Les poudres de Perlimpinpin

Konstantin Kalynovych : La grande mystification

 

Mensonge, toujours mensonge faisant miroiter les mêmes rêves de sortie du malheur et justifiant l’utilisation des moyens les plus criminels par la beauté et la pureté des fins poursuivies. La vérité ? c’est au pape que Juliette réussit à l’arracher : « De tout temps, l’homme a trouvé du plaisir à verser le sang de ses semblables, et pour se contenter, tantôt il a déguisé cette passion sous le voile de la justice, tantôt sous celui de la religion. Mais le fond, mais le but était, il n’en faut pas douter, l’étonnant plaisir qu’il y rencontrait »1.

Que faire alors ?

Ôter l’habit, le masque, mettre à nu et faire tenir à chacun non le discours tout de miel qui lui permet de s’attacher de naïves petites poulettes en les élevant vers quelque ciel métaphysique, mais le discours d’absinthe correspondant exactement à sa pratique et la justifiant :

Foutre ! Bougre ! : Ces mots cruels raniment notre infortunée.

Redonner une âme forte aux infortunés, occuper les fortunés en leur offrant plus que la réalité ne pourra jamais leur offrir, pourquoi ne pas imaginer un Sade pédagogue et moraliste donnant cette finalité à « ses travaux d’Hercule » littéraires ?

Que dit La Durand à Clairwil et Juliette venues lui rendre visite :

Il n’est pas une seule passion, pas une seule fantaisie, pas un être vivant sur la terre, pas un égarement, quelque bizarre qu’il puisse être, dont vous ne puissiez vous procurer ici la jouissance… ordonnez donc et vous serez servies.2.

Pourquoi se contenter de la réalité quand le pays des chimères vous offre ce que jamais vous n’avez même rêvé d’atteindre ? Pourquoi craindre ou envier les favoris de la fortune quand, pour deux sous, vous pouvez trouver au Palais-Égalité dans n’importe quelle boutique la clé du luxe le plus fou ?

La meilleure table, par exemple, faisant son ordinaire des mets les plus extravagants, car dans ce pays romanesque « il n’est pas plus extraordinaire de manger un homme qu’un poulet »3, « un boudin de sang de pucelle » qu’un « pâté aux couilles » et comment en serait-il autrement quand on peut s’inviter sans danger à la table d’un Minski, un ogre en perpétuelle érection et à « l’outil » si gigantesque qu’il tue tout ce qu’il fout et mange tout ce qu’il tue ? Dans ce pays on en arrive même à se dire que, peut-être, beaucoup de massacres auraient pu être évités si l’on avait fait une loi universelle de la nature de cette maxime d’action de Minski : « Vous ne tuerez qu’à condition de manger tout ce que vous tuez ».

L’on peut assurer en un mot que la table du premier monarque de la terre n’était certainement pas servie avec autant de luxe et de magnificence4.

Et puis les vins, le champagne « cette liqueur enchanteresse », et puis la compagnie choisie comprenant même les plus grands rois de la terre si comme Juliette vous êtes « curieuse de savoir si les souverains déchargeaient comme les autres hommes »5 et puis, et puis, des Carmes pourvus de « trois couilles », des « Bande au ciel » et des Bandole, de mignonnes Justine, Rosine, Eugénie et Euphrosine, de magnifiques Clairwil et Borghèse et Juliette, la Française, la démocrate, la plus folle et la plus imaginative de toutes, qui parle comme Hobbes et Montesquieu, pétille comme un champagne et a des insomnies quand elle anticipe ses forfaits :

On ne dort pas quand on projette un crime ; sa seule idée embrase tous les sens ; on le manie sous toutes ses formes, on le savoure dans toutes ses branches, et l’on jouit mille fois d’avance du plaisir dont on sait bien qu’on pétillera dès qu’il sera commis6.

Et puis les discours ! Où trouver, ailleurs que dans l’oeuvre de Sade, un tel florilège de tout ce qui a été pensé, dit, élaboré non pour masquer mais au contraire pour permettre de mieux jouir de sa passion dominante ? de la plus vertueuse à la plus perverse ?

Amants de la nature, bourreaux de la nature, le choix est simple pour ceux qui ont goûté les plaisirs de l’imagination. Écoutons Bressac, écoutons Dorothée, Mme d’Esterval, écoutons leur dialogue qui faisait mourir de rire Flaubert et Swinburne, écoutons la complainte des tueurs despotiques déçus par le décalage entre leur désir de modifier tout, même le cours des étoiles, et la réalité de ce qu’ils peuvent accomplir :

Qu’est-ce que ce que nous faisons ? Il n’y a dans tout cela rien que de simple : tous nos petits forfaits immoraux se réduisent à quelques sodomies, quelques viols, quelques incestes, quelques meurtres ; nos petits crimes religieux, à quelques blasphèmes, quelques profanations. Y en a-t-il un de nous qui puisse se dire suffisamment délecté de ces misères ?7. La vérité de tout cela c’est bien sûr Juliette qui la donne :

Je ne sais si la réalité vaut les chimères et si les jouissances de ce que l’on n’a point ne valent pas cent fois celles qu’on possède… ce que vous m’offrez n’est que beau, ce que j’invente est sublime ; je ne vais faire avec vous que ce que tout le monde peut faire et il me semble que je ferais avec ce cul, ouvrage de mon imagination, des choses que les Dieux même n’imagineraient pas.

