Fin et ce qui s’ensuit

 

Pas de langue plus étrangère, et pourtant, une familiarité graduelle, à son oreille, s’en révèlera les nuits se succédant, est-ce à dire au point qu’il la parle, parlerait-il, accepterait-il enfin de parler, n’était-ce pas la condition, la condition jusqu’alors tue, que parler s’effectuât en une langue impossible, à savoir que nul ne pût jamais transcrire ? Comme protégée d’une transcription, et qui à cet égard soit dit en passant se perdra, avec la disparition des deux qui la parlèrent, cet inéluctable. Il advient ensuite que la femme-faucon se retire, appelée en un endroit de la cité dont le quatrième n’a pas idée, ne contrant en rien cette retraite, y voyant l’occasion d’un attablement qu’il ne diffère pas, au lieu, par exemple, d’un sommeil y compris s’il tombe de sommeil, engageant une lutte sans merci contre ce qui terrasse, à savoir ici, peut-être davantage que le sommeil, l’ivresse, ivre-mort qu’il s’apparaît à lui-même, avec reste de recul. Il écrit, me devançant quoiqu’il n’en sache rien : « Ici le livre prend fin,

Je l’écris donc : fin

voici l’après-fin, d’une infinie désorientation il semble que reste-t-il en effet hors Parts, si c’en est tout, même, du Phillies, comme scansion chaque jour dans le tardif. La femme-faucon ? Peut-être la vis-je pour l’ultime fois, à moins que ce ne soit, pour les temps futurs : chaque nuit l’ultime fois, s’il y a seulement lieu d’en préserver la présence, dans le cas contraire ce serait : fin de quelque chose, par elle, comme torpeur, arrachée à ces nuits dont nous aurions à présent fait le tour, qu’en savoir, suspension quoiqu’il en soit tout un temps de l’écriture au-dessus d’un abîme, tel fil pour seul reste dont je pourrais attendre et atteindre l’équilibre, afin de repartir, et ce faisant sauver ce qui précède — d’un desinit in piscem affectant l’ensemble du livre. Je le dis je repars, est-ce autre livre, Nighthawks n’était peut-être rien je veux dire peut-être en aurais-je rêvé les heures m’y arrêtant — rupture de charme ? Quoi des effets du tableau — de l’effet de trouble initial, était-ce seul effet, ayant décidé toutefois de l’élancement du livre, un socle s’effondre, l’abîme encore, ce qu’il reste, reste pour un départ, la chambre même, et sa reproduction de Nighthawks que je puis décrocher à présent, ne sachant pas s’il est une possible substitution de la toile — sa reproduction — par une toile — sa reproduction — tout autre, s’il n’en allait pas en vérité avec Nighthawks d’une occasion unique, impossiblement reconductible, d’y effectuer une entrée telle. »

Devancé donc, j’annonce la fin à mon tour, et le léger retard n’est peut-être rien, fin de Nighthawks et de ce lieu-refuge qu’aura longtemps été le Phillies, le quatrième, de faucon qu’il était, redevient figure hors chiffrage, désorienté en raison de ce qu’il croit perdre, mais la chambre subsiste il semble, d’où il attend de repartir je veux dire dans l’écriture, ne se laissant pas même une heure unique de répit, s’élançant au-dessus de ce qu’il appelle abîme avec presque la certitude d’y chuter, or un rien s’il y a fil l’y retient encore, reste d’équilibre dont il a le souvenir, ce fil qui saurait craquer à tout instant l’abîme ici est cette obscurité en lui, comme d’avant le rêve, rêve qui instaurera le lieu s’il n’est plus la chambre, et le lieu du lieu, s’il n’est plus ce littoral du rêve qui prend fin, avec vue sur le Pacifique. Donc repartir, ce qui a lieu déjà mais pour quoi ? Eh bien tout m’entends-je répondre [comme à la place de celui qu’il me faut suivre, et innommé encore, parce que nul ne l’appelle], la vie même, dont je brandis le nom, se déployant depuis le double livre, l’actuel rivé sur l’autre, pas inactuel deux actualités se chevauchent ou écritures fussent-elles indistinctes, ou alors il est une difficulté de la distinction, que sépare certes le signe appelé guillemet et la formule tue quoiqu’elle s’entende, que je m’y entende à l’entendre, appartenant à l’ordre de l’oralité : je cite. Je n’écris pas, chaque fois que je cite, je cite, mais il y a guillemets, ce signe infime ouvrant et fermant, infime au risque de le manquer parcourant du regard les phrases, ne serait-ce qu’une fois unique, auquel cas par quels autres signes reconnaître qui écrit ? [In La recherche de guillemets, note n° 434].

