Denis Ferdinande a déjà publié à l’Atelier de l’agneau : théoriRe, actes, 2006 (contenant le DVD du film Dolly ou les oies sauvages) ; Toute littérature s’effondre, 2009 ; Une phrase, juste, 2012; Cylindres, 2014. Pour un autre cahier est encore un de ses textes inédits, à paraître en 15 épisodes en exclusivité sur D-fiction. Livre quant à un livre sans existence encore, dont l’existence arrive au fur de l’écriture, sous la forme fragmentaire même impartie à la citation, au risque — serait-ce alors échec ? — que les écritures in fine fusionnent, indiscernables.

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