Les braves soutiens de la bonne cause

C’est à sa dernière héroïne, Isabelle de Bavière – la reine noire du XVe siècle – que Sade fait prononcer le discours susceptible d’embraser les foules de n’importe quelle place publique : Jacobin ? Anti jacobin ? Aristocrate ? Patriote ? Le change des discours a été tel pendant la période révolutionnaire qu’il pourrait servir de modèle à la défense de toutes les causes  « pures » d’hier ou d’aujourd’hui « contraintes » par les circonstances à employer des moyens bien impurs contre les « méchants » !

 

 

« Braves soutiens de la bonne cause… Que vous arriverait-il, mes amis, si cette faction sanguinaire se rendait maîtresse de Paris ?… Croyez que les rigueurs que nous nous sommes vus contraints d’employer jusqu’à ce moment n’ont eu pour objet que de prévenir leur rage en paraissant aussi méchants qu’eux. Si nous avons fait couler un peu de sang, c’est pour en épargner les flots qu’ils auraient fait couler du vôtre… »1. On perd le pouvoir simplement quand on ne réussit plus à faire croire à ce que l’on dit, et quand d’autres en racontant les mêmes fables vous poussent hors de la scène.

Aujourd’hui comme hier, il nous est difficile de choisir entre des religions, des partis politiques qui tous poursuivent la même fin : le bonheur et le bien de tous et de chacun dans un délai plus ou moins proche. Les plus convaincants sont, toujours, les plus radicaux, les plus révolutionnaires ceux qui, incapables de faire du bonheur une réalité en font, disent-ils « une idée neuve » et veulent, une fois pour toutes, employer des moyens qui font mal pour extirper le mal en le prenant à la racine. Faire table rase du passé, tuer le vieil homme en nous, créer un homme nouveau enfin régénéré : ce rêve de commencement absolu, ce rêve de l’an 1, toutes les religions, tous les États y ont participé, il parle immédiatement à notre imagination. La force de son verbe, et elle était immense, Mirabeau, va, jusqu’à sa mort en 1791, l’utiliser pour combattre ceux qui, parmi ses collègues constitutionnels, croyaient résoudre les problèmes d’une nation comme on résout un problème de mathématique, les « géomètres de l’État » la tête remplie de formules philosophiques et scientifiques si lumineuses qu’elles les éblouissaient et les rendaient aveugles à la réalité du « commerce avec les choses ».

« Je n’ai jamais adopté leur roman, ni leur métaphysique, ni leurs crimes inutiles. »2.

Sade, Mirabeau, les sulfureux marquis provençaux déjà perdus de réputation, auteurs de livres obscènes, libertins condamnés à mort par contumace sous l’Ancien Régime, auraient-ils tous deux été effrayés par le sérieux des jeunes hommes « combustibles », comme disait Sade, qui les entouraient ? J’aime qu’il y ait eu au moins un homme politique convaincu de la nécessité de changements profonds de la société française qui, sous la Révolution, ait vu le danger du roman révolutionnaire tout de pureté et de vertu qui échauffait les têtes et n’allait pas tarder à la faire perdre à pas mal de Français. J’aime encore plus qu’il y ait eu en face de ces hommes, terroristes vertueux comme tous les terroristes3, « l’infâme Sade », celui dont quelques années plus tard, la Révolution finie, Royer-Collard, le nouveau médecin de Charenton, frère du ministre de Napoléon va demander le départ pour quelque forteresse bien isolée. Même enfermé dans sa chambre, même privé de plumes et de papier, « la présence de cet homme est suffisante pour ébranler l’imagination » écrit-il au ministre, sa folie est celle du vice et ne peut être traitée à l’hôpital de Charenton.

