Irish bards & U.S. showrunners

Pour cette fois, on va faire simple. Imaginez le traditionnel texte en lettres blanches, se surimposant à un paysage vert émeraude, plusieurs écrans successifs qui verront cette couleur omniprésente emprunter progressivement des nuances plus ternes, des gais pâturages de l’est baignés par la fraîcheur des cieux marins à de sombres forêts qui non loin de là bordent des lacs encaissés, de la végétation obstinée des étendues rocheuses du nord-ouest aux tristes tourbières du centre :

« 1366 »

« DEPUIS DEUX SIÈCLES, L’IRLANDE EST OCCUPÉE PAR LES PUISSANTS BARONS ANGLAIS QUI L’ONT ENVAHIE, GUIDÉS PAR LE GRAND CHEF NORMAND STRONGBOW ET PAR LE TRAÎTRE DERMOT MAC MURROUGH »

« MÊME DANS LES RÉGIONS LES PLUS SAUVAGES DE L’ÎLE ÉCHAPPANT ENCORE AU CONTRÔLE DES CONQUÉRANTS, LES CHIEFTAINS IRLANDAIS, HÉRITIERS DES ANCIENS ROIS GAÉLIQUES, DOIVENT PRÊTER ALLÉGEANCE À LA COURONNE D’ANGLETERRE »

« POURTANT UN VENT NOUVEAU PARAÎT DESORMAIS SOUFFLER SUR LES DEUX COMMUNAUTÉS : DE PLUS EN PLUS, LES DESCENDANTS ANGLAIS DE STRONGBOW ADOPTENT LES COUTUMES ET LA LANGUE DE LEURS VOISINS IRLANDAIS, AUXQUELS ILS S’ALLIENT FRÉQUEMMENT POUR COMBATTRE D’AUTRES SEIGNEURS RIVAUX OU POUR DÉFIER LES ENVOYÉS DU ROI »

« DE NOMBREUX MARIAGES SONT CÉLEBRÉS ENTRE MEMBRES DE LEURS FAMILLES ET DES CLANS GAÉLIQUES, TANDIS QUE LE NOM D’ANGLAIS DÉGÉNÉRÉS EST DONNÉ À LONDRES À CES PARTISANS DE LA MIXITÉ »

 

 

« INQUIET DE VOIR DIMINUER DANS TOUTE L’ÎLE L’INFLUENCE DU POUVOIR CENTRAL, AVIDE D’IMPOTS AFIN DE FINANCER LA GUERRE DE CENT ANS CONTRE LA FRANCE, LE ROI ÉDOUARD III DÉCIDE D’AGIR CONTRE L’INFLUENCE PERNICIEUSE EXERCÉE SUR SES BONS ET LOYAUX SUJETS PAR LA RACE IRLANDAISE NATURELLEMENT SAUVAGE »

« ÉDOUARD CHARGE SON FILS, LIONEL DE CLARENCE, DE CONVOQUER UN PARLEMENT GÉNÉRAL DANS LA VILLE DE KILKENNY POUR INSCRIRE L’INTERDIT DANS LA LOI »

« PENDANT QUE LES TROUPES DE LIONEL S’EMPLOIENT À PACIFIER LE PAYS, AU CHÂTEAU DU SIEUR DE BONNEVILLE, DES JURISTES, CLERCS ET LAÏCS, AVEC UNE POIGNÉE DE MILITAIRES, SE SONT RÉUNIS AFIN D’ÉLABORER LES RÈGLES ET CONDITIONS DE CETTE SÉGRÉGATION »

« LE DOCUMENT QUI RESULTERA DE CETTE RENCONTRE EST CONNU SOUS LE NOM : »

« STATUTS DE KILKENNY »

Sans doute à cette suite de surtitres pourrait-on tout aussi bien substituer une voix-off, procédé qui souvent s’accompagne d’un zeste de « subjectivité » supplémentaire, la voix présentée comme celle d’un témoin, surgie du fond des âges et néanmoins familière. Le spectateur s’attendra alors à se voir révéler la vérité cachée derrière la légende ─ légende dont il n’avait, dans bien des cas, jamais entendu parler.

 

 

BRAVEHEART, de et avec Mel Gibson, est l’une des innombrables productions à avoir eu recours à cet artifice, en plus d’avoir été sacré « film historique le plus inexact de tous les temps » par quelques esprits chagrins ou tatillons. Ce récit de l’épopée du rebelle écossais William Wallace ne nous en concerne pas moins, puisque son éphémère victoire sur les Anglais a préparé celle de Robert Bruce, dont le frère Edward Bruce a ensuite entrepris depuis l’Écosse de d’envahir ou, selon les points de vue, de libérer l’Irlande.

