Louise Bottu vous salue !

Jean-Michel Martinez, fondateur des Éditions Louise Bottu, s’entretient par écrit avec Caroline Hoctan :

1 – Créée en 2013 dans les Landes, votre maison d’édition porte le nom d’une héroïne de Robert Pinget. Pouvez-vous nous expliquer ce qui a motivé ce choix ?

Il fallait prendre un nom. Mais le prendre à qui ? Le plaisir pris à lire Robert Pinget était intact. Un style mouvant. Protéiforme et toujours fluide. Élégance, humour, bonheur des mots et dans les mots le spirituel et le secret, la surface et la profondeur, le roman dans le roman, le rapport au vrai, au temps, la mise en abyme, l’écriture impersonnelle et le moi, le statut de l’original… Il y a tout chez Pinget. Tout et Louise Bottu. À peine une silhouette (ré)apparue à la page 135 de Monsieur Songe (Minuit, 1985), l’avant-dernière page, quinze lignes, pas une de plus :

Monsieur Songe au cours de sa promenade du matin rencontre un jour Louise Bottu la poétesse. Elle est toute déjetée, boiteuse et tremblotante. Mais sitôt qu’elle reconnaît monsieur Songe elle a un sourire de petite fille et leur conversation, qu’ils ont interrompue depuis des lustres, est la même qu’autrefois. C’est ainsi qu’il apprend que Louise Bottu va mettre sous presse un nouveau recueil de poésie. Elle en parle comme de sa première communion, avec des accents pathétiques. Il n’y est question que de levers de soleils, d’oiseaux bleus, de fleurs et d’amourettes. Et à mesure qu’elle en parle, elle prend des couleurs, elle en oublie de trembler, elle se redresse, regarde autour d’elle, bref ressuscite. Et monsieur Songe en rentrant chez lui pense ah ces femmes n’ont pas fini de nous étonner !

D’un côté la maison d’édition en projet, petite maison sans livres, sans nom. De l’autre un personnage furtif, enthousiaste, naïf, fragile mais déterminé, dérisoire et touchant, presque insignifiant. En commun le côté riquiqui. Et le goût de la poésie. Même si pour Louise Bottu éditrice il serait moins question d’accents pathétiques, de levers de soleils, d’oiseaux bleus, de fleurs et d’amourettes, que d’un travail sur les mots. Le sujet c’est la matière, l’art est la manière. Le reste vient en prime. Donc prendre un nom. Sollicité, Jacques Pinget, frère de Robert et son ayant droit, accepte fort aimablement que nous utilisions celui du personnage. Et voilà.

 

 

2 – Votre catalogue compte une vingtaine de titres publiés dans trois collections différentes. Pouvez-vous nous en présenter la ligne éditoriale pour chacune ainsi que la manière dont vous élaborez votre catalogue (auteurs publiés, réédition de textes classiques, textes expérimentaux ou poétiques, etc.) ?

Les choses se sont faites comme ça, spontanément. Il n’y avait pas de plan. Les trois collections n’étaient pas programmées. Publier ce que nous aimons (nous sommes actuellement trois lecteurs), sans autre forme d’analyse, une ligne éditoriale fluctuant au gré des découvertes, au hasard des nouveaux manuscrits, c’est ce que j’affirmais çà et là (entretiens avec Danièle Pétrès pour L’Inventoire et Philippe Chauché pour La Cause littéraire). Cela reste vrai, mais… Les choses mûrissent à notre insu. D’anecdote en accident, un fil se tisse. Après vingt et un livres publiés, une ligne éditoriale se dessine malgré nous : ou elle était là en puissance, ou bien on l’invente après coup, tous ces hasards mis bout à bout on se bricole une cohérence. (Dans un entretien datant des années 60, Jean Renoir critiquait « l’époque moderne » : C’est une époque où on croit au plan, au blueprint, moi je ne crois plus au plan, au blueprint, j’ai l’impression que le plan, on doit le faire après avoir construit la maison.)