Autre chose que la ritournelle de la chambre, comme socle, d’où a lieu la reprise, mais alors quoi ? Un pays, non pas pays, he pays, he doesn’t, ne paie pas y accédant, s’il y a douane, afin de la franchir, une barrière ancienne qu’il n’a qu’à pousser, et voici le franchissement, sur une contrée pas inhospitalière mais il n’y a personne, pour le recevoir, contrée sauvage, une route toutefois, partiellement recouverte de broussailles, qu’il dégage s’il y a lieu, et s’y aventure ne retournera jamais plus, d’où il partit quand était-ce déjà le temps se disloque, des années ont passé, une bâtisse en plein site archéologique où il réside, et vers quoi, en ses pourtours, d’autres auront migré, et migrent encore afin que croisse la cité dont le cœur est le site même, dont l’innommé [son nom même] a à charge la garde, il adviendra que l’on reprendra les fouilles, d’un signal, afin que resurgisse la cité enfouie, et cité dans la cité, affectée, d’un décret, à la seule promenade, au travers d’aires où l’on fait renaître toute la végétation d’alors dans le détail de ce qu’elle fut [de source sûre — tels manuscrits retrouvés en décrivant les espèces, avec dominance je m’excuse, de palmiers, de palmiers sauvages]. Quelle peut-être l’heure, peut-il seulement y avoir heure, s’il n’est pas de pensée pour elle, soit un oubli de l’heure remontant à l’origine de la cité, est-ce à dire sans possible revenance, le restant de livre saurait-il se déployer sans que le nom d’heure figure, survienne, ne serait-ce qu’une fois unique ? Untel lance le pari de l’impossible, tel autre, du possible, or ce faisant s’agite dans la sous-jacence le nom d’heure, comme terme même du pari depuis lequel il se voit engagé, revenu de l’oubli.

Le pari ensuite, c’en est le tour, semble oublié je veux dire il y a comme commande de l’oubli — cet autre impossible — afin d’en éviter à l’avenir l’objet, s’il y a objet de quelque chose comme l’heure, chose de quelque chose comme l’heure [ce nom de chose répété à plus d’une reprise le frappe, l’effet est connu, d’étrangeté, d’une certaine laideur de surcroît, mais] la cité, dite sans heure, y a-t-il le cas échéant noms de midi, de minuit, d’après-midi, de soir, d’aurore, de matinée, de jour, de nuit, s’y substituant ? — Oui bien sûr. L’innommé ici répond, laconique en diable, comme ailleurs à l’instant de répondre, mais où cela ? Lieu inviolable il semble, or je crois y accéder, ou alors le dévoile-t-il, tel feuillet qu’il griffonne [un aide-mémoire ? Saurait-il le perdre ?], stipulant le lieu, mais je n’ébruite rien, s’il y a bruit de toute phrase que j’inscris en ces parages, puis-je seulement décider de l’impression ? L’innommé s’écartant du site des fouilles, parcourt les venelles récentes et circonvolutoires où l’on afflue en nombre dans la mélancolie tardive [je substitue à matinée le nom de mélancolie afin d’en vérifier l’effet, alors même qu], est-il un événement qui justifie l’affluence, qui saurait le dire ? — Oui et non, l’affluence justifie l’affluence, l’innommé y est pris, avec impossibilité de s’en dégager, se défaisant in fine de l’indéfectible en présence par tel passage ou couloir souterrain d’où il atteindra la périphérie de la cité, remontant cent marches, presque, il compte, or comptant, et parce qu’il compte à voix haute, il perd à chaque marche davantage de son souffle, question que fait-il parvenu aux hauteurs, dans la périphérie même, de quoi est faite cette dernière, justifiant qu’il s’y rende, je ne vois pas encore, l’innommé pas davantage, serait à construire sur l’instant que cela, même, ne tînt qu’en un mot, un parc ?

