[carnets de murs]

 

1 – [carnets de murs] (Lanskine, 2018) termine un cycle poétique sur la question des murs de séparation. Après Faire le mur et En vigilance extérieure, [carnets de murs] s’apparente à ce qui peut être une intervention poétique dans le champ politique et défend une poésie impliquée. [carnets de murs] n’est pas un tract politique ni un texte documentaire. On peut néanmoins parler d’une « intention documentaire »1 dans certaines parties du cycle et d’une poésie qui reste traversée par la question politique des murs dans le monde.

2 – La photographie est un référent essentiel dans [carnets de murs] en tant que support d’où se fabrique le texte poétique qu’il déclenche en quelque sorte et en tant qu’acte permettant, dans une perspective réflexive, de penser le travail d’écriture au moment où il s’opère et des relations qu’il établit. C’est du côté du photographe, de sa pratique lors de la prise de vue, de l’appareil à ce moment de la prise, plutôt que du côté des épreuves photographiques que s’attarde Denis Roche dans La Disparition des lucioles. Que se passe t-il au moment de la prise de vue ? Que prendre du réel au moment de l’écriture ? La question de l’image et de son rapport au texte s’inscrit en filigrane dans [carnets de murs] et dans son texte d’ouverture plus explicitement encore. Alors que des injonctions, des mots d’ordre s’entendent sur ce que le poète doit ou ne doit pas traiter dans son travail d’écriture et que des images d’actualité d’autre part surabondent, où placer le texte poétique, sous quelles formes ? Quels cadrages ? il semblerait que tendre vers des écritures objectives soit une des réponses possibles.

 

 

3 – Si l’approche politique est inhérente à la question des murs de séparation, la mémoire occupe également une place importante dans [carnets de murs]. Il s’agit ici d’une mémoire des lieux, une géographie plus restreinte que dans le précédent livre en vigilance extérieure. Le détroit de Gibraltar, Tanger, d’autres villes marquent plus ou moins discrètement le texte. En amont, des séjours, des traversées du Détroit de Gibraltar, une première en 1994, un trajet effectué depuis la région parisienne jusqu’au sud du Maroc par autocar bateau autocar empruntés alors par les familles originaires de ce pays avant la généralisation des transports aériens low cost. Texte porté par cette mémoire et qui prendra à la date de sa publication la forme d’un livre de deuil sans que son projet ni son écriture en cours toutefois l’aient inscrit dans ce registre.

 

 

4 – La composition de [carnets de murs] se structure dans son projet à partir d’un journal fictif qui serait à reconstituer, d’un inventaire des murs dans le monde, de textes poétiques à caractère documentaire sur des photographies, des films, d’énumérations, de cadrages textuels sur des installations plastiques etc. Le texte a subi de larges coupes dans sa dernière version et c’est finalement sur un texte resserré reposant sur quelques éléments structurants essentiels de formes distinctes que se termine ce cycle. L’hybridation du matériau d’écriture a été conservée jusqu’au livre et a traversé les différentes versions du texte. Le travail d’assemblage, le montage des énoncés, celui de coupe participent de ce travail d’écriture et sont plus présents dans les deux derniers livres. Les recherches documentaires effectuées plus en amont et au cours de l’écriture relèvent de la lecture de documents écrits, sonores, filmiques, d’articles de presse etc. C’est à partir d’un matériau foisonnant, de diverses sources informatives, d’observations qui sont retenues ou non, d’une façon ou d’une autre, incorporées plus ou moins dans le texte mais le plus souvent qui s’y insèrent modifiées, que se construit l’ensemble. Dans [carnets de murs] d’autre part, à ce travail d’agencement, les questions de rythme, de vitesse et d’oralité ont été privilégiées et sont ainsi plus prégnantes que dans les précédents livres du cycle. [carnets de murs] est une proposition formelle qui se prête davantage à l’oralité.

 

 

5 – Dans ces variantes du texte, [carnets de murs] s’expérimente mettant en circulation des éléments issus de différentes pratiques artistiques en particulier photographique et plastique. Le texte s’articule avec ces divers composants, dans la seconde partie du texte, à partir d’installations plastiques et celles notamment de Mona Hatoum. Le travail photographique de Bruno Boudjelal dans sa série de photographies blanches Paysages du départ et celui de Josef Schulz (poststructure) sur les postes-frontières restent aussi des référents essentiels dans ce travail d’écriture. Je poursuis ce travail en connexion avec la photographie dans un nouveau texte intitulé provisoirement L’Intervention poétique. Dans une section de ce travail se connectent, de façon plus ou moins marquée, des propositions poétiques avec des photographies. Quelques premières expérimentations ont été faites lors d’une résidence à la Maison Julien Gracq, avec les photographes Patrick Sainton et Michel Durigneux dont quelques photographies d’une série de ce dernier accompagnent ce « making-of ». Si la photographie reste un médium privilégié dans mon travail d’écriture – sans doute parce qu’une pratique du développement photographique m’a longtemps passionnée – de façon plus générale, les écritures formelles qui m’intéressent aujourd’hui se portent le plus souvent vers une transversalité des pratiques artistiques.

Texte © Emmanuèle Jawad – Photos © Michel Durigneux
Pour lire les autres making-of publiés sur D-Fiction, c’est ici.

  1. Jean-Marie Gleize, (2017), « Légender ? » PLI, n° 8 []

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