Savourez ce que vous offre Sade, tout y est innocent mais c’est à chacun d’y trouver la nourriture adaptée à son goût du moment. Des contes à rire à Juliette en passant par Aline et Valcour et la première Justine, c’est la même absinthe mais en hôte attentif Sade a plus ou moins enduit de miel les bords de la coupe qu’il nous invite à boire et c’est ce que dit l’exergue en latin d’Aline et Valcour, le dernier grand roman philosophique, celui qui, pour Sade est vraiment « l’idée » même de ce type de roman et qu’il nomme pour cela « Le Roman philosophique » et que dit cette exergue de Lucrèce ? :

Les médecins quand ils veulent donner aux enfants l’absinthe amère, enduisent les bords de la coupe d’un miel doux et doré afin que leur âge imprévoyant se laisse prendre à cette illusion des lèvres et qu’ils boivent jusqu’au bout le breuvage amer, non pas tant victimes que bénéficiaires du mensonge, car ils recouvrent ainsi santé et vigueur.

Seul le roman philosophique traite ses lectrices en enfants à qui il faut faire avaler, contre leur gré, une purge bénéfique. Justine et Juliette nous traitent en adultes, capables de tout voir, tout entendre, tout aimer, en adultes ayant gardé de l’enfance la malice, le goût du jeu, du déguisement et des contes terrifiants.

Avec qui la Durand, la magicienne, va-t-elle entrer dans un grand concours d’horreurs ? avec le féroce Cordelli, « le marchand de bestiaux riche à millions, faisant seul, depuis plus de vingt ans, tout le profit de la célèbre foire de Sinigaglia »8, la foire la plus célèbre d’Italie rajoute Sade dans une note. Découper les viandes, dépecer les victimes, même les loups et les bouchers de foire les plus emblématiques devront reconnaître qu’ils sont battus par Sade et que leur imagination était bien limitée. « Tu verras, je me flatte dit la Durand à Cordelli, des choses plus fortes que celles qu’enfanta jusqu’ici ta débonnaire imagination »9. Concours de mensonges, concours d’horreurs, on est bien à la foire où il s’agit de dire et d’inventer des « crimes d’amusement » auprès desquels les crimes réels, ceux dont on meurt, paraîtront bien plats et bien secs comme leurs auteurs. Avant d’être « Barbaribos de Torturentia », tous les hommes de pouvoir sont « Don Crispe »10 élevant les âmes et distribuant sur la place publique leurs poudres de perlimpinpin tandis, qu’en sous-sol, ils manient les mêmes aiguilles inquisitoriales, les mêmes étranglements, les mêmes bûchers ou la même hache, depuis des siècles et dans la même odeur, celle sécrétée par les corps terrifiés.

Poudres contre poudres, avant de lire un livre de Sade nul besoin d’invoquer Marie pour vous protéger du diable, au contraire ouvrez grands vos yeux et vos oreilles, vous allez entrer en bonne terre de fantaisie, en terre carnavalesque :

Les oculistes ont envoyé une poudre de perlimpinpin qui va faire des effets miraculeux. Il faut se souffler ça dans l’œil, moyennant quoi cela fait de la poudre aux yeux.
Vous me faites bien de l’honneur assurément. Si vous continuez comme cela, vous allez me donner de l’orgueil. Je ne m’étais jamais cru ni assez aimable, ni assez séduisant pour avoir jamais jeté de la poudre aux yeux de personne. Apparemment que je me trompais : pas assez d’amour-propre !…
Oh ! les pauvres yeux ! Oh ! les yeux lourds que ceux que j’ai aveuglés ! Je vous salue, Marie11.

 

Niccolo Frangipane, Fête bachique

 

Texte © Marie-Paule Farina – Illustrations © DR
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Deux Marquis provençaux”, c’est ici.

Marie-Paule Farina a déjà publié Comprendre Sade (Max Milo, 2012) ainsi que Sade et ses femmes : Correspondance et Journal (François Bourin, 2016). Ce workshop en plusieurs épisodes est centré sur le rôle de l’imagination en littérature et en politique et sur les « deux marquis provençaux » qui, au XVIIIe siècle, ont incarné ces rôles antagonistes : Mirabeau et Sade.

  1. Sade, Histoire de Juliette t. 2, Union générale d’Édition, 1976, 10/18, p. 496. []
  2. Ibidem, p. 175. []
  3. Ibidem, p. 230. []
  4. Sade, Les 120 journées de Sodome, in OEuvres complètes t. XIII, Éd Tête de Feuilles, 1973, p. 6. []
  5. Sade, Histoire de Juliette t. 2, Ibidem, p. 206. []
  6. Ibidem, p. 281. []
  7. Sade, La Nouvelle Justine t. 2, Union générale d’Édition, 1978, 10/18, p. 679. []
  8. Sade, Histoire de Juliette t. 3, Ibidem, p. 331. []
  9. Ibidem, p. 352 []
  10. Don Crispe Barbaribos de Torturentia, l’inquisiteur dans Aline et Valcour. []
  11. Sade, Lettre à sa femme du 18 mars 1783 in OEuvres complètes t. XII, Éd. Tête de Feuilles, 1973, p. 379 []

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