À l’origine des Éditions Louise Bottu, deux causes parmi tant d’autres. Pour le moins deux antécédents. Une expérience passée dans une structure associative, Distance. J’en faisais partie dès l’origine avec trois amis, mais rapidement je n’y ai joué qu’un rôle mineur. Des ouvrages méconnus d’auteurs pourtant célèbres y étaient publiés (Ortega y Gasset, Schopenhauer, Hérault de Séchelles, Jacques Rigaut, Balthazar Gracian, Jacques Esprit…), ils côtoyaient les premiers textes de jeunes auteurs qui depuis ont fait leur chemin. Surtout le goût des mots. Pas nécessairement de la littérature, je m’en suis expliqué par ailleurs (voir l’entretien avec Philippe Chauché dans La Cause littéraire mentionné plus haut). Goût des mots et de la lecture.

Des auteurs sont sollicités via internet. Certains déclinent ou ne répondent pas. D’autres prennent date. Quatre d’entre eux acceptent de livrer rapidement un texte : Jean-Louis Bailly, Albin Bis, Antoine Brea et Lucien Suel. Ainsi paraissent les quatre premiers livres des éditions Louise Bottu. Respectivement, Un divertissement, Albin saison 1, Petites vies d’écrivains du XXe siècle, Flacons flasques fioles. Nous sommes en 2013.

Les manuscrits très vite arrivent au rythme de plusieurs par semaine. Parfois refusés ailleurs, parfois nous en avons la primeur. Parfois bâclés, parfois remarquables. Parmi les textes intéressants, il nous faut choisir : Louise Bottu est une petite chose et le restera – 5 à 6 livres par an. D’excellents auteurs étoffent le catalogue : Marc Pautrel, Philippe Annocque, Pascale Petit, Bruno Fern, Corinne Lovera Vitali, Dominique Quélen, Alexander Dickow, Marc-Émile Thinez, Alain Frontier. En 2016, Dans le passage Un pope (LN Petrov) est traduit du russe par Pauline Naoumenko-Martinez. À venir, notamment : Pierre Barrault, auteur d’un remarqué Tardigrade (L’Arbre vengeur, 2016), avec un livre étonnant, Clonck et ses dysfonctionnements, un Comité restreint avec un texte d’actualité, L’Inclusion qui vient, d’autres encore.

Retour en 2013. Louise Bottu, quatre titres. Pas de nouvelle collection en vue. Mais tout s’enchaîne très vite. Jean-Louis Bailly (Un divertissement, roman, Louise Bottu 2013), est pataphysicien. Et l’auteur d’un ouvrage confidentiel, jamais paru en livre papier, le plus long lipogramme (en E) versifié en langue française, La Chanson du Mal-Aimant, réécriture de La Chanson du Mal-Aimé d’Apollinaire. Louise Bottu est intéressée. Mais la singularité de ce texte impose une place à part. Une collection distincte prend naturellement le nom de Contraintes et l’accueille. Nous sommes en 2014. Maintenant qu’elle existe, il faut l’alimenter. Viendront L’Air de rin, variations du poète Bruno Fern à partir de deux vers célèbres, l’un de Mallarmé, l’autre de Guillaume d’Aquitaine, 140² de Marc-Émile Thinez, aphorismes autour des thèmes entrelacés de la Révolution et de l’écriture, dont la forme est rigoureusement celle du « tweet », 140 signes (au carré parce qu’on est censé en compter 140, davantage en vérité), Dictionnaire de trois fois rien, du même auteur, bref dictionnaire dont les définitions inédites suggèrent un récit et qui, à travers les exemples illustrant chaque mot, esquisse un portrait du père, Rendez-vous à Biarritz, de Mary Heuze-Bern, où la contrainte, plus lâche, consiste à parodier le polar.

2015. Autre année, autre étape. Proposer des textes anciens plus actuels que jamais précisément parce qu’inactuels. Loin des modes et de l’air du temps. En un mot, intempestifs. Ce sera d’abord De l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie (Nietzsche, 1874) et une question de toujours : quelle place pour l’oubli, quelle place pour la mémoire ? Illustration de son actualité. Des proches en sont atteints, nous faisons l’expérience douloureuse de la maladie d’Alzheimer. Mais là n’est pas notre propos. Laissons aussi les considérations médicales à plus compétent. Appréhender la maladie comme une métaphore. Y voir le devoir de mémoire à l’œuvre, ce trop-plein d’informations, de souvenirs personnels, historiques, sociaux, que moralement on nous enjoint de conserver. Littéralement de conserver. De mettre en conserve. En boîte, boîte crânienne. Engorgée, la mémoire coince. C’est la rupture, l’oubli total. De n’avoir su évacuer ce qui encombre, on oublie tout. Comment ça va ? Pour une bonne santé physique et psychique, il faut que ça aille. Que ça circule, tant d’un point de vue cérébral qu’intestinal : l’individu comme lieu de passage, pas d’amoncellement. À trop accumuler, ça ne va plus ! Nietzsche a toujours privilégié l’oubli, s’opposant en cela à l’opinion commune qui accorde à la mémoire la première place des exigences de la morale, du savoir et de l’art. L’hypertrophie des souvenirs, la pesanteur du passé : des obstacles à l’accomplissement de l’histoire, l’histoire collective et la sienne propre, des obstacles à la vie. L’oubli comme préalable à la création, à l’existence même.

