AutoAuschwitz

 

Naguère une jambe, la droite ; naguère un train
véloce – il fut si soudain, ce train de marchandise :
mes pas traînent des cercueils pour rats, plomb.
Ma jambe droite : une ancre, du béton ;

fils barbelés dans un arbre de nerfs

(les rameaux internes sont des branches putréfiées,
ils sont chargés de crochets aux fruits vénéneux),
dépouillé de ses feuilles, acacia d’automne que je transcris
au rythme des syllabes toniques :
aiguilles, poi!gnardage à cha!que cruelle! exclamation!

Ma jambe droite : un perchoir pour oiseaux morts ;
claquemuré, le chat de Poe inspire péniblement
les dernières, lancinantes bouffées d’air raréfié –
la bestiole s’accroche à ces ridicules soupirs.

À l’intérieur : pénombre, constantes funérailles;

À l’intérieur : cette jambe dégouline de stéarine
(les nerfs de ma jambe sont des bougies fondues) –
à terme condamnée, elle creuse sa propre tombe,
inconsciente : mon corps, mon camp d’extermination.

 

*

O

 

Moi, écho d’Orphée, fée qui accorde la lyre
(je greffe l’instrument, cordes en fibre
fibre toujours plus en fibre, intangible chaos,
sans timbres audibles) – je renonce. J’accorde
l’automate; je serre les joints. Je tire.
le nerf enfle en moi
—o0—O——o—
, clamant Réveille-toi.
Je palpe les boursouflures. Je déteste le destin
Insomnie régie par les coups de lance.

Je renonce. Kilos, tonnes suspendus
à la rétine, arrobas sablonneux, typhons ;
sur le réveil digital Quatre heures vingt-deux

sans tic tac,
sans mélodie,

sur le réveil digital Quatre heures vingt-trois.

Lyre de nerfs –
ou, mieux accordée :
jambe partition ?
Jambe pourvue de notes.

Un la ronde traverse la ligne.

Jambe pourvue de notes –
ou, mieux accordées,
planètes en croissance ?
Croissances fortuites.

Un neuroBig Bang incrusté dans le cuir ;
matière invaincue, forme imprévue,
particule ambiguë : interne, intruse.
Je la déteste. Desseins divins, fléau,
aiguille de v(o)od(oo)u, pointe et goupille,
atroce sorcellerie, ballet de Walpurgis.

Je les déteste. Bulles suspendues, flacons
qui m’infligent des vols sous-cutanés locaux.

Je me lève ; j’écris Triture avec Lettre,

LETTRE TRITURE
LETTRETRITURE
LETTRITURE

un demi?-poème, concret ? – je le froisse
et : poubelle. Ce « triture », lettre après lettre,
engendre des connivences, tresse ;
qu’il m’écrase, le masque du O, Fidelio
oooooo-oo: o ooooooo oo O, Ooooooo,
qu’elle m’écrase, la lettravestie qui ceint ;
qu’il m’écrase, le vide Vie ––––––––––––––Vers

Sur le réveil : Quatre – creux écho d’Orphée.

 

*

 

 

Passés

 

Immenses, ensemble
Nous étions tous les deux,
elle et moi, outranciers ;
nous apprenions tous les deux
à dire adieu ;
dans le lit géant,
large tombeau de l’enfance,
allongés sur la scène,
nous essayant à de nouvelles vies.

Nous étions immenses
dans l’abécédaire des vastes livres ;
nous étions de haute taille :
ivres au premier verre ;
nous étions tous les deux
devant le miroir, nus et libres,
les jambes flageolantes,
cartographiant nos corps.

nous étions tous les deux,
elle et moi, tempête ;
nous étions pluie légère
sous le voile de l’attente.
Face aux flammes –
peu de braises, à vrai dire –,
nous dérivions
tous les deux, dévoilés.

Nous étions amples,
confus, blêmes, immenses,
nous vautrant comme des porcs
dans la boue des peurs.
Nous étions de bonne heure
devant le miroir, nus et tendus,
les jambes flageolantes,
énumérant nos morts.
Et dans les yeux de chacun,
nous échangions nos regards,
et arrivés aux tréfonds,
nous avons ligoté le temps :
nous avons créé un temple
éternel
pour nous.

*

 

Texte © Felipe Franco Munhoz – Traduction © Stéphane Chao – Photographies © Helena Franco
Ces textes sont issus de son livre Identidades (Editora Nós, 2018), qui a été salué par la critique.

Felipe Franco Munhoz est né à São Paulo en 1990. Il a reçu en 2010 une bourse de création décernée par le Ministère de la Culture brésilien pour écrire son roman Mentiras (editora Nós, 2016), inspiré de l’œuvre de Philip Roth. Entre février et mars 2016, il a publié avec Marcelino Freire et Carol Rodrigues une série de micro-récits quotidiens dans le journal Ponto Final de Macao. Ses fictions ont été publiées dans divers organes comme Words Without Borders, Gazeta do Povo, Rascunho, Cândido et The Huffington Post.

Traducteur et auteur de nouvelles, Stéphane Chao publie dans de nombreuses revues au Brésil et en France (L’Atelier du roman, La Femelle du requin, L’Ampoule, Le Cafard hérétique, Le Lampadaire…). Sa nouvelle A lei de ouro a été primée dans le cadre du festival Lapalê à Rio de Janeiro. En tant que traducteur, il s’est donné pour objectif de faire connaître des auteurs brésiliens inconnus ou presque du public français, notamment les jeunes talents, qu’il s’applique à dénicher aux quatre coins du pays. C’est l’objet du worskhop « Traduzindo o Brasil » qu’il tient aujourd’hui sur D-Fiction.

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