L’Au-delà en streaming

Dans le cadre d’une telle production, il importe de disposer également d’un personnage (qui certes pourrait être le cynique seigneur qu’on vient d’évoquer, mais offre souvent un profil plus plébéien, condottiere voire vulgaire spadassin, ou chevalier de moindre rang) dont la fonction sera de tourner en dérision les valeurs affichées de la société médiévale, qu’il s’agisse de l’idéal chevaleresque ou de la foi religieuse. Ceci afin, on le devine, de conforter notre public dans sa vision très « bankable » d’un Moyen Âge conçu comme une époque de sang et de boue où les manipulations cynique d’un clergé consciemment obscurantiste (chrétien ou, parfois, païen, quand on se rapproche de la fantasy) formaient la superstructure censée habiller l’arbitraire de la violence généralisée. Sans la finesse antipathique d’un Machiavel, notre soudard désabusé n’en dira pas moins « tout haut ce que chacun pense tout bas » et le spectateur jubilera de ses saillies.

 

 

On peut admirer dans un musée de Prague le bronze d’un fier guerrier dont le buste écorché, par un trou ménagé dans la cuirasse, laisse voir les viscères déjà pourrissantes que dévore la vermine, insectes, asticots ou serpents gros comme son bras, tandis qu’il continue sans se troubler à diriger quelque bataille, se déroulant hors champ. Ses plaies, en effet, ne sont pas « réelles » mais visent à nous signifier que nous choisissons, tout comme lui, d’ignorer avoir pour commun horizon : la putréfaction. Outre que la forme du casque, et la facture de l’œuvre nous situent déjà dans la Renaissance, il est probable que la mentalité médiévale, même tardive, aurait considéré d’un autre œil la sculpture et son message en forme d’évidence. La logique occidentale contemporaine postule que la connaissance des faits physiologiques, de notre propre qualité de viande merdeuse appelée à se décomposer, conduit naturellement à la reconnaissance mature de l’absence de toute transcendance et discrédite sans retour, c’est le cas de le dire, toute croyance en quelque forme d’immortalité que ce soit. Or tout porte à croire que des mêmes prémisses, que le monde leur signifiait pourtant avec une rigueur autrement sévère, nos aïeux tiraient des conclusions radicalement opposées. Leur foi, qui pouvait certes être ébranlée à l’occasion, paraît s’être nourrie de telles images.

LE SHOWRUNNER : « Je crois pour ma part profondément à la nécessité de respecter toutes les croyances, et la diversité de notre audience. Mais le spectateur moderne aura tendance à s’identifier de préférence aux personnages qui, dans ces âges sombres, muselés par la papauté, l’inquisition, savent déjà faire preuve d’un esprit rationnel et critique, moderne, une lucidité que l’on associe plus habituellement à notre époque. »

Si on y réfléchit, l’expérience de la vie des créateurs et acteurs de notre série est beaucoup plus détachée de ces réalités physiologiques, plus abstraite et virtuelle que celle de guerriers et de paysans qui pourtant croyaient sans se forcer à l’Au-delà… Un scénariste de télévision n’a guère l’occasion d’arpenter des corps de ferme où l’on égorge et éventre devant ses yeux poulets et cochons. Il ne les voit que sur Internet. Il voit peu de cadavres de pestiférés dévorés par les rats comme dans ses propres imaginations du Moyen Âge. Pas de lépreux. Sa plus lourde maladie chronique est souvent la dépression et, au contraire du guerrier qui lui sert de porte-parole son quotidien ne consiste pas à patauger dans les boyaux sanguinolents des agonisants sur les champs de bataille, ni à achever ceux-ci en leur écrabouillant la cervelle à coup de masse d’arme.  Hollywood n’est pas la Church Belt, et la spiritualité y est célébrée mais sur le mode du développement personnel. Pour être crédible, elle doit demeurer éthérée. Au mieux une religion de la Nature peuplée de fauves végétariens. Sauf chez Aronofsky (malgré ou à cause de son hilarante relecture vegan de l’Ancien Testament), quand le sang coule, ce qui par ailleurs passionne tant créateurs et spectateurs, la religion ferme boutique. Ici on égorge, fun fun fun, mais si tu veux de la transcendance va sur le plateau d’à côté, tu auras peut-être la chance de voir ta mamie de faire coucou depuis le seuil irisé d’un tunnel de lumière blanche. Contre-exemple qui n’a rien de fortuit, il est amusant qu’après le kitsch moyenâgeux de Braveheart (1995) Mel Gibson, catholique traditionnaliste, en soit venu à signer avec Passion (2006) non un simple film historique sur Jésus, mais une œuvre où le gore le plus outré se trouve investi d’une fonction religieuse, d’une mission, tout à fait semblable en cela à un mystère médiéval… Alors quoi, heureux les simples d’esprit ?

