Les contes à rire

 

Amusons-nous à imaginer et à entendre, au début de ce parcours littéraire, Sade rédigeant et lisant à voix haute, pour son plus grand plaisir et le nôtre aujourd’hui, Les Harangueurs provençaux, un des contes gais qu’il gardera toute sa vie dans son portefeuille sans pouvoir le publier ; la mode étant, sous la Révolution, au goût anglais noir, noir, noir, il choisira de réécrire pour les publier, sous le titre des Crimes de l’amour, uniquement les nouvelles héroïques et tragiques qui alternaient dans son manuscrit original avec les « nouvelles » gaies (le mot « conte » étant lui-même passé de mode, il le remplace par celui de « nouvelle »).

Dans ce conte, absent de l’édition de la Pléiade et quasi introuvable comme les autres « contes à rire » en édition de poche aujourd’hui, on peut voir l’esquisse, en langage presque clair, de la totalité d’un projet que Sade va placer sous le signe de la jeunesse, de la galanterie, de la Provence et des Troubadours :

Il parut, comme on sait, sous le règne de Louis XIV un ambassadeur perse en France… l’ambassadeur en passant à Marseille y fut reçu magnifiquement. Sur cela, MM. les magistrats du Parlement d’Aix désirèrent, quand il arriverait chez eux, de ne pas se trouver en reste avec une ville au-dessus de laquelle ils placent la leur avec assez peu de raison ; en conséquence, le premier de tous les projets fut de complimenter le Persan…1.

« On délibéra, on délibéra », mais il est plus facile pour le Parlement d’Aix de répandre le sang dans toute la province ou, depuis que cela lui a été interdit, de délibérer d’un procès de paysans et d’une affaire de catins marseillaises, que de parler en bon français ou de rédiger une harangue en persan.

 

 

Des avocats rédigent la harangue, un matelot qui avait vécu dans le Levant l’apprend et la traduit, le jour venu on le déguise en premier président, on lui met la plus grosse perruque du parquet et « suivi de la bande magistrale, il s’avance vers l’ambassadeur ».

Pas d’invention, pas d’invention, surtout pas d’invention ou d’improvisation ! Quelle autre consigne auraient pu donner de pareils ostrogoths ! :

On était convenu mutuellement de ses rôles, et le harangueur avait surtout bien recommandé à ceux qui le suivaient de ne le jamais perdre de vue et de faire absolument tout ce qu’on lui verrait faire.

À la première courbette, la perruque, trop ample, vole et immédiatement quarante perruques tombent à terre et quarante crânes « pelés et un peu galeux se courbent avec bassesse vers le Persan ». Imperturbable, le matelot « entonne le compliment » :

Malheureux, s’écrie le Persan, en portant la main sur son sabre, tu ne parlerais pas ainsi ma langue si tu n’étais un renégat de Mahomet ; il faut que je te punisse de ta faute, il faut que tu la payes aussitôt de ta tête.

Ne sachant plus que faire pour sauver sa tête, notre matelot « imagine une preuve sans réplique, c’est de déboutonner sa culotte, et de mettre aux yeux de l’ambassadeur la preuve constante que de ses jours il n’avait été circoncis », suivi, bien sûr en cela, par quarante magistrats « la brayette à bas et le prépuce en main, prouvant ainsi que le matelot, qu’il n’en est aucun d’eux, qui ne soit chrétien comme Saint Christophe. L’on imagine aisément si les dames qui considéraient la cérémonie de leurs fenêtres durent rire d’une telle pantomime ».

Quand un tel spectacle a lieu sur la place publique, il a obligatoirement un public, et un public avant tout féminin.

 

 

Que dit le proverbe ? « Femme au balcon, homme au tison », mais des tisons, des travaux masculins, il y en a de diverses sortes, et sur cette place pour le jeune peintre voulant immortaliser une scène si glorieuse, un crayon, un pinceau suffisent :

On voulut faire un tableau de cette nouvelle manière de dire le catéchisme, il avait déjà été dessiné d’après nature par un jeune peintre, mais la cour bannit l’artiste de la province, et condamna le dessin au feu, sans se douter qu’ils se faisaient brûler eux-mêmes puisque leur portrait était sur le dessin.

Faible revanche, mais revanche tout de même, pour tous ceux dont les œuvres dénonciatrices sont condamnées au feu ! L’artiste, comme le magicien, quand il plante des aiguilles dans une poupée, peut être assuré que, tôt ou tard, sa plume ou son pinceau blessera à mort ceux qui ne règnent que par le fer et le feu et qui préfèrent être craints que ridiculisés. Sade, définitivement, choisit de tuer, par le rire et sous les yeux des femmes, les « grands hommes » qu’il ne peindra plus que « la brayette à bas et le prépuce en main ». Et s’il en était encore besoin, Sade conclut en donnant la parole aux « graves magistrats » appartenant à « cette société de marchands de thon accidentellement vêtus d’une jaquette noire » qu’est le Parlement d’Aix qui, en 1772, l’a condamné à mort par contumace, décapité et brûlé en effigie sur la place publique, avec son valet Latour, pour sodomie et empoisonnement :

Nous voulons bien être des imbéciles, dirent ces graves magistrats… mais nous ne voulons pas qu’un tableau l’apprenne à la postérité : elle oubliera cette platitude, elle ne se souviendra plus que de Mérindol et Cabrières, et il vaut bien mieux pour l’honneur du corps être des meurtriers que des ânes.

La référence à Mérindol et Cabrières, les villages protestants martyrs du midi, traces sanglantes de guerres de religion qui ont, comme Sade le signale dans ses notes, « fait des millions de morts, alors qu’elles ne valaient pas le sang d’un oiseau », cette référence, et cette mémoire, sont omniprésentes dans les lettres et l’œuvre de Sade comme dans son village de Lacoste2 qui vit une partie de ses habitants massacrés par le seigneur d’Oppède, un voisin, président du Parlement d’Aix (car ne nous méprenons pas sur l’identité de « ces marchands de thon vêtus d’une jaquette noire », seules les grandes familles nobles provençales siégeaient au Parlement).

L’ancienne manière de dire le catéchisme des nobles représentants du Parlement d’Aix était bien plus redoutable que celle imaginée par Sade, mais par un mystère qu’il ne s’explique pas, aux yeux du monde, la manière « dont on perd son foutre », et dont on utilise le bas de son corps, déshonore plus que les plus grands crimes.

 

Texte © Marie-Paule Farina – Illustrations © Giovanni Battista Tiepolo.
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Deux Marquis provençaux”, c’est ici.

Marie-Paule Farina a déjà publié Comprendre Sade (Max Milo, 2012) ainsi que Sade et ses femmes : Correspondance et Journal (François Bourin, 2016). Ce workshop en plusieurs épisodes est centré sur le rôle de l’imagination en littérature et en politique et sur les « deux marquis provençaux » qui, au XVIIIe siècle, ont incarné ces rôles antagonistes : Mirabeau et Sade.

  1. Historiettes, contes et fabliaux in OEuvres complètes, t. XIV, p. 111. []
  2. « La Coste » jusqu’à la fin du XVIIIe est devenu « Lacoste » depuis le début du XIXe. []

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