D’une extension atteignant le sable d’un désert, la périphérie et le parc donnent sur un désert, encerclant, et l’on se figure : infranchissable, à l’exception de cette route des puits menant vers une cité plus ancienne, et récemment désertée pour l’actuelle, il accède au parc sorte de double du site des fouilles si ce n’est qu’il contient un étang celui-ci est contourné, ou alors le franchit-il en barque, et si ce franchissement s’éternise — nulle rame, se laissant dériver par l’infime courant aquatique —, il disposera une liasse de feuillets sur une tablette que contient la barque, afin de se lancer dans l’écriture : « Sais-je encore écrire [un fragment saute] de la mécanique même fût-elle insoupçonnée, chaque fois qu’il aura été question d’écrire, mécanicité que je ne crains pas ici de dévoiler, or celle-ci semble se perdre, y entrevoir quelque chance, que se modifie avec cette perte l’invariabilité de toute tournure, l’on vient, je suis poursuivi franchissant l’étang, et attendu à sa rive à quelque endroit que j’accosterai, comment savoir ce que l’on me veut [un fragment saute], il y a foule, d’entre laquelle j’aurai cru discerner dans un premier temps quelque police, mais pour quel forfait jamais perpétré à ce qu’il semble, fausse piste donc, l’on me photographie, et, parvenu au rivage, il est attendu que je parle — il est entendu, mais de quelle source, que je parlerai —, distinguant d’entre la foule, cette fois de façon sûre, des gens de presse, or ai-je quelque fait glorieux à mon actif, qui m’apparaisse fût-ce du plus lointain [un fragment saute], je m’en dégage, n’ayant parlé qu’à peine, il y aura un temps pour comprendre, parcourir demain au réveil les pages de la presse locale, afin ce faisant de me renseigner sur qui je fus — en ce temps qui intéresse, d’avant la cité — ou qui l’on voudrait que je fusse, et quel aura été longtemps mon nom, j’aurai oublié l’avoir oublié, figurera-t-il, s’il y a seulement nom pour quiconque, en cette cité de Confusion, le nom est lancé, si c’en est un, et celui-là seul, s’ébruitant à compter de ce jour, l’on grave des plaques par centaines sous ce nom même, sont placardées [un fragment saute]. »

Le nom se perdra, Confusion, dans la confusion même, ce que ne savent pas les plaques. L’innommé, s’il a ce nom encore, le temps n’est pas venu qu’on le nomme, d’un nom meilleur, alors que lui advient-il, retourne, l’affluence décroît dans le centre, quantité de boutiques, depuis l’attraction de toute vitrine, sont ce vers quoi il tourne le regard, le retour s’éternise, mais il n’est attendu cette fois nulle part. À telle terrasse d’un café que l’on inaugure, il prend place ressortant diverses liasses afin d’en effectuer une lecture, s’il y en eut un par-cœur, celui-ci est perdu, et l’effet plus encore en est qu’ils pussent avoir été écrits par un autre, n’en reconnaissant l’écriture qu’à peine, les liasses lui auraient été transmises par un tiers, par voie postale. Cela est oublié. Pas de relecture donc, mais. Je raye, je raye tout ce qui précède [or où s’arrête la précession je ne saurais dire, le livre est-il intégralement à récrire ? Qu’advient-il de l’innommé en ce cas, ce cas difficile, rayure qu’il rayera plus tard, afin que tout retourne, l’indemnité initiale l’est-elle encore, indemne, ayant rayé, comment se défaire de la rayure, et de la rayure rayant la rayure — sauf à ce que croisse l’illisible, et que ce soit l’intention même, fût-elle folle ?]. L’innommé dévie sa trajectoire d’un péril se tramant au-dessus de sa tête, dont il ne pouvait avoir idée, sous le coup donc d’on ne sait quelle prescience, que pouvait-il savoir en effet desdites rayures, l’on saura qu’elles n’eurent pas lieu en définitive, leur tracé évité au dernier instant, soit un sauvetage du double livre même et, partant, de ses figures dont celle, dernière, de l’innommé, qui retourne, avec possibles détours par des fractions alors inconnues de la cité, comprenant nombre de friches affectées, on le saura, à de futures fouilles s’il faut une extension du site primordial, il y a ainsi vie enfouie sous chacun de ses pas, et presque imperceptiblement le sol tremble-respire, sous l’effet de cette vie même, d’où sourdent, plus encore, s’il prête l’oreille, des conversations d’ères antérieures, jusqu’à leur souffle, en connaît-il la langue ?