(À voir les sujets des ouvrages distingués en 2017, c’est toujours le devoir de mémoire qui s’impose au détriment de l’oubli nietzschéen.)

Ce texte s’intitule aussi Deuxième considération inactuelle ou Deuxième considération intempestive. La collection qu’il inaugure tout naturellement prend le nom d’Inactuels/Intempestifs. Suivront L’Argent (1913) de Charles Péguy, avec une préface inédite, ou le bouleversement d’une société sous l’emprise de l’argent ; Une soirée avec M. Teste (1896), de Paul Valéry, augmentée de La Crise de l’esprit (1919) et Notions générales de l’art (1935).

(De nombreux médias recensent nos livres : En attendant Nadeau, Remue.net, Sitaudis, L’Alamblog, Culture chronique, Addict culture, Zone critique, Libr-Critique, Critiques Libres, Positif, Le Matricule des Anges, Radio Campus Bruxelles, France culture, etc.).

Donc un semblant de ligne éditoriale au fil des publications. Quelques traits qui caractérisent l’écriture que nous apprécions. Rien de très original. Ça tombe bien, nous ne croyons pas trop à l’original. Tout a été dit, parfois de si belle manière qu’il est difficile de soutenir la comparaison. La recherche à tout prix de l’original est une illusion, un frein à l’écriture vraie. Comme d’ailleurs la démonstration systématique de virtuosité. Voilà déjà deux traits de l’écriture que nous apprécions, voyons la suite :

– les mots en sont la matière, matière première ;

– d’où il découle : pas de cloisonnement en genres, pas de collections poésie, roman, essai, etc. ;

Le fait est que prose et poésie sont toutes deux de l’écriture, toutes deux affaires de mots et relation entre les mots […] je veux dire que prose et poésie sont pour moi une seule et même chose, que la poésie appartient à la prose […] La poésie n’a pas obligatoirement à être séparée de la prose […]. William Carlos Williams

Le vers est partout dans la langue où il y a rythme, partout excepté dans les affiches et à la quatrième page des journaux. Dans le genre prose, il y a des vers, quelquefois admirables, de tous rythmes. Mais en vérité, il n’y a pas de prose : il y a l’alphabet et des vers plus ou moins serrés : plus ou moins diffus. Toutes les fois qu’il y a effort de style, il y a versification.
Stéphane Mallarmé

– son caractère intempestif, qu’elle soit ancienne ou contemporaine ;

– l’effet de surprise qu’elle provoque ; par surprise nous n’entendons pas forcément bouleversement de la langue, spectaculaire à toutes les phrases, plutôt un presque rien, un je-ne-sais-quoi, un mot qu’on n’attendait pas là, deux mots dont on n’envisageait pas la proximité, une expression détournée, un stéréotype gaiement revisité, un lieu commun réinventé, l’humour discret, le jeu dans les deux sens du terme, double jeu d’une écriture qui s’amuse à prendre ses distances avec les genres, avec d’autres écritures, l’élégance d’un style ;

– les contraintes, élément essentiel, qu’elles soient conscientes (maîtrisées, superficielles, ludiques) ou inconscientes (plus profondes et prégnantes). Les contraintes choisies, en se superposant aux contraintes naturelles, font que l’auteur maîtrise la part formelle du texte et voit sa créativité stimulée. En réalité, beaucoup de nos livres sont à contraintes, qu’ils figurent ou pas dans la collection Contraintes, que les contraintes soient apparentes ou pas ;

– la poésie – ou effort de style, dirait Mallarmé. Il y a un malentendu persistant : la prose – roman, philosophie, fragments… – ne s’oppose pas à la poésie, ni même s’en distingue.  Le poème est cette hésitation prolongée entre le son et le sens. (Paul Valéry)

– la capacité à concilier des exigences apparemment contradictoires : sans succomber à l’illusion d’originalité, écrire comme si l’on était le premier, surprendre avec de l’attendu.

