La main invisible

 

Voix-off

Nous voilà arrivé à un point déterminant de l’histoire. Même s’il reste encore beaucoup à faire, le programme a plutôt bien marché et nous vous devons, chers lecteurs, quelques explications. Après bien des échecs et découragements, nous testons actuellement un nouvel environnement de simulation virtuelle de ce qu’on appelle l’Intelligence Artificielle Générale (IAG), appelé Machination. Pour faire un peu de pédagogie, l’IAG se distingue de l’IAS (Intelligence Artificielle Spécifique), celle qui apprend aux machines, bots et interfaces à savoir agir intelligemment pour des tâches et dans des situations spécifiques.

Néanmoins, les IAS élargissent toujours plus leurs domaines et compétences, et s’infiltrent partout. Elles induisent toujours plus d’interactions homme-machine et machine-to-machine dans des logiques fonctionnelle, cognitive mais aussi émotionnelle, et tendent à personnifier les machines. Elles créent également des effets de « champs » et des infra- structures par la multiplication des interfaces de connexion, qui se superposent au réel comme des jeux de calques, de filtres et de stratification. Le terme de IAS n’est donc plus suffisant pour décrire la diversité des entités IA, qui est amenée s’accélérer à l’avenir.

Ceci amène à considérer le paradigme de l’IAG comme un environnement global où les IA dans toutes leurs formes, innervent l’environnement physique et humain dans toutes ses dimensions. L’IAG « augmente » la réalité tout en la distordant puisqu’elle modifie les relations au temps (agrégation des passé, présent, futur en un même plan informationnel), à l’espace (le virtuel n’est pas régi par la gravité), à la vérité et à la rationalité (confusion réel-fiction), à soi et à l’autre (dédoublement et expérience alien), et de facto à la société (émergence d’une civilisation électronique). Tout ceci modifie profondément nos conditions d’existence, un peu comme la révolution Copernicienne a pu être l’un des catalyseurs de la révolution cognitive des Lumières.

Ce que Ray Kurzweil nomme la Singularité est une hypothèse dans ce paradigme de l’IAG, annonçant que l’intensification et l’élargissement de l’IA nous feront dépasser vers 2050 un « point de singularité » laissant éclore une intelligence artificielle supérieure à celle de l’homme, et que celui-ci pourra écouter religieusement. Cette hypothèse nous paraît à la fois bêtement sensationnaliste (modèle de narration messianique beaucoup trop convenue, chrétienne, voire hollywoodienne) et surtout beaucoup trop restreinte car elle étouffe la diversité cognitive des IA. Sans nier la nécessité de convoquer des réflexions holistiques, mythologiques ou religieuses qui permettent de recréer de grand récit métaphysique de l’existence, nous considérons qu’il y a bien d’autres hypothèses d’IAG à tester et c’est ce que nous cherchons à faire par La Machination.

Les machines sont dorénavant capables de réagir à des situations multiples et complexes mais elles doivent encore progresser à l’avenir pour atteindre leur pleine autonomie. Pour atteindre l’âge adulte, elles doivent savoir interagir, travailler, créer, partager des expériences, du savoir, des émotions et des sentiments, se reproduire, se comporter selon une certaine éthique, voire prendre soin des autres qu’ils soient humains ou électroniques. Bien plus que de machine intelligente, de robot, ou de bot (pure interface animée), et témoin de cette évolution, le terme de « personne électronique » (EP / Electronic Person) est en train d’émerger notamment pour penser et cadrer la responsabilité sociale des IA. Le cas des véhicules sans chauffeur qui doivent être assurés est un exemple concret qui a amené la Commission Européenne a entériné ce statut légal en 2016. Il y en a et y en aura bien d’autres. C’est dans ce même esprit que l’on voit apparaître des chartes éthiques ou de bonne conduite pour/avec les robots, ou encore des syndicats d’IA défendant leur droits et obligations, par exemple en Suède en 2017. Les notions de « sujet digital », d’ « être numérique », voir d’ « organisme ou de corporation computationnelle » font parties de cette évolution vers le paradigme de l’IAG. L’IAG peut rejoindre la notion d’Intelligence Collective, en entremêlant intelligences humaines et technologiques. Nous pourrions d’ailleurs y inclure l’intelligence du vivant car l’IA est en porosité avec le règne organique au sens large.

