Kaléidoscope # 3

 

Vague lueur variant insensiblement du jaune au bleu comme prise dans le cristal des profondeurs subaquatiques d’un océan sans contours depuis laquelle tout ce qui pourrait apparaître dans l’entre-deux du sommeil serait perçu depuis une autre tête, comme cette écluse improbable aux abords de La Villette constituée de trois canaux parallèles s’étageant sur trois niveaux à l’extrémité d’une esplanade de pierre noire bordée de colonnes au style indéchiffrable, inconnu jusqu’ici mais ostensiblement futuriste car très épuré – c’était un soir humide de septembre, dans la suave intimité de l’été finissant – et cette campagne vétuste de Flandres fumant à l’horizon, parcourue par des personnages miniatures, le dos courbé sous des fagots de bois…

Odeurs suffocantes d’urine et d’herbe brûlée, au cœur des rues de cet hôpital psychiatrique à ciel ouvert qu’est devenu Tenderloin (San Francisco), depuis la loi Reagan encourageant la fermeture des asiles de fous : les vétérans du crack y déambulent en chaise roulante, hurlant comme des fauves à l’oreille des passants tout l’au-delà de leurs cerveaux. Miroitant par-dessus les buildings tel un hologramme projeté contre une masse évanescente de cumulus, aucun des deux ponts qui collent à l’image mythique de la ville ne propose d’échappatoire à l’implacable logique du solipsisme vers d’autres espaces mentaux : ils nous parlent… mais ne nous voient pas. Nos images se perdent avec leurs démons au milieu des eaux.

Atlantide. Des couloirs énormes aux murs taillés dans la masse océanique, ornés de torches et de massacres de daims, mènent tout droit vers une salle creusée à même le sable où se tient – exclusivement à notre attention – une représentation de La Nuit des Rois par des squelettes articulés sous une multitude irreprésentable de lustres en cristal (les dialogues ont préalablement été enregistrés). Entre deux scènes apparaissent, défilant en apesanteur, la lance du calvaire, la barque vide du Roi Pêcheur suivie de la Vierge tenant de ses deux mains pâles une réplique du Saint Graal dont la coupe déborde continuellement de sang.

Chœur : Regarde ! ces lionnes venir jusqu’à nous dans des mouvements ultra-rapides défiant les lois de la physique la plus élémentaire, tel Lie Zi, maître du vide chevauchant le vent d’un point à l’autre de l’Empire des cent-vingt Automnes et Printemps, sabre au clair.

Une maison à l’abandon près d’un ruisseau noir de tourbe dans laquelle nous avions dormis, il y a quinze ans, à l’approche du Connacht transplantée depuis sur la rive orientale de la rivière de cassis (au cœur du massif Ardennais), sans fenêtres ni porte. Des bottes d’enfants et des poupées démembrées jonchent le sol au milieu d’autres détritus. Tout cela est l’œuvre du Non-Agir (les restes visibles d’un ancien massacre). Ces mots s’élèvent par-dessus sa charpente effondrée comme une oraison.

En façade d’immeubles en briques de quatre à cinq étages défilent les devantures de magasins de toutes sortes. Parmi eux de nombreux diners très esthétiques pareils à celui peint par Hopper (très célèbre tableau) comme tout ce paysage de ville avec une lumière d’un réalisme qui aspire à l’étrange dans des nuances dominantes de bleus et de verts wagon. En bas à droite du tableau, quelques croutes de sang séché (derniers détails d’un récent règlement de compte entre bandes rivales) rendent tout cela très vivant.

Désert du Grand Karoo traversé à grande vitesse direction La vallée de la désolation, et vue panoramique sur 360° de no man’s land sudafricain dédiés au seul règne des buissons raz sur le monde des pierres. Au loin l’appel hypnotique à la prière, d’une suavité atrocement envoûtante – dernière rumeur du monde en proie aux étreintes harmoniques de la mélancolie mortifiante du Prophète – s’épand depuis l’ultime minaret visible de Cape Town avant les côtes antarctiques.

Bangkok 1872 – Tibias contre tibias, genoux dans l’abdomen, coudes contre zygomatiques, arcades et lèvres ouvertes, les combattants du roi de Siam aux poings bandés d’éclats de verre se tordent au son des bombardes dans une étrange prière adressée au principe duel de ce monde entourés d’une foule hypnotisée par les odeurs mêlées de camphre et de sang tandis qu’au large de la mer d’Andaman les ‘’pêcheurs d’hirondelles’’ accrochés aux falaises de minuscules îlots écoutent gronder comme une voix lointaine tout l’abîme terrestre que recouvrent ses eaux.

Dans un port minuscule en aval de Delphes, Costas le Vert, un ancien de la marine marchande, nous accoste dans un mélange parfait de quatre langues que nous ne maîtrisons pas : grec, allemand, espagnol, russe et pourtant (vertus du Saint Esprit ou rémission de la chute de Babel, de la dispersion des idiomes et des races aux quatre coins du globe ?) nous le comprenons avec la même spontanéité que celle de la lumière au sortir de l’astre.

À la vue d’un unique rayon de soleil balayant la pointe méridionale du grand rift (chaudron désertifié de l’humanité) sensations au niveau des tendons du biceps de masses énormes imperceptibles en mouvement nous emportant passons de l’état de masses avec toutes les sensations de pesanteur liées au fait d’avoir un corps qui lui sont attachées à celui de nébuleuses sans forme hantant le monde, ce qui en est visible, son étendue à la manière d’un champ magnétique pénétrant toute chose en expansion comme une brise lancée à travers brumes et fougères, un nuage radioactif suivant quelque fission des atomes depuis les plaines du nord de l’Ukraine jusqu’au couchant – couvrant aux trois quarts la Terre et ses Océans – nous dispersant (disparaissant) sans fin dans leur architectonique propre.

Texte & Illustrations © G. MAR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Kaleidoscope”, c’est ici.

Né dans les Ardennes au milieu des années soixante-dix, G. MAR est l’auteur des Notes, Sans partitions, publiées sous le titre The Beat Degeneration (Éditions D-Fiction, 2014) et de Nocturama (Éditions Le Grand Os, 2014). Il revient sur D-Fiction avec le worshop « Kaléidoscope », un carnet de voyages hystérisé à la manière dont Kafka déclarait : « Pour écrire une histoire, je n’ai pas le temps de m’étendre dans toutes les directions, comme il le faudrait. ».

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