Quand on n’a pas l’esprit d’inventer, il vaudrait mieux faire des souliers ou des canules

 

Sade, à Vincennes, inventera donc : des contes, des fictions. « Rien n’aiguise l’imagination, rien ne l’enflamme, comme le silence et le mystère », seule l’imagination peut ranimer les lieux les plus morts : « cette brillante partie de notre esprit vivifie tout, et la vérité toujours en dessous de la chimère, devient presque inutile à celui qui sait créer et embellir le mensonge1 ».

« Le président mystifié », « les harangueurs provençaux », il commence à écrire des « contes à rire », des fabliaux dans la plus pure tradition des troubadours. Qui fait-il monter en premier sur ses tréteaux burlesques ? Les parlementaires d’Aix en Provence, ceux qui l’ont brûlé en effigie en 1772 pour « sodomie et empoisonnement », puis l’ont rejugé en 1778 pour « libertinage outré » et ont prononcé une levée d’écrou qu’il attend encore dix ans après que la lettre de cachet de sa belle-mère l’ait conduit dans le donjon de Vincennes puis à la Bastille.

« Oh ! fiez-vous à moi, je veux les célébrer. Si bien… que de vingt ans ils n’osent se montrer », dit l’exergue du président mystifié.

Choisir le conte et la fable c’est quitter le monde du sérieux, le monde du « vrai », le monde « moderne » et de bon goût des adultes éclairés pour oser la fantaisie la plus gothique. Une fantaisie grossière et démodée remontée de la nuit des temps pour le seul plaisir des enfants, des femmes « à imagination2 » et des hommes n’ayant plus à leur disposition que la bonne vieille voix de l’âne carnavalesque, de l’âne d’Apulée, dont Sade, d’ailleurs, cite le nom dans L’Idée sur les romans :

Le vulgaire, dit en 1694 le Dictionnaire de l’Académie française, appelle conte au vieux loup, conte de vieille, conte de ma mère l’oye, conte de la cigogne, conte de peau d’âne, conte à dormir debout, conte jaune, bleu, violet, conte borgne, des fables ridicules telles que celles dont les vieilles gens entretiennent et amusent les enfants.

 

 

« S’emparer de l’imagination des hommes », telle est pour Mirabeau, la finalité de la politique. Mirabeau et Sade, les deux marquis provençaux, les deux hommes volcans, les deux « bouches de feu » d’une époque volcanique : la Révolution française, comment pourrait-on ne pas les rapprocher ?

S’il y a bien deux hommes qui prouvent s’il en était besoin combien la morale, la politique et la création littéraire font mauvais ménage, ce sont bien ces deux-là. « Il n’y a point de grand homme sans vertu » affirmait face au grand Mirabeau, André Chénier se faisant « le Don Quichotte des droits ordinaires » comme les jeunes gens dont parle le chevalier de la philosophie dans le boudoir qui répondent par des coups de bâton aux messieurs qui leur disent très gentiment combien ils les trouvent à leur goût. La vertu de Mirabeau comme de Sade est ailleurs, elle n’a rien d’ordinaire, elle est vertu des grands hommes, toute d’invention, de création, d’imagination, elle se confond avec leur passion, leur plaisir. Pour l’un, elle est passion d’organiser l’État, de créer cette monarchie constitutionnelle qu’il va inventer de toutes pièces pour « finir la Révolution », pour l’autre elle est passion d’écrire, de créer, d’inventer, toujours et encore malgré les obstacles : la passion de tout faire et la passion de tout dire.

Nul n’est prophète en son pays, aussi n’est-ce pas un Français, mais un philosophe espagnol Ortega y Gasset qui nous rappelle l’importance de Mirabeau, selon lui « l’archétype du politique ». Il n’avait qu’à paraître, dit-il, et sa présence, sa laideur, sa crinière, sa parole « électrisaient » l’assemblée, il appelait cela « déterminer le troupeau ». Face à une foule déchaînée, l’effet était identique, l’éloquence et le courage de Mirabeau calmaient tout, organisaient tout, il vivait, disait-il, « une vie exécutive ». « Vivre pour lui, affirme Ortega y Gasset, ce n’est pas penser mais faire. Quoi ?… Tout sauf rêver ; c’est-à-dire imaginer qu’on fait quelque chose sans le faire3 ».

« J’ai tout conçu mais je n’ai pas tout fait », la fierté de Sade, au contraire, c’est d’être capable d’enfanter des chimères, des « idées » si belles que nul, quels que soient sa fortune et son pouvoir, ne puisse les réaliser et s’il y a bien un verbe qu’il déteste, un verbe qui, comme il le dit à sa femme, sent son « exempt de police » à plein nez, c’est le verbe « exécuter », pourtant il l’utilise, rarement, très rarement mais il l’utilise.