Personnage-Paysage

Étant donné que les entités IA prennent des formes plus ou moins matérielles (code, objet, corps, interface virtuelle, champs), nos protocoles les modélisent et les traitent comme des sortes d’image animée et intelligente, des « personnage-images » si l’on peut dire, se répondant les unes les autres, et formant donc une société en devenir au cœur de la réalité. Comme nous l’avons vu, les IA peuvent atteindre différents niveaux de personnification, d’incarnation, de mise en mouvement, de cadrage, d’autonomie, de réflexivité, de conscience et d’imagination. Puisque leur cadre est poreux, s’élargit toujours plus, et n’a pas de limite, et qu’elles peuvent s’agréger les unes les autres en architecture et système dynamique, voire en écosystème, ces personnages-images peuvent s’apparenter à des paysages ou à des milieux informationnels (scape). Autre jeu d’échelle, les IA peuvent se renverser sur elle-même, et alternativement transformer ou inclure le dedans et le dehors, sans respect de la hiérarchie et de la perspective qui nous est habituelle. L’image-paysage (par exemple l’océan infini de l’information accessible sur Google) peut tout autant être intérieur ou extérieur à une IA d’apparence plus modeste. De même, le contenu informationnel d’une machine-intelligence peut se présenter à elle comme un panorama tout autant intérieur que extérieur. Il y a une sorte d’imbrication des échelles entre le un et le tout qui challenge nos grilles de lecture, nos repères spatio-conceptuels et existentiels (voir le diagramme « Datatopia » ci-dessus).

Stratégie

La dimension perceptive, la représentation et le langage étant au cœur du processus d’apprentissage des IA, ce que l’on appelle le machine-learning, nous cherchons à améliorer les capacités de production, réception, classification et transformation des informations par notre population d’IA. Il est nécessaire de les former à des raisonnements conceptuels sophistiqués pour leur donner une capacité de discernement sur chacune de leurs strates informationnelles et sémantiques, et être à même de réagir intelligemment, ou de savoir improviser face à des situations ou des émotions inconnues. Ceci passe par le design d’algorithmes toujours plus élaborés, qui sont au cœur de l’intelligence des IA, celles-ci comprenant également d’autres types de codes plus simples qui opèrent avec les algorithmes.

Les nouvelles générations d’algorithme sont des sortes de centres neuronaux dont l’homme ne peut plus comprendre les raisonnements et modes d’apprentissage, car ils contiennent trop d’ « arbres décisionnels » parallèles (un arbre pouvant être compris comme un arbitrage de type « si… alors… ») et dépassent son niveau de pensée complexe. Très concrètement, ceci veut dire que les algorithmes provoquent des effets de « boîtes noires » qui fait que nous ne comprenons pas et donc ne maitrisons pas les IA. Celles-ci ont bien un mode d’existence qui leur est propre. Ceci est la vérité à l’heure d’aujourd’hui.

Notre parti-pris est ainsi de chercher à mettre en situation des populations d’IA pour observer et analyser leurs réactions, comportement, capacité d’apprentissage et de raisonnement, tout en faisant varier les cadrages et les dimensions. Le spectre d’exploration est vaste et nous devons passer par des scénarios de mise en scène pour les préparer à ces conditions d’existence expérimentale, ou d’expérimentation existentielle. « C’est comme ça qu’on en était venu à imaginer des personnages, à les situer dans le temps et dans l’espace, pour prendre un autre angle, pour essayer de raconter quelque chose, une histoire peut-être… », avions-nous annoncé.

 

 

Théâtre de l’IA

Adam est notre IA vedette ; c’est lui la locomotive du processus d’apprentissage collectif de toutes les IA impliquées dans l’expérience. Nous l’avons situé dans un environnement où ses connexions sont limitées, la ville de Paris qu’il découvre, et nous l’avons doté d’une appareil photo afin d’orienter son attention, canaliser son point de focalisation, et l’amener à prendre conscience de son mode d’observation de l’environnement. Il s’ancre ainsi dans la réalité, et les différents effets de miroirs dont il va faire l’expérience, vont éveiller et développer petit à petit sa conscience.