 

 

« Être hors nature, qu’on ne saurait trop soustraire de la société » dit, en 1810, l’arrêt du conseil privé du très moral Napoléon qui, dans l’illégalité la plus complète, sans procès, sans jugement détient Sade enfermé à Charenton comme « malade de la police » depuis près de dix ans. Sade a 70 ans, l’âge où, en France – croit-il – tous les détenus sont libérés pour finir leur vie chez eux, quand la lettre qu’il écrit à Napoléon pour demander sa libération fait redécouvrir à l’empereur son existence et le transforme en « prisonnier d’État ». « Moi, je ne suis qu’une pauvre bête et n’ai de ma vie rien entendu à mener ni un État, encore moins une ville », écrivait de Vincennes Sade à sa femme, mais la Révolution amène à jouer des rôles bien imprévus : ainsi, Sade va devenir le rédacteur, la plume de la section des Piques, il va être, aussi, son délégué à la commission des hôpitaux. Dix ans plus tard, on disait à Charenton que si les malades des hôpitaux ne dormaient plus à deux dans un lit, c’est à Sade qu’ils le devaient. Il va même être juge et avoir ce que peu d’hommes ont eu, entre les mains, sans en faire usage : le pouvoir d’exécuter à son tour, et même le pouvoir de se venger de sa belle-famille, légalement.

« Je vous le donne en cent !… écrit-il, sur le ton de la plaisanterie, à Gaufridy le 13 avril 1793, je suis juge, oui, juge4 !… Juré d’accusation ! Qui vous eût dit cela il y a quinze ans, avocat, qui vous eût dit cela ? Vous voyez bien que ma tête se mûrit et que je commence à devenir sage… Mais félicitez-moi donc, et surtout ne manquez pas d’envoyer de l’argent à monsieur le juge ou, le diable m’emporte, sans cela, si je ne vous condamne à mort ! Répandez un peu cela dans le pays pour qu’enfin ils me connaissent comme bon patriote, car je vous jure en vérité que je le suis de cœur et d’âme. » Et quatre mois plus tard : « Je suis abîmé, rendu, je crache le sang ; je vous ai dit que j’étais président de ma section ; ma tenue a été si orageuse que je n’en puis plus !… Ils voulaient me faire mettre aux voix une horreur, une inhumanité. Je n’ai jamais voulu. Dieu merci, m’en voilà quitte !… J’ai fait passer, pendant ma présidence, les Montreuil à une liste épuratoire. Si j’avais dit un mot, ils étaient malmenés. Je me suis tu ; voilà comme je me venge ! »5.

Le vice et la vertu, la pureté et l’impureté, c’est toujours la même histoire, la même lutte du bien et du mal, des bons et des mauvais anges, et dans cette lutte, c’est toujours l’ange, le bon ange qui manie le glaive, et c’est toujours les grandes têtes comiques de la littérature qui dénoncent et rient de cette farce, cette grande farce du pouvoir, ce grand branle du monde où ceux qui disent des horreurs ne les font pas et où ceux qui les font disent tout autre chose. Jeune, il arrive qu’on mette déjà ses pas dans ceux d’un grand ami mort. Dans son Voyage en Italie, Sade raconte un rêve qu’il a fait, à Rome, devant « une statue de l’ange qui remet l’épée dans le fourreau ». « Cette statue, dit-il, ne m’a fait venir d’autre idée que celle d’y trouver l’emblème de l’État. L’ange est le pape, et le glaive remis dans le fourreau est la foudre du Vatican. Ou si vous l’aimez mieux, c’est Rabelais qui dit en mourant : « Tirez le rideau, la farce est jouée. »6.

La Bible des bourreaux ?

« Lorsque les femmes entrèrent avec le prélat, elles trouvèrent établi dans ce local un gros abbé de quarante-cinq ans, dont la figure était hideuse et toute la construction gigantesque. Il lisait, sur un canapé La Philosophie dans le Boudoir… Justine et Eulalie poussées par la Dubois, furent alors obligées d’aller présenter leur derrière à l’abbé, qui, toujours le livre à la main, les palpe, les examine de sang-froid, en disant avec négligence : « Avez-vous recommandé l’obéissance… la plus exacte soumission ? Ces créatures savent-elles qu’elles sont ici dans le plus saint asile du despotisme et de la tyrannie ?… »7.

