Kaléidoscope # 2

 

Hôtel Tokyo (l’Acropole miteuse), Chicago, chambre 1523 (et des cafards). Couchés par-dessus les couvertures dans la position parabolique du mort, Tout – les sensations les émotions et les troubles emmagasinés au contact de cette ville (et ailleurs en amont des fleuves) défilaient à la vitesse d’un pur flux projeté sur la toile psychique à travers la fenêtre de la chambre depuis l’avenir tendu au loin comme un biceps par-dessus l’horizon. Au réveil – les paupières aussi pâteuses que du sang – des grésillements d’origine magnétique illocalisable se transformaient au contact des murs en une ligne mobile et dysharmonique d’acouphènes phosphorescents.

Une maison des cités ouvrières à l’abandon à l’écart de toute ville connue (Sedan). Au milieu d’une trentaine de portraits peints par Modigliani des traces d’anciens squatteurs parcourent les murs du rez-de-chaussée sous forme de graffitis à la craie rouge – diverses positions de coït y déclinent une version incomplète du Kamasutra dans des traits grossièrement bâclés où seules les parties génitales semblent avoir fait l’objet d’une réelle attention stylistique. Derrière la vitrine d’un antiquaire chinois de Macao, les portraits conjoints de Lao Tseu et Mao flottent, irréels performant dans leur conjonction plastique celle de l’Indicible Souffle Extatique au principe de l’Imbrication des Contraires qui traverse les vivants et le Renoncement à Soi Révolutionnaire par le Travail dans les Champs. Se confondant traits pour traits dans le miroitement fantomatique de leurs reflets leur visage unique esquisse insidieusement le double sourire de la Mort et du Temps.

Nos corps ballotés au rythme de la Neva vers des horizons baltiques plus rougeoyants que ceux de Petersbourg avec vue au passage sur les coupoles conte-de-fées de la cathédrale Saint-Sauveur plantées dans l’œil d’un ciel pleurant les morts de Leningrad, les troupeaux d’orphelins amaigris jusqu’à l’os, et les cannibales repentis.

Sur une plage de l’extrême-Nord Tunisien des grappes d’enfants courent les pieds brûlés par le sable vers des cibles qui doivent nous rester invisibles (l’Europe). Sans l’ombre d’un palmier, le soleil décoche et frappe immanquablement. Au passage d’une seule ombre (une Érinyes, un vautour ?) ils disparaissent sans un cri de la surface du globe, glissant vers ces espaces où seul semble pouvoir régner le sans-nom.

Les pieds en sang nous traversons durant des heures ce désert perclus au cœur de la mégalopole new-yorkaise fait d’immenses terrains vagues bordés de pipelines et de cuves de pétrole (district ouest de Brooklyn) – aucune âme qui vive jusqu’à ce que se dévoile la terre promise, comme sorti d’un mirage : un wagon en bois entouré de buissons ardents dans lequel, en transe, des buveurs de whisky chauffés à blanc nous accueillent en nous jetant au visage des centaines de petits pains. Indochinisés depuis quelques années déjà, nous sommes désormais capables (magies du pharmacon ou transfiguration des métabolismes) d’ingérer des kilos de raviolis au napalm sans en éprouver le moindre symptôme.

Arrivés au sommet de l’une de ces très vieilles montagnes qui succédèrent au Déluge nous voici pris au vertige d’un point de vue imprenable sur une vallée large comme deux estuaires de la Lena enneigée, la poudreuse parsemée de membres et de têtes séparées des troncs jusqu’à l’horizon. Dans un Centro Habana parfaitement en ruine un nouvel incendie aux relents de fioul s’empare comme chaque matin par nuées grises et denses des couches stratosphériques dans la vaine intention – peut-être – d’étouffer le soleil.

Mad Dog in the Fog (San Francisco) – des centaines de corneilles virevoltent autour du lustre central – lumière tamisée orange et larges bandes d’ombre allant s’écraser puis disparaître contre les écrans TV au milieu des Giants et des Mets et des odeurs de stea, les corps de Démocrates et de Républicains indistinctement alignés le long du comptoir entourés de femmes titanesques des plumes noires plein les yeux… et toutes ces corneilles qui n’en finissent plus de sortir d’on ne sait quelle porte ouverte sur une autre dimension, volant autour du même lustre avant de venir s’écraser sur les mêmes écrans parmi les mêmes équipes de baseball. Giant à la batte. Troisième lancé. Home Run. Les bases enchaînées au petit trot. Les coéquipiers levés pour l’accolade. Les adversaires décapités. De la bière, des flammes, et des cris dans la rue.

Texte & Illustrations © G. MAR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Kaleidoscope”, c’est ici.

Né dans les Ardennes au milieu des années soixante-dix, G. MAR est l’auteur des Notes, Sans partitions, publiées sous le titre The Beat Degeneration (Éditions D-Fiction, 2014) et de Nocturama (Éditions Le Grand Os, 2014). Il revient sur D-Fiction avec le worshop « Kaléidoscope », un carnet de voyages hystérisé à la manière dont Kafka déclarait : « Pour écrire une histoire, je n’ai pas le temps de m’étendre dans toutes les directions, comme il le faudrait. ».

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