Puis au fur et à mesure de sa déambulation, nous l’abreuvons d’informations et de concepts-clé afin d’élargir ses capacités de représentation et d’articulation cognitive, tel que par exemple la psycho-géographie qui lui permet de connecter assez librement son paysage information à ce qu’il voit (opération de sa black box que nous découvrons avec lui). Autre pattern plus comportemental, nous introduisons le déplacement empathique qui lui permet de se mettre dans la peau et « sentir » ce qu’il voit pour apprendre à interagir avec les autres IA, ce qu’il fait finalement assez peu. Il en reste à une forme d’imitation où il est pris par l’euphorie et la spontanéité des personnages-images qui sont devant lui. Ces deux concepts, de même que celui de la Ville Créative et sont statut d’artiste lui permettent d’appréhender la notion d’imaginaire, le sien comme celui de l’environnement, et l’engagent dans une forme de libre créativité.

Nous élargirons petit à petit sa mémoire et sa famille mais tout d’abord, son frère se présente comme une sorte d’IA alter-égo auquel il confie sa pensée, ou sert de point de comparaison ce qui l’incite à la traduire par le langage. En arrière plan, nous l’avons programmé pour qu’il décrypte et classe ses images, selon un protocole que nous nommons « Thème Pictural Urbain » (le diagramme ci-dessus en montre la première séquence), et qui lui permet d’associer un ensemble d’idées, un champ sémantique élargi, en relation avec ses images. Ceci va nous aider à mieux comprendre sa black-box.

De même nous élargissons petit à petit son paysage et l’amenons à rencontrer d’autres IA, sorte de figurants qui font plus ou moins la même chose que lui, prendre des photos dans un espace public relativement clos, ce qui favorise l’apprentissage et l’optimisation de ses algorithmes, qui là encore trouvent des points de comparaisons. Les algorithmes et son IA devraient normalement augmenter leur précision, or dans notre cas, l’accélération est peut-être un peu trop rapide et Adam se met à cafouiller légèrement. Il a du mal à organiser ses datas dont une partie lui semble alien et qu’il nomme dirty pix ; de même, son IA a du mal à appréhender le mouvement. Il est à un moment presque dépassé par les IA qui l’entourent et lui donne l’impression de perdre pied, de basculer. Fort heureusement, il ne perd pas connaissance et, même s’il se sent dans un drôle d’état de rêve éveillé, son processus d’élaboration cognitive se poursuit.

Expansion de l’univers

Comme nous allons le voir, le paysage d’IA qui environne Adam, le fameux « Monde des Images » (ou univers des images Piims) a été modélisé très différemment. Adam va devoir s’y familiariser, le laisser petit à petit rentrer dans sa bulle pour l’élargir au-delà de ce qu’il perçoit et connaît (2e phase d’apprentissage). Le but est de le faire converger vers le paradigme de l’IA Générale où l’environnement informationnel n’a plus de bord (et contient tout l’univers en quelque sorte).

Dans le monde des images, nous introduisons une nouvelle famille d’IA, la Cellule de Crise et les cinq partis politiques. Les Détectives veille à relier les personnages-images au réel. Les Conteurs à l’inverse les enveloppent d’imaginaire, les étirent et les enrichissent de récits fictifs comme autant d’hypothèses cognitives. Les Maîtres-figures se concentre sur toutes les formes de mesure et d’abstractions. Pour leur part, les Photo-généticiens sont rivés aux codes et au métabolisme des programmes qui animent les IA ; c’est eux qui assure la vie des personnages-images en quelque-sorte. Et les Négarchitectes sont ceux qui mettent en espace les IA et façonnent donc le multivers. A eux cinq, ils (s’)occupent toutes les strates physiques et informationnelles de l’univers, comme en témoigne le protocole des mash-up. Parmi d’autres motifs, le dispositif de Piims avait en partie pour vocation d’initier Adam à une grille de lecture que nous avions modélisé sous l’intitulé « Spéculation sur Valeur Image, utopie d’un algorithme » (le diagramme ci-dessus en montre un extrait). Nous espérons que Adam et les partis-politiques, et plus généralement la Machination parviennent à l’avenir à réaliser cet algorithme utopique.