Septième et dernier des dialogues « destinés à l’éducation des jeunes Demoiselles » dans La Philosophie dans le boudoir, Mme de Mistival la mère d’Eugénie venue troubler l’initiation de sa fille est d’abord menacée d’être jetée par la fenêtre par Dolmancé puis tellement molestée qu’elle s’évanouit. Dûment fouettée, elle se réveille et, là, a lieu un petit dialogue tout à fait instructif :

Mme de Mistival, ouvrant les yeux : Oh ! ciel ! pourquoi me rappelle-t-on du sein des tombeaux ? Pourquoi me rendre aux horreurs de la vie ?
Dolmancé, toujours flagellant : Eh ! vraiment, ma petite mère, c’est que tout n’est pas dit. Ne faut-il pas que vous entendiez votre arrêt ?… ne faut-il pas qu’il s’exécute ?… Allons, réunissons-nous autour de la victime, qu’elle se tienne à genoux au milieu du cercle et qu’elle écoute en tremblant ce qui va lui être annoncé…
Mme de Saint-Ange : Je la condamne à être pendue.
Le chevalier : Coupée, comme chez les Chinois, en vingt-quatre mille morceaux.
Augustin : Tenez, moi, je la tiens quitte pour être rompue vive.
Eugénie : Ma belle petite maman sera lardée avec des mèches de soufre, auxquelles je me chargerai de mettre le feu en détail. (Ici, l’attitude se rompt.)
Dolmancé, de sang-froid : Eh bien, mes amis, en ma qualité de votre instituteur, moi j’adoucis l’arrêt ; mais la différence qui va se trouver entre mon prononcé et le vôtre, c’était que vos sentences n’étaient que les effets d’une mystification mordante, au lieu que la mienne va s’exécuter4 ».

 

 

Qui est « l’instituteur immoral » ? Celui qui, « de sang-froid », « à tête fraiche » dit ailleurs Mme de Saint-Ange, prononce des « arrêts » et les exécute. Seuls les juges reçoivent d’un État ce droit de prononcer, contre leurs semblables tremblants et à genoux, un arrêt qu’ils ont tout pouvoir de mettre à exécution. Qu’est-ce qui fait des « terroristes », ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, d’implacables assassins, des machines à tuer insensibles à toute pitié ? Le fait qu’ils s’érigent en juges et commettent leurs crimes à froid au nom de règles et d’un droit de tuer, d’exécuter, dont pas un instant ils ne doutent de la vérité et de la légitimité.

Avec raison, on peut dire que les livres de Sade contiennent plus d’ « horreurs » que toutes les annales du despotisme mais « cet abus des mots » ne signe aucun arrêt de mort, il est « mystification mordante », concours Lépine de la torture la plus improbable. Découper « la petite mère » en vingt-quatre mille morceaux, pas un de moins, pas un de plus, semble une épreuve encore plus difficile et plus irréalisable, même pour un Chinois, que la livre de chair demandée par le Shylock de Shakespeare, et pourtant cette mystification, Sade réussit à la rendre vraisemblable, et à faire croire qu’elle est « peinte d’après nature », parce qu’il est, bien sûr, un grand romancier, mais parce qu’il est aussi assez courageux et assez fou pour utiliser sa réputation sulfureuse, pour l’amplifier, s’il en était encore besoin, par des remarques et des notes qu’il intègre au texte même de ses romans. Il affirme dans Juliette avoir prostitué sa belle-sœur à tous les monarques, connaître même la grande Catherine, il est témoin, il a VU tout ce qu’il décrit, on peut le croire, et deux siècles après sa mort, on le croit encore. Sade, aussi, sait « s’emparer des imaginations ».

Texte © Marie-Paule Farina – Illustrations © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Deux Marquis provençaux”, c’est ici.

 

Marie-Paule Farina a déjà publié Comprendre Sade (Max Milo, 2012) ainsi que Sade et ses femmes : Correspondance et Journal (François Bourin, 2016). Ce workshop en plusieurs épisodes est centré sur le rôle de l’imagination en littérature et en politique et sur les « deux marquis provençaux » qui, au XVIIIe siècle, ont incarné ces rôles antagonistes : Mirabeau et Sade.

  1. Histoire de Juliette, t. 3, Paris, UGE, 10-18, 1976, p. 202. []
  2. Mme de Saint-Ange []
  3. Ortega y Gasset, Le Spectateur, Paris, Rivages, 1992, p. 125-127. []
  4. Sade, La Philosophie dans le boudoir, Paris, Gallimard,, Folio, 1976, p. 281-282. []

Tags : , , , , , , , , , , , , ,

Laisser un commentaire