 

 

Encore à la fin du 16e siècle, Hamlet lors du fameux épisode où il contemple ce qui reste du pauvre Yorick, jadis si drôle et vivant, n’en conçoit pas une peur « moderne » de la mortalité reconnue comme définitive… Il est, à l’inverse, ce personnage qui face à l’amertume de la vie aspire au néant, mais craint que la promesse du matérialisme ne s’avère finalement plus mensongère que la foi, et d’être dans la mort encore soumis à la tyrannie du rêve, autrement dit de la conscience.

LA RÉALISATRICE DU DÉBUT DE SAISON : « Il y a une scène dans l’épisode 3 qui a été coupée au montage, où Geoffroy de Bonneville supervise les travaux de sa nouvelle chapelle et où, payant de sa personne, il rejoint en haut de son échafaudage le peintre de vitraux. De là, le seigneur et l’ouvrier contemplent à travers le verre coloré deux des envoyés du roi, des ecclésiastiques, qui se sont retrouvés dans la nef encore en chantier pour conspirer. On m’a dit par la suite qu’au Moyen Âge les vitraux n’étaient pas peints, qu’ils étaient, comment dit-on ? Colorés dans la masse. »

LE CONSULTANT HISTORIQUE : « C’est vrai. Mais il est vrai aussi que sur la fin de la période, les techniques avaient commencé à changer. »

LA RÉALISATRICE DU DÉBUT DE SAISON : « N’importe, l’idée m’a séduite même si elle fichait peut-être en l’air la crédibilité de la scène, parce que c’est ce que nous voulions dire sur le fond : que la vision du monde de ces deux hommes, l’un représentant du peuple et l’autre un seigneur, était conditionnée par la religion… qu’elle était, en effet, « colorée dans la masse » par la croyance en cet Au-delà magique formant pour eux un arrière-monde (j’aime ce mot, je ne sais où je l’ai lu) presque plus réel que le réel, plus réel que la corruption de quelques prêtres de cour. »

LE CONSULTANT HISTORIQUE : « D’où vient que le rôle de vrais cyniques a finalement été dévolu dans la série aux seuls représentants de la couronne et de l’Église, le clin d’œil au spectateur moderne rationnel… Pourtant je crois que de tels hommes avaient la foi à leur façon, comme je suis persuadé que les prêtres égyptiens qu’on voit faire parler les statues dans les films croyaient, eux aussi, à l’existence des dieux dont ils empruntaient la voix. Mais la scène dont tu parles a été coupée, non ? »

LA RÉALISATRICE DU DÉBUT DE SAISON : « Oui, elle ne faisait pas avancer l’histoire. Le plus important ça reste l’histoire que tu veux raconter. »

D’ordinaire, le consultant historique est invariablement interviewé seul, devant une étagère de bois verni garnie de livres, reliés de préférence. On aura cette fois jugé commode de grouper les interventions de deux participants au tournage n’ayant pu être sollicités sur les lieux même de celui-ci, étant eux-mêmes in-between jobs. Un écran mural amovible leur permet de visionner les interventions de leur ancien patron, sélectionnées dynamiquement par un algorithme leur donnant le sentiment, source de gratification, que celui-ci les entend en ce moment même, et peut réagir à (renchérir sur) leurs propos.

LE SHOWRUNNER : « Ce qui prime, c’est l’histoire. Pour le pilote, [la réalisatrice du début de saison] avait réalisé une scène magnifique où l’on voyait un cavalier cheminer lentement à travers la forêt, puis des champs, un village, avant de s’immobiliser en haut d’une colline d’où il découvrait les tours de Kilkenny, au loin dans la brume, et d’entamer, toujours au pas, sa descente vers le château de Bonneville. Personnellement j’adorais cette séquence, mais il était malheureusement impossible de la conserver. Un messager est là pour délivrer un message, qui à son tour fait progresser l’intrigue. Sinon le spectateur zappe, et au cinéma c’est encore plus vrai : regardez la plus grand efficacité de la trilogie du Hobbit, en comparaison d’un vieux film comme Le Seigneur des anneaux. »

