Se souvenir d’Ictus

Je me suis efforcé de trouver quelque chose à dire sur l’écriture d’Ictus, qui ne soit déjà exposé dans le chapitre « NB » du livre1 pour traiter ce « making-of ».

Ictus qui n’est pas un roman mais du romanesque, rapporte un instant aigu de ma vie. Comme mes livres antérieurs, cet Ictus, le huitième ou douzième, part d’un accident et parle de mort. Du fait de la spécificité du traumatisme prétexte de l’épisode, un « ictus amnésique » selon la neuropsychiatrie, d’où le titre étrange, touchant à mes livres, d’où le livre, Ictus tire une sorte de bilan.

 

 

Comme un état des lieux, donc ; un coup d’arrêt en retour et examen de conscience éprouvant, terrible. Brassant bon gré mal gré mon dépliant de publications anéanties en bloc, c’est un livre plein de stupeur occupé à vide de récapitulation panique, ensemble rigoureuse, en contre–feu à l’indescriptible lésion livresque.

Nul projet. Une réaction, comme physiologique, à un péril intime de plus : la volatilisation sous mes yeux, clinique, de tous mes supposés–livres. Il s’agissait d’abord de simplement noter et démêler un symptôme inouï, ainsi qu’on nettoie les traces d’un sinistre, en parant au plus pressé puis en rangeant. Comme j’ai pu le faire par le passé de l’hémorragie cérébrale et du coma afférent, de l’impuissance sexuelle et de son envers le donjuanisme, des scotomes scintillants de la migraine avec aura visuelle, du somnambulisme ou de l’angoisse, j’ai taché de circonscrire en mots l’effarement de cette expérience schizoïde d’auto–désagrégation littéraire. Un ramassage de débris de livres devenu le livre à rebours. L’un dans l’autre, « l’histoire d’une âme », résume un critique éditeur attentionné.

Je n’attendais rien. Je cherchais. Un livre inattendu, comme un précis d’implosion, peu à peu décliné en recension de mes vertiges de vestiges, recueil d’absence de la naissance à la mort suspendue, s’est produit, issu de l’ictus barbare, le circonscrivant tant bien que mal, le légendant, l’humanisant, l’habitant dans le cadre mythologique d’un ancien monastère relevé en « octroi des âmes », d’après un romancier ami, en présence d’un Caspar Hauser enfant devin, l’exorcisant si possible ; ce livre transi s’est écrit en soi, en vaticination, plus ou moins sans moi, et contre le livre lui–même à quelque titre.

Prenons en exemple l’intitulé du volume. Sitôt le mot « ictus » connu, établi, venu désigner et diagnostiquer le trouble qui m’éprouvait depuis deux ans, d’une résorption littérale de la dizaine de livres publiés sous mon nom, puis de l’oubli de cette abolition, aussitôt le terme s’imposait comme le titre évident du dossier ouvert à la clef.

 

 

Or, le livre résultant bientôt présenté, agréé, programmé, son dit titre de travail, Ictus, s’est vu récusé sans appel. En vain aura–t–on défendu l’intitulé strict, naturel, descriptif, si ajusté — quitte à quelque ésotérisme médical ; le livre s’appellerait à la place Les Augures, ou plutôt L’Evasion des contours, maniérisme gidien de mon cru résigné.

Sur quoi, en réunion promotionnelle dite « des représentants », coup de théâtre in extremis : les libraires troublés à présentation du récit et de son histoire bizarre en abyme tiennent spontanément et collectivement à lui rendre son nom propre, à main levée, avec le plein accord cette fois de l’amie éditrice. Divers retours de lecteurs allaient me répéter depuis, passé parution, me révéler pleinement, qu’Ictus, autant dire « Dieu »… Ictus, acronyme immémorial de « Jésus–Christ Fils de Dieu Sauveur », mot de passe animalier sous le signe du poisson volant éternisé du temps des premiers martyrs chrétiens — comme en rappel à l’ordre contradictoire de mes Animals antiques.

Ce paradoxe d’un livre païen se retrouvant invoquer Dieu en est un plus encore si l’on considère que l’éditrice hostile d’abord au code Ictus est, elle, partagée sur la question divine, encline à la religion du Livre. Qu’en somme, le Dieu biblique dit Ictus, pour qui s’en soucie, se serait vu sauvé par l’impie sourd à ce qu’il écrit, au fronton d’un livre inspiré par la perdition.

Ictus ne revendique aucune idée tranchée de la littérature, comme de juste, mais disons par défaut certaine appréhension janséniste de l’écrit. Que le livre, chimère vouée à demeurer toujours en souffrance, entre objet perdu et horizon inaccessible, asocial, vain, rongé de narcissisme mortifiant, interdit sauf dispense rarissime — au prix toujours coûteux d’une blessure suffisamment grave pour justifier l’écart —, que l’écriture du livre, n’est pas un plaisir mais une quête, pathétique, dévorante, maniaque, du rachat hors d’atteinte, un corps à corps sans grâce avec l’ange, saut du salut dans le terrier sans retour ni vie — avis aux amateurs, gare aux égarés.

 

 

Les difficultés rencontrées dans la conception d’Ictus ont été tout d’abord le déchiffrement de l’enjeu livresque hermétique engagé, la définition du livre née de sa propre mort : un livre à huis–clos sur la disparition du livre et la disparition tout court. Concrètement, un lieu fatidique, le presbytère hanté des légendes gothiques ; un oracle, l’enfant navré ; un temps, Pâques ; une action, la décomposition des livres ; une fatalité, la mort de la mère aux confins des Andes brûlantes un mois plus tôt, laissant le gracieux augure de l’histoire orphelin ; une contrainte, la prestidigitation ; une écriture, la litanie, cabalistique, le récitatif dodelinant, sédimentaire ; une gageure, le récit d’une aventure tenant en 25 lignes de synopsis d’ouverture étiré sur 400 pages ; puis le souci hors–sujet constant de ne pas exposer, compromettre, dans l’histoire, le garçon de la visitation revisitée, ni sa famille en deuil, spécialement ses père et sœur ; ensuite le désenchantement besogneux à la tache afférente ; la morne conscience de soi pour à peine de passion ; l’acharnement obtus requis, comme de rigueur mais plus encore ici du « coup », en fouissement inlassable, ressassement jusqu’à épuisement complet impossible de l’ennemi, le sujet même : soit, rituellement, la mémoire obsessionnelle que chacun de mes livres poursuit en expédition punitive contre le trop–plein de souvenirs ; là son revers effrayant, l’oubli, complet, béant, à combler coûte que coûte, pour rien — juste attendre et atteindre, qui sait, le livre absurde mais préoccupant, voire prenant, à–suivre.

La vraie Fin de l’histoire serait la suivante : la sortie d’Ictus aura fantastiquement convaincu la propriétaire du « presbytère » théâtre de la crise amnésique au cœur du livre, de vendre sa demeure des Côtes d’Armor, comme l’âge et le coût de la vie l’y engageaient. 20 ans de réanimation magique du couvent de Pleudaniel par la dame, amie d’édition, trouvant en somme leur achèvement dans l’écriture critique d’Ictus, livre des vieux livres à l’enfant là abolis.

Texte © Bayon – Photos © DR
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  1. p. 376-381. []

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