Il faut danser comme va le violon, à ce que dit Sancho Pansa

 

Les lettres de cachet supprimées, Sade sort, en 1790, dans un Paris tout bruissant de nouveautés, de la « maison de charité » de Charenton où après douze ans de forteresse il a, dit-il, passé neuf mois en compagnie des « fols et des épileptiques » pour avoir crié le 2 juillet 1789, de manière à être entendu de la place, qu’on égorgeait à la Bastille. Il sort nu ou du moins, le croit-il, car un habit, dont il se serait bien passé, l’attend : sa réputation d’empoisonneur sodomite, d’aristocrate taillant des boutonnières dans les chairs féminines et séduisant son innocente belle-sœur, est là et n’a pas pris, en vingt ans, une ride.

Heureusement, Paris a maintenant « le goût anglais », l’imaginaire noir, et Restif, Mercier, tous les auteurs « réalistes » de Pont neuf et de bibliothèque bleue qu’il déteste lui ont construit une seconde réputation qui va contrebalancer la première : Sade, par ses cris, aurait attiré les insurgés du Faubourg à la Bastille. Une fois la Bastille prise, il aurait été libéré et porté en triomphe encadré par les têtes de ses geôliers plantées sur des piques. Libéré un an plus tard, il écrit à son ami et notaire provençal Gaufridy : aujourd’hui c’est un honneur d’avoir été enfermé à la Bastille, dites-le autour de vous, je vous en prie.

Dès les 120 journées, il s’était fixé un objectif : écrire le livre le plus immoral qui ait jamais été écrit chez les Anciens comme chez les Modernes, TOUT DIRE, épuiser par la parole tout le champ du mal, devenir « l’Amphytrion » présentant la totalité des plats susceptibles de contenter les appétits les plus voraces et les plus criminels et prouver du même coup que l’enfermer était bien loin d’avoir mûri sa tête !

Dès les 120 journées on était dans le conte, on était dans les cuisines et les caves d’un pouvoir scatophage.

Un duc, un financier, un juge, un évêque, tout l’Ancien Régime corrompu est là qui cherche désespérément à renouveler son imaginaire en faisant de quatre maquerelles ses historiennes, et reconstitue ses forces moribondes en se nourrissant de la jeunesse, de la chair et de toutes les productions de sujets fournis par des rabatteurs et des auxiliaires en tous genres.

 

 

1790 : plus de lettre de cachet, plus de censure, plus de Bastille, plus de manuscrit des 120 journées disparu avec le symbole de l’absolutisme dans lequel il avait été conçu. Sade est libre mais peut-être trop tard, à la Bastille il a acquis un regard, une oreille sensibles à tous les abus, en particulier à tous les abus de mots vertueux.

« Le philosophe doit TOUT DIRE, le philosophe doit dire le vrai» affirment les 120 journées, mais s’il appartient au philosophe et au romancier de tout dire, le second contrairement au premier n’a jamais promis de dire le vrai. Sa tâche, au moins dans un premier temps, est de construire une bulle hors de la réalité nous permettant, à nous lecteurs, à la fois de nous en distraire et de la supporter. Cette tâche, il l’a en commun avec le prêtre, mais contrairement à lui il ne tire pas de fonds de commerce du malheur, il ne défend aucune cause, aucune chapelle, il « n’institue » rien, son plaisir est de tout dire et de bien dire, de n’ennuyer jamais, un plaisir tout d’imagination car seule l’imagination peut lui permettre d’atteindre son but :

Le romancier est l’homme de la nature… il a deviné l’homme, il le peindra ; maîtrisé par son imagination, qu’il y cède… le sot cueille une rose et l’effeuille, l’homme de génie la respire et la peint : voilà celui que nous lirons.1.

Dans Aline et Valcour, le roman philosophique qu’il publie sous son nom et qui porte sur sa couverture la mention « écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France », Sade décrit deux îles « Tamoé » et « Butua ». Tamoé, l’île toute de beauté, d’ordre et de volupté, dont la place publique n’a jamais vu couler le sang est dirigée par Zamé qui philosophe à l’air libre et parle à Sainville sous la voûte du ciel. Dès la parution du livre en 1795, elle est décrite comme une « fiction agréable » destinée à consoler les lecteurs « des cruelles vérités » décrites à Butua. Butua, c’est l’île où les bouchers de chair humaine ont pignon sur rue. « Ici, dit l’ « avis de l’éditeur », ce n’est plus un roman, ce sont les notes d’un voyageur exact, instruit, et qui ne raconte que ce qu’il a vu. » et si par hasard on n’avait pas compris à quelles illusions Sade s’attaque, six ans après le début de la Révolution, «  l’avis » précise encore :

Nous ne voyons qu’une chose de malheureuse à cela, c’est que tout ce qu’il y a de plus affreux soit dans la nature, et que ce ne soit que dans le pays des chimères que se trouve seulement le juste et le bon.2.

 

 

La Révolution est finie et mal finie, même Collot d’Herbois pourtant l’un des théoriciens de la Terreur est effrayé par les conséquences de l’accélération de « Sainte Guillotine » et s’écrie : « Que nous restera-t-il quand vous aurez démoralisé le supplice ? ».