Pour le spectateur contemporain, comme on l’a dit, le Moyen Âge, c’est Game Of Thrones. Et Game Of Thrones, c’est aussi l’histoire d’un emballement du temps. Dans les premières saisons de GOT, d’obscurs combats sont encore livrés dans différents recoins des royaumes par des personnages dont on ne sait même pas ailleurs s’ils sont encore en vie. Alors que dans les suivantes, les corbeaux qui font dans le monde de GOT office de pigeons voyageurs, en plus glamour, servent désormais d’accélérateurs à l’action, diffusant la nouvelle d’une défaite ou d’un avènement dans tout Westeros en l’espace d’un seul épisode, et permettant, dieu sait par quels moyens, l’acheminement de renforts d’un bout à l’autre de son territoire pour sauver un personnage aimé des spectateurs en moins de temps qu’il n’en fallait auparavant à George Martin pour le liquider.

 

 

LA RÉALISATRICE DU DÉBUT DE SAISON : « Par nature, toute série télé s’inscrit dans la durée, mais qu’on se souvienne comme le cinéma des années 1970 traitait des mêmes sujets presque sur le mode contemplatif, à la façon de Kurosawa. Un angle esthétique encore plus facilement méprisé quand on procède d’un clin d’œil appuyé à la fiction politique moderne comme avec les statuts de Kilkenny. »

LE CONSULTANT HISTORIQUE : « Avec GOT on parle bien sûr de Fantasy, mais ce genre reflète néanmoins notre vision des sociétés antiques et médiévales et, de plus en plus, l’influence. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que, paradoxe difficilement soutenable, le Moyen Âge grossier et crasseux dupliqué à la chaîne par les imitateurs de Ridley Scott ─ vous savez « brown is real » ─ devrait être considéré moins « réaliste » que le style troubadour développé dans les débuts de l’ère industrielle par un autre Scott, Walter, puis par Tennyson et ses adversaires politiques préraphaélites… En revanche, on peut affirmer qu’il y a de notre côté un désir de se projeter négativement dans une époque dont la brutalité et l’obscurantisme nous confortent dans notre sentiment d’être, malgré tout, civilisés. Tandis que l’idéalisation victorienne de l’époque médiévale passait par la reconnaissance de la lenteur ayant dû constituer, pour les anciens, la texture même de l’expérience vécue… On a pu dire des Victoriens que leurs cathédrales étaient les gares, pourtant ils étaient diversement à l’aise avec ça, ressentant aussi une forme de nostalgie face au règne programmé de l’instantanéité. C’est mon mobile qui a bipé ou le tien ? »

LA RÉALISATRICE DU DÉBUT DE SAISON : « Le tien. Tu connais ce cinéaste français, Éric Rohmer ? Il a fait ce film, Perceval de Gallois, où il a entassé ses acteurs et tout son décor biscornu dans un local minuscule, afin de faire tenir toute l’action dans les dimensions d’un vitrail. Quand j’étais étudiante, c’est ce genre de trucs que j’avais envie de faire. Il faut dire qu’à l’époque, je prenais beaucoup de drogue. »

 

 

Les propos tenus dans le cadre de ce workshop sur D-Fiction sont de la seule responsabilité des intervenants, et ne sauraient en aucun cas engager, ou être considérés comme le reflet des opinions de la production. Quelques-uns ont été inspirés par les textes de Yann Boudier et William Blanc parus dans l’ouvrage collectif consacré à Game of Thrones aux Prairies Ordinaires. Image 2 : Wim Delvoye, Chapelle, 2006.

Texte © Frédéric Moulin – Illustrations © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Les Statuts de K”, c’est ici.

Frédéric Moulin a publié le roman Valeurs ajoutées (IMHO, 2010) et contribué aux ouvrages collectifs Mutantisme : Patch 1 .2 (Caméras Animales, 2016), Rue des lignes 2013 (Zadig Buchhandlung, Berlin, 2013) et Ballade de Berlin à brèche+8 (Fabrice Benoit, 1999). Il vient d’achever un récit écrit à quatre mains, avec Éric Arlix, sur les libertariens et le seasteading intitulé Agora Zéro (2016, en lecture). Le workshop Les Statuts de K. est conçu comme un « ABC de la ségrégation » traité sur le mode fictionnel, et dont les différents volets s’appuieront sur plusieurs traductions-adaptations d’un texte juridique ancien afin d’interroger l’essence de la logique coloniale.

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