La Loi des séries (un parrain au Moyen Âge)

L’ACTEUR AMÉRICAIN : « Je suis Brian, le fils d’un chef de clan appelé Cathal McDermot. Je vis au château de Geoffroy de Bonneville qui, bien qu’Anglais, est à la fois mon parrain et mon tuteur. Très vite, le spectateur est conduit à se demander si je suis plutôt son fils adoptif, ou son otage. J’ai abordé le rôle en me disant que Brian pouvait difficilement ne pas en vouloir à son vrai père de l’avoir abandonné aux soins d’un étranger, même si c’était une coutume admise. Mais s’il n’est pas sûr de l’aimer, il est clair pour moi que Brian ne peut s’empêcher d’admirer son tuteur, parce que Geoffroy lui présente en permanence l’image de cette efficacité militaire supérieurement organisée de l’occupant. »

 

LE CONSULTANT HISTORIQUE : « La coutume du fosterage constituait un moyen typiquement irlandais de sceller une alliance. On accueillait chez soi le fils d’un autre ou on lui confiait le sien, cela n’avait rien de choquant dans la tradition celte. C’est une des coutumes locales adoptées par une part de l’aristocratie d’origine anglo-normande, surtout pour s’assurer l’appui de tel ou tel clan gaélique. »

LE SHOWRUNNER : « Il a tout de suite été clair pour nous que le personnage de Brian possédait un grand potentiel dramatique. Essayez de vous représenter ça : comme si son statut au château de son tuteur n’était pas déjà assez fragile, voilà que celui-ci héberge une délégation dont la tâche assignée est d’interdire aux colons toute forme de fraternisation avec les clans gaéliques, autrement dit son propre peuple. Et la seule justification existante à sa présence est constituée par une coutume que ces nouveaux venus sont tout particulièrement déterminés à éradiquer ! »

L’ACTRICE AUSTRALIENNE : « J’en suis venue depuis l’enfance à considérer Brian comme une sorte de demi-frère, même si nous n’avons en réalité nul lien de parenté. Quand commence l’histoire de la série, ce sentiment fraternel est clairement en train de changer de nature. En même temps, je me trouve sous l’influence de ma belle-mère, qui est aussi ma tante (après la mort de sa première épouse le père d’Isobel, mon personnage, s’est remarié avec la sœur de celle-ci, c’était habituel à l’époque). Or cette dernière déteste les Irlandais et ne cesse de répéter à son mari comme à Isobel que Brian est pareil à un serpent qu’ils auraient accueilli au sein de leur foyer, qu’il faudrait exterminer. Isobel voit les nouveaux venus autour de son père, les envoyés du roi, tenir les mêmes discours et c’est comme si elle ne reconnaissait plus ses propres parents. C’est pour elle un vrai moment de crise… Je crois que c’est universel, ce sentiment d’incompréhension devant la découverte des contradictions des adultes, lorsqu’elle voit que l’humanité peut se trouver complétement gommée par la peur de l’autre et de basses manœuvres politiques. »

 

 

LE SHOWRUNNER : « J’ai demandé à [l’actrice australienne] de jouer le rôle de façon à faire sentir qu’Isobel finit elle-même par craindre et se méfier de Brian, qui est pourtant le jeune homme qu’elle aime. Le cas de Geoffroy de Bonneville, le père, est différent. C’est un grand seigneur, un politique, qui se caractérise par, je dirais, la plasticité de ses sentiments. Il aime sincèrement le jeune Brian, qu’il a élevé lui-même dans son château comme le fils qu’il n’a pas eu (ou, peut-être, qu’il a perdu, comme certains indices paraissent le suggérer). Mais à l’époque il n’était pas rare de faire tuer un cousin, un filleul, un neveu ou même un fils devenu encombrant. »