Donc plus ou moins une ligne éditoriale. Pour autant, rien de figé. Pas de grille de lecture stricte à laquelle les manuscrits devraient se conformer. Louise Bottu demeure ouverte aux textes, à la surprise telle que définie plus haut, à la surprise telle qu’on ne la soupçonne même pas puisqu’elle est surprise. C’était écrit, dit-on pour accompagner l’imparable. Si c’était écrit, nous ne l’avons pas encore lu. Une ligne éditoriale serpentine.

 

 

3 – Quel type d’enjeu représente pour vous le fait de publier de la littérature contemporaine, française notamment, à une époque où si peu de lecteurs – en France comme de par le monde – s’y intéressent ?

Comment définir la littérature contemporaine. Création d’auteurs vivants ? Auteurs de notre temps ? On subit son époque. Alors que les affinités se jouent du temps. On ne choisit pas davantage ses affinités et pourtant, on a l’impression qu’elles expriment la part de nous la plus intime, que dans nos goûts on est soi-même. Alors on préférera Stendhal à Prosper Bouillon et les auteurs morts seront plus présents que bien des contemporains.

(Sans toutefois négliger l’esprit moutonnier : le choix d’un auteur consacré rassure ; on risque moins la faute de goût ; on donne raison au temps, le temps nous donne raison.)

On ne l’a pas choisie, malgré tout on est d’une époque. D’une société et d’une culture. Vivre dans le souvenir du passé ou à l’instar de Nietzsche cultiver l’oubli ? Notre parti pris, qui vaut ce qu’il vaut :

– Les classiques ont été modernes en leur temps.
– Rien n’est comparable. Lire d’un œil neuf.
– Les classiques de demain sont nos contemporains.

(Oubli n’est pas table rase. L’influence des auteurs passés non seulement reste vive, mais paradoxalement, ce que l’on oublie est probablement ce qui nous détermine le plus.)

Le critère contemporain n’est ni valorisant ni rédhibitoire. Simplement nous sommes là. Ici et maintenant. Il serait incongru de ne pas publier d’auteurs contemporains, inconnus y compris ; fort heureusement, c’est l’essentiel de notre travail (18 titres sur 21).

La question des anciens et des contemporains relève du rapport au temps. Il n’y a pas de génération spontanée. En littérature également, on parle à tort et à travers de Révolution quand il y a aussi – surtout? – continuité. Ponge a certes raison quand il dit qu’on écrit toujours contre, l’adolescent s’oppose à ses parents, une génération à l’autre, un siècle au précédent : et pourtant l’éternelle filiation, inéluctable transmission de l’essentiel. Les contemporains font écho aux anciens. Et vice versa. Comme s’il y avait une seule parole que les contemporains à leur manière perpétuent, rappelant par là ceux qui avant eux l’ont portée. Faire qu’on s’en réimprègne. Pour mieux l’oublier et qu’elle nous constitue.

(Lire un contemporain c’est se retrouver en bonne compagnie : combien d’écrivains du passé présents dans son écriture, plus ou moins clandestinement.)

On ne s’affranchit pas d’une époque, mais le temps est une construction qui perd de sa réalité dès lors qu’on se dilue dans l’écriture, dans la lecture. L’art abolit le temps et soi-même. Plus qu’avec une époque, c’est avec une voix et des mots qu’on fait corps.

(Publier des contemporains, c’est aider des auteurs vivants à faire leur trou chez les morts.)

 

 

4 – Qu’aimeriez-vous publier plus que tout ? Quels sont vos ambitions et vos rêves d’éditeur ? Qu’est-ce donc, pour vous, être éditeur aujourd’hui du point de vue de l’art du métier ?