L’on sait qu’elles lui sont davantage familières chaque jour, qu’il s’évertue à en traduire des fragments, la source peut en sembler incertaine voire spécieuse — d’une impossible distinction à l’oreille — et la distance, lointaine, d’avec les lois de la traduction s’il en est, il voudrait en tout cas que ce fût traduire que cette écriture vouée à la restitution du plus ancien en présence, sous son pas une fois encore, et souffle — à marquer — dans l’air qui n’aura pas fui stagnant ainsi qu’en une cuve, en la cité de nombreux millénaires, et porteuse de voix donc, actuellement, de femmes, d’enfants, fourmillantes. Le voici ensuite dans le site où il réside, telle allée l’acheminant vers le petit jardin, puis la demeure avec ample vitrage donnant sur ce jardin même [telle table en laquelle il prend place]. Et fraction de ciel. Attablé, c’est encore vers les feuillets qu’il retourne, à la pointe de l’ultime séquence, où il n’y a plus rien, d’une note prise sur le vif lors de sa pérégrination, avec force ratures, et tenant en une phrase unique, ou plutôt en ce qui eût été phrase — telle, méconnaissable — hors ses zones d’illisibilité, inscriptions qu’il lui faut parcourir toutefois à plus d’une reprise, escomptant quelque revenance de l’inscription initiale, qu’il remaniera dès lors. [Parallèlement]. Un narrateur digne de ce nom lancerait tel récit parallèlement à ce qui s’effectue ici-même.

Et qui aura semblé un instant, au risque d’une méprise, en fin de course, une fin aura déjà été déclarée, viendrait par conséquent la fin de la fin, et la possibilité au dernier instant de se rabattre sur le récit en question. Ou alors, par fin de la fin, entendre quelque chose comme fin, en finir avec la fin, afin que tout se poursuive de façon sûre, d’après la fin nous en poursuivrions la lancée, aveu est fait d’ailleurs d’un attachement plus que de raison à cette vie de l’actuelle cité, et son site de fouilles dont soit dit en passant nul ne sait encore ce qui s’y découvre, et ce peut être tout encore, ou presque. La figure de l’innommé ainsi ne se retire pas, n’est pas retirée, il aura été aperçu écrivant, la tâche en est achevée à présent, et le voici agrippé à son teleph [sic], répondant finalement à l’insistance d’un appel qu’il n’attendait en rien, embarqué quoiqu’il en soit dans une conversation partie pour ne pas finir, y compris s’il n’y a que rareté de toute parole qu’il prononce, possiblement réduite à l’acquiescement seul, l’interlocuteur parle, sonorités d’ici imperceptibles — parce qu’à distance d’elles — de sa voix dans le combiné [il y eut nom naguère de combiné parlant de cette partie de l’appareil portée à l’oreille lors de l’appel et se combinant d’un fil à son socle], je ne puis dès lors rien transcrire, ni traduire, si de surcroît la langue en est trop étrange parmi les langues étrangères la conversation se prolonge interminablement dans la nuit, et l’innommé las d’acquiescer à tel instant rompt l’appel, or sait-il ce qu’il rompt ce faisant, et qu’en gardera-t-il, qui a ici aspect de secret inviolable, quand bien même lui serait-il objurgué d’en révéler la teneur, qui objurgue ?

 

 

Texte & dessins © Denis Ferdinande
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Pour un autre cahier”, c’est ici.

Denis Ferdinande a déjà publié à l’Atelier de l’agneau : théoriRe, actes, 2006 (contenant le DVD du film Dolly ou les oies sauvages) ; Toute littérature s’effondre, 2009 ; Une phrase, juste, 2012; Cylindres, 2014 ; Astéroïdes : un cahier de notes, 2018. Pour un autre cahier est encore un de ses textes inédits, à paraître en 15 épisodes en exclusivité sur D-fiction. Livre quant à un livre sans existence encore, dont l’existence arrive au fur de l’écriture, sous la forme fragmentaire même impartie à la citation, au risque — serait-ce alors échec ? — que les écritures in fine fusionnent, indiscernables.

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