Il restera l’œuvre de Sade, d’un Sade qui, en plein « siècle des nouveautés », retrouve les très vieux droits du malheur et de l’infortune, ceux qui, déjà, lui avaient permis de survivre à treize ans de malheur : les droits du condamné à mort marchant vers l’échafaud, le droit de rire et le droit de tout dire :

Car, comme le dit Michel-Ange, moi aussi je suis peintre.

Il y a des lieux ouverts qui apaisent l’imagination et des lieux clos qui l’enflamment de même qu’il y a des temps de plaine et des temps de volcan. Tout l’art du politique est art de séduction, art de saisir le discours adapté au lieu et au moment, art du mensonge, il ne « prend, comme Dolmancé, que par derrière », comme le diable il est grand sodomite. L’art du romancier est de même nature mais son œuvre a plus de temps à sa disposition. Juliette à Herculanum va admirer les « grotesques » que l’on vient de trouver sous les cendres du Vésuve. Que reste-t-il de Néron ? que reste-t-il de cette Rome tant admirée et tant crainte ? que reste-t-il de tous ces hommes qui ont « bandé pour la mort » et dont « la mort était la maquerelle » ? Les « peintures » qui en ont été faites :

On remarque, en général, dans toutes ces peintures, un luxe d’attitudes presque impossibles à la nature, et qui prouvent ou une grande souplesse dans les muscles des habitants de ces contrées, ou un grand dérèglement d’imagination.3.

 

 

Peut-être Sade a-t-il élaboré les « grotesques » de la Révolution française, d’une Révolution française mise à nu et révélant sous les discours d’une philosophie qui s’était annoncée comme « la grande pacificatrice des États » la même horreur de la nature, la même horreur de la bonté, le même impitoyable désir de purification, la même absence de pitié que tous les régimes despotiques qui l’avaient précédée.

C’est à Naples que Juliette, la française, la démocrate, va admirer « la magnificence de ces peuples grecs et romains qui, après avoir un moment illustré la terre, se sont évanouis, comme disparaitront ceux qui la font trembler aujourd’hui »4, c’est à Rome qu’elle va prendre du pape leçon de despotisme mais avant de faire l’apologie du crime, le pape, ce « vieux singe », se trompe et de lieu et de texte et retrouvant l’onction de son discours public fait l’apologie de la vertu et de la pauvreté, dans son cabinet solitaire et luxueux, entre « une Thérèse en extase » et « une Messaline enculée ». Et là se situe le grand éclat de rire sadien car si les hommes et les régimes politiques se succèdent, tous sont condamnés à vendre les mêmes drogues s’ils veulent jouir du despotisme de l’opinion, s’ils veulent s’emparer des imaginations. « Fantôme orgueilleux », « évêque de Rome » dit Juliette au pape, aujourd’hui les femmes et les peuples raisonnent et sont capables de voir la distance entre ce que vous faites tous les jours et « l’esprit » de la religion primitive dont les bases sont « la pauvreté, l’égalité et la haine des riches »5.

« Il est inouï, dit une note placée à cet endroit, que les Jacobins de la Révolution française aient voulu culbuter les autels d’un Dieu qui parlait absolument leur langage. Ce qu’il y a de plus extraordinaire encore, c’est que ceux qui détestent et veulent détruire les Jacobins, le fassent au nom d’un Dieu qui parle comme les Jacobins. Si ce n’est point là le nec plus ultra des extravagances humaines, je demande instamment qu’on me dise où il est. »6.

 

 

Qu’y a-t-il de plus extravagant que ces luttes à mort entre des groupes qui tous se battent pour le Bien et qui tous le définissent de la même manière ?

Même miel, même amour de la vertu, même haine du vice, même désir de paix, même refus de la guerre et de la violence, même sanctification temporaire, seulement temporaire de toutes les inquisitions et de tous les massacres pour éviter, en répandant un peu de sang impur, les flots de sang pur que la faction adverse, celle des méchants, celle de la mauvaise cause, ne manquerait pas de répandre.

 

Texte © Marie-Paule Farina – Illustrations © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Deux Marquis provençaux”, c’est ici.

Marie-Paule Farina a déjà publié Comprendre Sade (Max Milo, 2012) ainsi que Sade et ses femmes : Correspondance et Journal (François Bourin, 2016). Ce workshop en plusieurs épisodes est centré sur le rôle de l’imagination en littérature et en politique et sur les « deux marquis provençaux » qui, au XVIIIe siècle, ont incarné ces rôles antagonistes : Mirabeau et Sade.

  1. « Idée sur les romans », Les Crimes de l’amour, Gallimard, folio classique, 1987, p. 44. []
  2. Aline et Valcour, Gallimard, Pléiade, t 1, 1990, p. 387 []
  3. Histoire de Juliette, t. 3, Union générale d’Éditions, 10/18, 1976, p. 235 []
  4. Histoire de Juliette, t. 3, ibidem, p. 201. []
  5. Histoire de Juliette, t. 2, ibidem, p. 433. []
  6. Histoire de Juliette, t. 2, ibidem, p. 499, note 2. []

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