Encore une fois, Louise Bottu est une structure modeste. L’objectif est de transformer des textes qui nous touchent en livres. Livres qui, indépendamment de leur succès ou de leur insuccès commercial, auront le mérite d’exister. Les auteurs du passé qu’on lit de nos jours furent inconnus un jour. Les classiques en leur temps furent de jeunes auteurs. Qui sait ce que deviendront les auteurs d’aujourd’hui? Pour Louise Bottu, ne pas leur donner la première place reviendrait à vouloir arrêter le temps. L’expérimentation, la novation, l’imaginaire, l’intelligence, la sensibilité, l’émotion… s’expriment à toutes les époques. C’est la vie même. Désormais ces livres existent. La parole qu’ils portent est lâchée, elle peut rester discrète ou éclater, maintenant ou dans quelques années. Nous tentons de faire pour le mieux ce qui dépend de nous. Mais nous ne voyons pas l’auteur comme une marque, un pari sur l’avenir. D’ailleurs nous ne le voyons pas comme un auteur. Pas comme un auteur au sens strict, tel que défini dans le petit Robert, par exemple : Personne qui est la première cause de, qui est à l’origine de. Nous voyons un écrivain. Ce n’est pas seulement une question de vocabulaire. L’écrivain remet à sa place l’auteur, une place plus modeste dans le processus de création. Il le ramène à la tâche concrète qui est la sienne.

(À ce propos, Louise Bottu publiera prochainement un texte où il est question d’écriture et d’auteur – son histoire, son rôle, son statut, ses droits –, dans lequel figure cette citation de Novarina :

Je n’ai jamais supporté l’idée que quelqu’un fasse quelque chose. Mes livres, j’ai mis chaque fois cinq ans à les faire, des milliers d’heures, de corrections maniaques ; mais ils se sont faits tout seuls. Je n’ai jamais écrit aucun de mes livres. (Pendant la matière, POL. 1991).

Plus qu’un écrivain, nous voyons un texte. Peu nous importe que celui qui l’a (ou ne l’a pas) écrit ait vingt ans ou quatre-vingts, qu’il ait publié ou pas. Cela dit, la comptabilité, le libraire et la réalité nous rappellent que le livre est une marchandise. Et les gazettes, qui tous les jours parlent d’industrie, d’économie, de marché du livre. Ce qui nous anime ? La curiosité, le plaisir de découvrir de nouveaux textes ou d’en redécouvrir d’anciens. La source est intarissable. C’est un peu ça, le travail d’un petit éditeur qui apprend sur le tas (sans diplôme, sans compétence particulière, je suis d’abord lecteur, un lecteur qui finalement lit assez peu, parfois trop vite et mal). C’est un peu ça, un peu seulement. Une fois le texte lu, aimé, choisi, le contact pris, le contrat signé, ni l’éditeur ni l’écrivain n’en ont terminé. Loin de là. Ici l’éditeur est lecteur, correcteur, maquettiste et diffuseur… Commence un autre travail. Relire, relire encore, corriger et recorriger, toute une série d’allers-retours du texte entre l’auteur et l’éditeur. Corriger mais en aucune manière remettre en cause. Pas question d’en changer l’esprit, cela n’aurait pas de sens, ni la lettre d’ailleurs : on a aimé un texte, ce n’est pas pour le faire réécrire autrement. L’éditeur n’a pas, comme on l’entend parfois, le projet secret d’écrire par procuration ou de voir retaillé le texte à sa mesure. Ce qui est vrai, c’est qu’il s’approprie d’une certaine façon les textes qu’il publie. Il en est fier, il les bichonne, il veut qu’ils soient aimés comme il les aime.

(Un éditeur publierait-il les livres qu’il s’annexe ? Ou inversement ?
À tort : il ne les a pas écrits.
À tort ? Ne dit-on pas que le livre appartient au lecteur autant qu’à l’écrivain.
En fait il n’appartient ni à l’un, ni à l’autre.)

Pour en revenir aux corrections, elles portent en général sur les inévitables erreurs formelles le plus souvent dues à l’inattention, une tournure, parfois un sous-titre, plus rarement un chapitre à revoir lorsque l’auteur formule des doutes, demande un avis, et toujours en accord avec lui, toujours il a le dernier mot. Nous ne faisons que suggérer. À l’auteur de s’interroger, à lui de décider : modifier ou ne rien changer. En justifiant son choix, ce qui renforce sa confiance.

(Il arrive qu’il n’y ait pratiquement ni corrections ni suggestions.)

Ensuite mettre en page. Recommencer. Modifier. Recommencer. Et puis l’imprimeur, les épreuves. Traquer la coquille. Derniers réglages. BAT. Tirage. Envois à la presse, aux libraires. Quelques rencontres, lectures et salons.