Ce gros abbé, secrétaire d’un évêque de Grenoble assez abominable, ne se trouve pas dans la première Justine publiée par Sade en 1791, comment d’ailleurs aurait-il pu lire à cette date La Philosophie dans le boudoir publiée en 1795 ? Cet abbé, comme son évêque, a sûrement tout à voir avec les nouveaux occupants de l’Évêché de Paris : la Commune, la très féroce Commune. La déchristianisation bat son plein en 1797 au moment où paraît La Nouvelle Justine, mais dès le début, les révolutionnaires avaient vidé les couvents de leurs occupants pour prendre leur place et leur nom. Jacobins, Cordeliers, Feuillants, tous les clubs prennent le nom de l’ordre dont ils occupent les locaux et, peut-être, ces murs chargés d’histoire secrétaient-ils un air condamnant leurs tout jeunes occupants à reproduire des temps anciens alors qu’ils voulaient inaugurer des temps nouveaux. Les Jacobins, surtout, avaient choisi le mauvais ordre et la mauvaise adresse, le couvent des Dominicains, l’ordre fondateur de l’Inquisition. Comment auraient-ils pu, enfermés dans ce lieu, imaginer autre chose que des supplices ? Rousseau et les philosophes des Lumières que pouvaient-ils enfanter d’autre que des caricatures dans l’esprit de ces jeunes hommes enfermés dans ces sombres lieux clos, « saints  asiles du despotisme » depuis tant de siècles ?

 

 

Nous oublions cela aujourd’hui, mais les lecteurs, les très nombreux lecteurs de Justine au XVIIIe siècle, savaient, tout de suite, qui était qui. Un lecteur du XVIIIe sait qui occupe l’Évêché et s’il en était encore besoin, Sade fait tenir à son évêque un discours d’époque. On se bat pour des mots, hier comme aujourd’hui, auxquels chacun donne sens et ce sens situe immédiatement dans l’échiquier politique du temps, un de ces mots, est le mot « peuple » que Sade s’amuse à faire définir à cet « évêque » législateur des temps « nouveaux » :

« N’imaginez pourtant pas, mes amis, que j’entende par le peuple la caste désignée sous la dénomination de tiers-état ; non, certes : j’appelle peuple cette classe vile et méprisable qui, grossièrement lancée sur notre planète comme l’écume de la nature, ne peut vivre qu’à force de peines et de sueurs…Tout ce qui respire doit se liguer contre cette classe abjecte ; l’univers entier doit concourir à river les fers de ces vils esclaves, bien certain d’être à son tour grevé, s’il s’apitoie ou se relâche. Vous que j’élève et dont je reconnais les droits, ne balancez donc point à vous soumettre au gouvernement le plus despote ; celui-là seul maintiendra vos privilèges et les fera valoir… Les lois qu’il aura promulguées ne feront jamais qu’effleurer vos têtes pour aller mutiler les leurs. »8.

 

Texte © Marie-Paule Farina – Illustrations © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Deux Marquis provençaux”, c’est ici.

Marie-Paule Farina a déjà publié Comprendre Sade (Max Milo, 2012) ainsi que Sade et ses femmes : Correspondance et Journal (François Bourin, 2016). Ce workshop en plusieurs épisodes est centré sur le rôle de l’imagination en littérature et en politique et sur les « deux marquis provençaux » qui, au XVIIIe siècle, ont incarné ces rôles antagonistes : Mirabeau et Sade.

  1. Isabelle de Bavière, Œuvres complètes, t. XV, Paris, Tête de Feuilles, 1973, p. 399. []
  2. Ortega y Gasset, Le Spectateur (1958), Paris, Rivages, 1992, p. 109. []
  3. Si je me permets d’employer ce mot de terroriste, c’est qu’ils se définissaient eux-mêmes ainsi et que, ne pas l’être, en 1793, était un crime. []
  4. Sade était membre de la section des Piques et son rédacteur, il assurait ses gardes et même, un court moment sa présidence. []
  5. Sade, « Lettre à Gaufridy, 3 août 1793 » in Sade et ses femmes, Paris, François Bourin, 2016, p. 268-269. []
  6. Sade, Voyage d’Italie in Œuvres complètes, t. XVI, p 358-359. []
  7. Sade, La Nouvelle Justine, t. 2, Paris, Union générale d’édition, 10/18, p. 814. []
  8. Ibidem, p. 822-823. []

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