 

 

Nous nous sommes donc rendus à l’Historial du Roi Edward Bruce, sur le site de Faughart, dans le comté irlandais de Louth, un couvent médiéval du 11e siècle entièrement rebâti et réaménagé dans la vaste entrée duquel un panneau annonce la couleur :

« Oubliez vos repères ! L’HISTORIAL DU ROI EDWARD BRUCE n’est pas un musée traditionnel avec des œuvres classiques ou des objets de collection. Le parcours-spectacle spécialement créé pour vous présenter l’épopée de notre héros est une prouesse de technologie et d’innovation au service de l’émotion. »

Dès le début de notre visite, nous plongeons dans l’obscurité et regardons les murs de pierre prendre vie. Projections, écrans, mappings 3D, les images défilent sous nos yeux et les témoins de l’époque nous guident de salle en salle pour nous faire vivre une expérience inoubliable. Nous allons ensuite à la rencontre de la conceptrice du lieu, la scénographe Jane O’Reidan : « Avec les codes audiovisuels actuels, on espère replonger le public dans cette époque et lui permettre de se réapproprier le lieu. Visuellement, c’est entre Watkins et Harry Potter, entre Bronson et Game of Thrones. »

LE SHOWRUNNER : « Le couronnement puis la défaite et la mort d’Edward Bruce remontent à seulement 50 ans avant l’histoire que nous racontons. On m’a dit que les coups sévères qu’Edward avait portés à la colonie anglaise en Irlande avaient beaucoup contribué à créer la situation que nous décrivons, où les descendants des premiers chevaliers venus d’Angleterre avaient cessé de compter sur la mère patrie pour les défendre et se considéraient eux-mêmes de plus en plus comme des Irlandais. C’est pourquoi il était important pour nous de venir ici afin de revivre, au contact de vrais témoins de l’époque, le sens de ces événements, parce que ce sont eux qui ont influencé, indirectement, la rédaction des Statuts de Kilkenny. »

LE CONSULTANT HISTORIQUE : « C’est vrai que l’invasion d’Edward Bruce ─ avant la peste qui au milieu du siècle a davantage touché les colons anglais, plus urbanisés ─ a été un facteur déterminant de ce qu’on appelle « la renaissance celtique » en contribuant à réduire de façon considérable l’étendue du territoire que l’Angleterre contrôlait directement. C’est aussi durant cette période qu’un groupe de chefs irlandais ralliés à Bruce adressa au pape à Rome un long plaidoyer selon lequel les Anglais, y compris des prêtres et des moines, proclamaient partout que ne n’était « pas plus un péché de tuer un Irlandais qu’un chien ou une bête sauvage »… Mais ce ne doit pas faire oublier que, de même que Bruce l’Écossais était en fait d’origine anglo-normande, on trouvait parmi ses allié de nombreux barons anglo-normands enracinés en Irlande, alors que par ailleurs des Irlandais natifs figuraient parmi ses adversaires. »

L’ACTEUR AMÉRICAIN : « Ces histoires d’Anglo-Normands, d’Anglo-Irlandais et d’Anglais tout court, je m’y perdais complètement ! Au début, je ne comprenais pas pourquoi [le showrunner] tenait tant à nous emmener ici alors que lui-même disait que ça n’était pas la période où se passait la série, mais l’exposition nous fait aussi remonter plus loin, aux origines… Les premiers Anglais qui sont arrivés n’étaient pas vraiment des Anglais, c’étaient des Normands, des espèces de Vikings venus de France qui venaient de conquérir l’Angleterre. »

L’ACTRICE AUSTRALIENNE : « Mon personnage, Isobel de Bonneville, s’entend sans cesse répéter qu’un fidèle sujet du roi ne doit pas parler l’irlandais mais s’en tenir à la langue anglaise… Or quand ses aïeux sont arrivés dans le pays, ils parlaient le français ! »

 

 

LE SHOWRUNNER : « Pour l’équipement des chevaliers de Geoffroy de Bonneville, le seigneur local qui dans la série se voit contraint d’héberger dans son château les rédacteurs des Statuts de Kilkenny, et pour son propre habillement, le responsable des costumes s’est en partie inspiré de la fameuse tapisserie de Bayeux. »

LE CONSULTANT HISTORIQUE : « Il s’agissait, bien sûr, de suggérer que les Anglais d’Irlande restaient avant tout des Normands, les héritiers de ces aventuriers qui s’étaient taillé des principautés non seulement en Europe du Nord, mais jusqu’en Sicile et au-delà de la Méditerranée. Reste quand même que les chevaliers de Guillaume le Conquérant représentés à Bayeux vivaient trois bons siècles avant les événements qu’évoque la série… »

 

Texte © Frédéric Moulin – Illustrations © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Les Statuts de K”, c’est ici.

Frédéric Moulin a publié le roman Valeurs ajoutées (IMHO, 2010) et contribué aux ouvrages collectifs Mutantisme : Patch 1 .2 (Caméras Animales, 2016), Rue des lignes 2013 (Zadig Buchhandlung, Berlin, 2013) et Ballade de Berlin à brèche+8 (Fabrice Benoit, 1999). Il vient d’achever un récit écrit à quatre mains, avec Éric Arlix, sur les libertariens et le seasteading intitulé Agora Zéro (2016, en lecture). Le workshop Les Statuts de K. est conçu comme un « ABC de la ségrégation » traité sur le mode fictionnel, et dont les différents volets s’appuieront sur plusieurs traductions-adaptations d’un texte juridique ancien afin d’interroger l’essence de la logique coloniale.

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