5 – Un étonnant « avertissement » – de nature quasi situationniste, sinon marxiste – définit, sur votre site, votre politique éditoriale : La page des « nouveautés » n’en compte aucune. Nos livres iront directement à la page « catalogue » sans passer par la page « nouveautés ». Pourquoi les « nouveautés » vous paraissent n’être, au fond, qu’un concept commercial illusoire, négatif, voire fake ?

Citations et extraits de l’avertissement :

Le grand public pense que les livres, comme les œufs, gagnent à être consommés frais. C’est pour cette raison qu’il choisit toujours la nouveauté.
Goethe

Le besoin de nouveauté […] est une des formes caractéristiques de la bêtise humaine.
Henry de Montherlant

La nouveauté d’une marchandise consiste en ce qu’elle est très provisoirement postérieure aux autres. C’est tout, c’est éphémère, cela suffit pour un traitement commercial de faveur. À grand renfort de publicité, le neuf se voit paré de toutes les vertus au seul motif qu’il est neuf. Chaque marchandise y passe à tour de rôle. Rite et routine, ainsi soit la consommation perpétuée. Inscrit dans le temps et dans un contexte, le livre a pu vouloir jadis s’en libérer, tendre à l’inactuel, à l’intempestif, à l’unique. Aujourd’hui produit en série et hors sol, il fait dans l’immédiat et basta : marché de l’illusion, course au divertissement. L’achat instantané ou le pilon. Sitôt paru sitôt disparu, place à la nouveauté et circulez ! il n’y a rien à lire dans un présent éditorial sans présence, hormis celle de la marchandise.

[… ] L’éternel retour du même dans la nouveauté, la nouveauté dans notre regard sur le même, regard que l’habitude rend toujours plus curieux, surpris, amusé. Et nos petits livres présents. Présents et plaisants. Nouveauté n’est pas originalité ni modernité, rappelle Robert Bresson. Encore moins gage de qualité. Ni plus ni moins un livre, comme tant d’autres auparavant, tant d’autres à venir […].

Nouveauté est un terme ambigu. Le mot vient de nouveau, neuf, et signifie qui apparaît pour la première fois. Terme qui dit l’originalité de la chose en question, et je le répète, nous ne croyons pas à l’originalité, seulement à la manière personnelle de dire la banalité, banalité de notre condition.

(Tout a été dit sauf par moi – Cocteau).
Petit Robert, dernière ligne de la définition de nouveauté : Production nouvelle de l’industrie de la mode.
Mode et industrie : là encore, tout est dit.

Pour enfoncer le clou, la phrase est précédée de cette notation : vieilli. Involontaire ironie, simple rappel d’une évidence : à peine parues, les nouveautés sont déjà des vieilleries.

 

 

6 – Êtes-vous curieux de ce qui se produit sur le Web comme sur le site social canadien Wattpad, ou encore, sur les plateformes d’édition numérique française ? D’après-vous, existe-t-il un avenir pour l’édition exclusivement numérique ? Pourquoi ?

Je ne connais pas Wattpad. C’est indirectement que je découvre des auteurs, par des amis qui en parlent, en visitant des blogs. Au gré de la navigation, comme on va d’un mot à l’autre en feuilletant le dictionnaire. La disparition du livre papier ne me semble pas pour demain. Si le numérique un jour supplantait le papier, il resterait toujours les beaux livres, les collections plus soignées (et plus chères), fabriquées traditionnellement et destinées aux amateurs ou/et aux plus fortunés. Il y a dans le livre une facilité de lecture et un plaisir sensuel qui ne sont pas près de s’éteindre. Dans l’édition musicale, le vinyle n’a pas disparu. Il connaît même un engouement nouveau pour sa qualité sonore et son esthétique. En outre, la question du support occulte celle du contenu. Quel contenu ? plutôt que quel support ? Ou encore : quel support adapté à quel contenu ? Et puis, rien n’est éternel. Il y a un temps pour toute chose sous les cieux, un temps pour naître et un temps pour mourir, dit l’Ecclésiaste. Tout doit disparaître, renchérit l’affichette des soldes et des liquidations.

Entretien © Jean-Michel Martinez & Caroline Hoctan (nov-déc. 2017) – Photographies © Isabelle Rozenbaum
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