Le visage émacié d’un acteur shakespearien défroqué, aux cheveux coupés courts à la romaine, son ascétisme encore mis en valeur par le clair-obscur caravagesque d’un donjon éclairé aux flambeaux, lieu solitaire où, à la faveur de la nuit, il se confie au jeune page lui faisant office d’échanson et qui (artifice digne des grandes heures du théâtre romantique) n’est autre que la fille du rival qu’il a fait mettre à mort, déguisée en garçon… Un homme dialoguant avec des ombres, des masques, incarnation du monologue tragique au point, paradoxalement, de pouvoir presque se passer de mots (c’est tout l’intérêt de la scène : jusqu’ici, il s’était tu)… Un seigneur impitoyable, prêt à tout, ne reculant devant aucune perfidie. Non pour satisfaire son bon plaisir, ou un désir de jouissance, mais la grandeur de sa famille. Ceci en vertu d’une conception, on le comprend au fil de l’échange, dont toute son intelligence pourtant redoutable ne suffit pas à lui révéler qu’à l’épreuve des faits ─ ses héritiers directs, hors jeu, déchus, n’hériteront de rien, et le petit-fils qu’il a réussi à imposer comme roi au pays entier ne porte même pas son nom, ce nom censé être tout ─ elle a perdu son sens, n’est plus qu’une coquille vide… Le type, finalement, du salaud à principes, éduqué (l’accent BBC !) et stoïque. Tel est le portrait, au physique comme au moral, que se fait d’un membre dévoyé de l’ancienne aristocratie féodale le spectateur d’aujourd’hui, pour qui Game of Thrones (la série) est tout le Moyen Âge.

 

 

C’est donc très exactement ce que nous avons choisi de vous donner.

L’ACTEUR SHAKESPEARIEN DE SERVICE : « Je me trouvais un peu âgé pour le rôle, aussi j’ai suggéré à la production de s’adresser plutôt à [un remarquable acteur de théâtre parfaitement inconnu du spectateur de ce bonus] qui a joué Edouard II [de Christopher Marlowe, C.Q.F.D.] pour Peter Brooke. Néanmoins, comme Afro-Américain, il aurait été délicat pour lui d’interpréter un personnage qui se fait le complice objectif d’une législation ségrégationniste, au risque, ainsi, de brouiller le message. »

LE SHOWRUNNER : « Geoffroy de Bonneville allie tous les critères qui font un personnage charismatique, à l’opportunisme du délateur… Aussi avons-nous tout de suite été conscients du risque qu’il y aurait eu à le rendre plus sympathique. »

LE CONSULTANT HISTORIQUE : « Voir dans les politiques dynastiques à multiples niveaux de l’aristocratie médiévale la matrice des luttes de pouvoir entre familles mafieuses, en plus d’être vendeur, ne manque assurément pas de pertinence. Dans le cas du sieur de Bonneville, cependant, on est pas toujours très sûr d’à qui nous avons affaire au juste, subsiste un certain flou : est-il ce châtelain retors, mais sans grande envergure, qui subit la pression des envoyés du roi, ou doit-on l’imaginer à l’égal des grands féodaux exerçant leur emprise sur de vastes territoires, en véritables princes comme les FitzGerald de Kildare, le comte de Desmond, etc. ? Bref, est-il Vito Corleone ou un Tony Soprano mâtiné de Downtown Abbey ?

 

 

Texte © Frédéric Moulin – Illustrations © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Les Statuts de K”, c’est ici.

Frédéric Moulin a publié le roman Valeurs ajoutées (IMHO, 2010) et contribué aux ouvrages collectifs Mutantisme : Patch 1 .2 (Caméras Animales, 2016), Rue des lignes 2013 (Zadig Buchhandlung, Berlin, 2013) et Ballade de Berlin à brèche+8 (Fabrice Benoit, 1999). Il vient d’achever un récit écrit à quatre mains, avec Éric Arlix, sur les libertariens et le seasteading intitulé Agora Zéro (2016, en lecture). Le workshop Les Statuts de K. est conçu comme un « ABC de la ségrégation » traité sur le mode fictionnel, et dont les différents volets s’appuieront sur plusieurs traductions-adaptations d’un texte juridique ancien afin d’interroger l’essence de la logique coloniale.

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