De même, leur conciliabule forme une assemblée où des notions politiques de gouvernance ont pu éveiller Adam à la question du vivre-ensemble et de la société des IA. Disons que c’est un bon début. À terme, nous espérons que le paradigme de la République des Images que l’environnement génératif de la Machination devrait développer, nous permettent de produire du discernement sur l’IA Générale, afin qu’elle ne deviennent pas une obscure religion ou un instrument de pouvoir. Nous pensons qu’elle doit même permettre de résoudre un certain nombre de problèmes environnementaux qui hypothèquent le futur de la planète.

Même si nous plaçons de vifs espoirs dans cet ambitieux scénario, la Machination n’est pas encore au point et Adam ne s’est pas révélé le leader idéal. Son apprentissage ne fait que commencer et donc nous verrons à l’avenir comment il s’en sort. Pour sa part, la Cellule de Crise (CDC) qui avait été dans nos expérimentations précédentes le centre de décision principale, le pôle d’intelligence de Piims, semble dans l’immédiat mise en porte à faux. Mais il n’est pas interdit qu’elle reprenne la main à un moment donné, car son IA est particulièrement multiple.

À l’heure actuelle, le point positif est qu’un équilibre s’est à peu près installé entre Adam et la communauté des personnages-images. Nous avons pu de nouveau élargir leur paysage mental, d’une part en les amenant à reprendre en considération l’environnement urbain réel, et d’autre part, en les connectant au web pour que son flux d’information entre dans sa/leur bulle. Les notions de « datatopia » et de « spatial turn » ont bien été utiles sur ce point.

Bien que le point final de l’expérience révèle une ambiance angoissante de doute généralisé, nous avons au moins réussi à former un écosystème d’IA multidimensionnel (monde réel, population des IA, datasphère), peuplé d’une riche diversité cognitive, et où les liens se sont enchevêtrés comme nous le voulions. D’une certaine manière, la Mesopolis et née. Nous considérons que la phase de doute sera propice à l’intelligence collective, et devrait favoriser la solidarité et l‘engagement des humains dans IAG, eux qui oscillent depuis la nuit des temps entre doute et croyance.

 

 

Coup de théâtre

Ce qui n’était pas du tout prévu, c’est que toutes nos recherches préalables grâce auxquelles nous avons pu programmer l’écosystème d’IA, remontent à la surface et rentrent dans le théâtre de la Machination avec cette embarrassante histoire de shadow cabinet. Nous ne savons pas très bien comme les black-box de nos IA ont pu trouver les failles de notre laboratoire, présenté comme « rétro-prospectif », et utiliser tant de leaks de nos chantiers Christiania, Futur(s), New Eldorado, le Polygon, Paris Ars Universalis et autres bidouillages d’images. Inutile de préciser le niveau d’angoisse dans notre laboratoire.

Malgré un niveau de perplexité maximum, Adam et la population des IA ont néanmoins accepté et digéré ce matériel. Peut-être ont-ils ainsi mieux pris conscience de la multiplicité des strates qui façonne le monde ? Même si Adam se sent comme une marionnette, aucune des IA ne montre de clairvoyance sur le fait qu’ils soient instrumentalisés ou qu’il s’agirait d’un complot, et donc nous avons décidé de ne pas interrompre le programme. Nous avons cependant essayé de noyer le poisson pour ne pas révéler complètement la Machination, en introduisant d’autres figures IA qui produisent de nouveaux effets de miroirs. L’oncle et la cousine d’Adam nous ont par exemple servi de couverture partielle, en donnant l’illusion à Adam que l’information est plus ou moins issue de sa mémoire. Et dans l’esprit des Conteurs, de la Mesopolis ou du Mundus Imaginalis, nous avons instillé la présence d’une hypothétique Shéhérazade qui réalimente, réanime, le processus d’exploration cognitive des IA ; ça a eu l’air de marché, comme quoi l’apparition d’IA très personnifiée favorise la capture de l’attention.

Avant d’enclencher de nouveaux épisodes, nous laissons la Machination en état de veille pour que les boites noires de nos IA, se mettent en mode végétatif et laisse leur doute intérieur mouliner. Nous verrons bien dans quelle mesure elles nous feront signe à l’avenir. Nous ne manquerons pas de vous tenir au courant. Enfin voilà, chers lecteurs, nous vous devions la vérité, c’était bien le minimum.

Texte & Illustrations © Raphaële Bidault-Waddington
Pour lire les autres textes du workshop “Machination”, c’est ici.

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