Respirer

Lignes
Couloirs
Lignes fluides
Il y a encore des courriers qui circulent
Des lettres
Des papiers
Quelqu’un qui s’appelle un vaguemestre
Comme dans les troupes
Comme à l’armée
Comme chez les comiques-troupiers
Quelqu’un qui jette le courrier sur les bureaux
Comme il y a tellement d’années
Tellement d’années
Qu’on ne sait plus si elles existent vraiment
Ces lettres remises et reçues
Ces missives envoyées
Un vaguemestre qui va déclarer les décès aux services de l’état civil
Et puis des pneumatiques propulsés avec des échantillons
De prélèvements
Du sang
Dans les réseaux
Dans les
Lignes des
Couloirs
Fluides
Des ateliers réservés au personnel
Des ondes
Des becquerels à ne pas dépasser
Ne pas dépasser la dose d’irradiation
De contamination
Par les BMR
Les bactéries multi résistantes
Leur faire la guerre
Éradiquer les envahisseurs
Ventiler
Ventiler
Au sous-sol
Avant
Il y avait la radiothérapie
Les rayons
Bien enfouis
Au coeur du noyau
Au cœur du vaisseau.

 

 

Il y a encore des bâtiments désaffectés
Des bibliothèques à l’abandon
Des descriptions de maladies de peaux
À vous donner la chair de poule
Des masques débordants des malles
Destinés à réparer les gueules cassées
Des malheureux combattants dans les tranchées de la guerre de 14/18
Des masques modelés par la sculptrice Jane Poupelet
Réparatrice des visages effacés qui consacra trois années à masquer
Les visages de ces hommes oubliés invisibles
En lien avec l’atelier des masques d’Ana Ladd
Jane Poupelet qui eut plus de succès Outre-Atlantique
Que dans sa patrie sûrement alors trop misogyne pour laisser son talent s’épanouir
Et qui interrompit son œuvre pour faire de la sculpture reconstructrice
Ancêtre de la chirurgie esthétique
Lignes des visages aux arêtes brisées
À nouveau fluides
Des visages plus vrais que nature
Des visages mal peints de médecins oubliés dans des salons dix-huitièmes délaissés
Des fauteuils en skaï orange des panneaux avec le nom des médecins en lettres dorés
Semblables à des fauteuils de metteurs en scène américains tombés aux oubliettes de l’histoire
Il y a une chambre qu’on imagine parfaite pour Madame et Monsieur Pompidou, un grand lit recouvert d’un boutis bleu glacé face à une télé d’époque, avec une moquette crème dans laquelle les pieds s’enfoncent, et un livre d’or pratiquement vierge
Un livre d’or comme dans les vieux palaces qui n’existent plus vraiment
Tous rachetés par des fonds de pension sans âme
Il y a un jardin planté de fusains taillés
Qui dessinent des lignes
Comme dans les vieux palaces de la Riviera
Avec une fontaine surgissant au milieu du jardin à la française
Des cours intérieures avec magnolias
Des cigarettes échangées
Des perfusés qui prennent le soleil
Sous les tilleuls embaumés
Des parterres à giroflées
Et l’on songe à Enfance de Rimbaud et à ces »vieux qu’on a enterrés tout droit dans le rempart aux giroflées »
Une chapelle pour célébrer des offices mortuaires
Des couloirs qui n’en finissent pas
Des cireuses qui passent et repassent
Fluides
Des réseaux de fibre optique
Des liens tendus fluides entre les différentes unités, entre les différents sites, des kilomètres de fibre qui relient les pôles médicaux
Transmettent les informations de manière sécurisée
Il y a les transmissions entre chaque équipe
Transmettre ce qui s ‘est déroulé plus tôt
Reprendre le fil
des dossiers médicaux
Noter les réactions
Les comportements des malades
Transmettre les traitements
Toutes les informations utiles
Qui resteront archivées
Il y a des brancards qui circulent sans cesse comme des abeilles laborieuses transportant des corps qu’on devine sous les draps
D’où surgissent des visages marqués
Des confessions qui se chuchotent pendant les transferts
Des allers retours entre la chambre et le scanner
Entre la chambre et la radio
Entre la chambre et le laboratoire
Entre la chambre et les consultations
Il y a des patients qui descendent boire un café à la cafétéria
Des infirmières
Des médecins
Des taxis
Des ambulanciers
Des familles attablées autour d’un café
Il y a des orchidées posées à gauche de la caisse enregistreuse
Qu’on offre parfois à la serveuse de la cafétéria pour la remercier de son écoute et de son sourire
Il y a une poupée tricotée sur sa caisse enregistreuse, cadeau d’une dame âgée,
Il y a une guérite dans laquelle officie une dame qui oriente les familles perdues
Les malades égarés
Qui remédie aux GPS défectueux ?
Dans le dédale des couloirs des services des étages
Des lignes
Une personne qui règle l’accès à la télévision, à Internet
À ce qui relie au monde extérieur
Attribue
Des lignes
Il y a des professionnels de la sécurité incendie
Qui possèdent les mêmes costumes que les pompiers
Une armada d’armures pour intervenir dans le feu
Le froid
La pollution
Les rayonnements
Dans tous milieux hostiles

 

 

Des défibrillateurs pour faire repartir le cœur
De manière fluide
Des rayonnages entiers de médicaments bien rangés dans des armoires roulantes qui montent et descendent en appuyant sur des boutons
Des mouvements fluides pour les délivrer
Des piluliers prêts à être distribués par les infirmières
Des bulles sous vide pour réaliser les préparations
Des gants qui s’y intègrent et dans lesquels les préparateurs enfilent leurs mains pour concocter des remèdes
Respirer
Respirer
Respirer
Des odeurs de produits pharmaceutiques, des relents d’encaustique,
Des odeurs de vmc, d’atmosphère sous vide, de gel alcoolisé
Des odeurs qui vous font la tête lourde
Qui vous endorment doucement
Des odeurs anesthésiantes
Des odeurs qui couvrent celles des corps
Plus acides
Moins de gaz carbonique
Il y a des corps des personnes en jogging, en blouses
En mini jupes en pantalons en pyjama
Des talons et des sabots qui claquent dans les couloirs de marbre, dans les couloirs en linoleum
Il y a un jardinier très jeune qui passe et repasse sa tondeuse sur les pelouses immaculées
Un jardinier qui aime les fleurs
Et des bunkers tapis sous les pelouses bombés qui abritèrent des accélérateurs de particules pour la radiothérapie
Des murs en béton armé pour bien les protéger
Des bunkers désaffectés

 

 

Il y a des entrées et des sorties
Comme dans un vieux théâtre
Des entrées spectaculaires
Et des sorties en silence
Sans aucun applaudissement
Des concierges pour faire entrer les voitures et remettre les clefs
Il y a des protocoles pour entrer et sortir
Des dossiers à remplir
Des formulaires à valider
Pour être admis dans les services
Dans les unités
De l’attente au bureau des admissions
Il y a des bons
Des demandes d’interventions à effectuer
Pour réparer
Colmater
Déboucher
Gainer
Rétablir
Câbler
Repeindre à neuf
Calfeutrer
Plâtrer
Il y a des interventions qui se pratiquent les yeux fermés
Des anesthésistes qui vous endorment le moment opportun
Des zones de temps
Des espaces vacants
Dans le cerveau
Des moments
Que vous oublierez très vite
Des sas devant le bloc opératoire
Des salles de réveil
Dans lesquelles on s’agite dans un demi sommeil
Il y a des malades aux visages rougis par des maladies
Qui se déclarent à fleur de peau mais quand même fleur bleue
Qui aimeraient vivre des romances à l’eau de rose
Pour adoucir les picotements les tiraillements
Recevoir des caresses en guise d’onguents
Des baumes d’amour avec voyages à Venise en supplément
Des histoires d’enfermement de maladies qui enferment
Restreignent le champ des déplacements
Fluides
Il y a encore des lignes de démarcations
Il y a des femmes et des hommes et des enfants
Qui ont tout laissé
Tout vendu
Franchi toutes les lignes et traversé tant de frontières
Avec comme viatique le nom d’un chirurgien qui pourrait sauver leur enfant
Qui se retrouvent bloqués avec l’enfant qu’on ne pourra peut-être pas sauver
Parce que le temps était compté
Et qu’il y a, comme on dit, des situations
Des cas désespérés
Des enfants seuls venus d’autres lignes de front
Sans famille
Parce que les parents n’ont pas traversé les lignes
Des enfants apatrides qu’on soigne ici
Et des prisonniers aussi dans des unités fermées
Qu’on guérit de virus résistants
Chroniques
Qui pourront peut-être se reconstruire autrement
Qui ont accès aux soins nécessaires
Des histoires de famille
D’origine
Des histoires de transplantations
De déracinements
Et d’enracinements
Des histoires de greffes réussies
Dans les flux migratoires disait-on
Des liens
Qui se tissent
Des cadeaux échangés
Des attentions partagées
Des procédures de demande d’asile
Peu fluides
De plus en plus complexes
Et qui dépendent des accords entre les pays
Des accords qui permettent ou non
De passer à travers les lignes
D’insuffler un peu d’oxygène

Respirer
Respirer
Respirer

 

Texte © Laurence de la Fuente – Illustrations © Bruno Lahontâa
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Espaces hospitaliers”, c’est ici.

Laurence de la Fuente est auteur et metteur en scène. Bruno Lahontâa est artiste plasticien, scénographe et performer. « Espaces hospitaliers » est le second volet d’une résidence d’écriture menée depuis 2015 à l’hôpital Saint-André à Bordeaux. Après une première résidence centrée sur les rencontres avec les patients et les soignants, cherchant dans la rencontre et les paroles échangées, ce qui pouvait faire image et déclencher l’écriture, nous avons découvert les espaces invisibles qui se tiennent sous l’hôpital, la partie cachée, le sous-sol ouvrier de ce grand corps hospitalier, ses longs couloirs comme des vaisseaux l’irriguant tout entier. Avec le soutien du CHU de Bordeaux, de la DRAC Nouvelle Aquitaine, de L’ARS dans le cadre du dispositif Culture et Santé.

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