Diffractions

 

Sous les arcades
sous le jardin
Il y aurait la mer
Bleue
Du bleu abstrait de Mallarmé
Au bleu azuré de la villa Orlamonde de Maeterlinck
C’est selon les jours
Les moments de la journée

Il y aurait des vaisseaux souterrains
Pour relier Bordeaux à Marseille
Pour franchir la ligne de partage des eaux
Au sein du Massif central
Ou d’autres monts
Des rivières
Distribuant à l’est ou à l’ouest leurs flots
Entre Méditerranée et Atlantique

Des continents
Reliés par un petit détroit
D’où parviennent
Ceux qui traversent

Des canaux sous la mer
Pour rejoindre le château d’If
Où l’on vit pour la première fois en Europe
Un rhinocéros sur un bateau qui cinglait droit vers le Portugal
Cadeau d’un prince Hindou à un roi
Qui voulut à son tour l’offrir au pape

Le rhinocéros périt bêtement dans une tempête au large de Gênes
Et ne dut sa célébrité posthume qu’à une gravure de Dürer

Il y a un canal qui relie la Grande bleue
À la mer Rouge
L’Occident à l‘Orient
Qui permit d’éviter le Cap de Bonne-Espérance
Pour voguer jusqu’en Inde

À l’estuaire du Canal où devait être érigé par Bartholdi une statue de la Liberté
Apportant la lumière
La fortune
Qui finira par se dresser à Manhattan

Circulation fluide des lumières
Des ondes
Des capitaux
Des marchandises

On retrouve
Des vaisseaux bleus ou rouges
Comme dans les croquis anatomiques
Le sang pur
Rempli d’oxygène
Ou de gaz carbonique

Une mer bleue
Une mer intérieure
Une mer fermée
Avec seulement quatorze kilomètres
Pour se faufiler
Entre les Colonnes d’Hercule
Qui aurait selon la légende d’un bon coup de sabre
Séparé les terres
En deux

Une prison bleue
Dans laquelle
Ont péri
Presque vingt mille voyageurs forcés ces cinq dernières années
Noyés dans cette mer intérieure

Des corps-morts pour maintenir les trafics en place
Des passeurs

Des barrières à franchir
Hérissées de barbelés
Qui une fois sautées
Vous emportent au large vers la mer
Pour parvenir jusqu’au rocher de Gibraltar
Longtemps considéré comme la fin
Des terres connues
Avant que deux grands explorateurs massaliotes ne le découvrent
Et ne s’aventurent plus avant

Vers le sud pour Euthymènes qui décrira le premier les colonnes
Et vers le Nord pour Pythéas
qui poussa jusqu’au Groenland
Et décrivit le phénomène des marées

Flux
Reflux
Diffraction
Réfraction
Ondes
Fluides
Flux
Reflux

Il y eut
Des expositions coloniales
Des zoos humains venus d’Afrique
Qui connurent à Marseille leur heure de gloire
Alors qu’à Bordeaux
L’Atlantique vous embarquait vers les Antilles
Et permettait de développer
Le commerce de l’esclavage
Dans le Port de la Lune

Circulation
Fluide
Des esclaves
Des denrées

Gibraltar
Un rocher creusé de galeries
Qui abrita un hôpital militaire
Enclave britannique
Et site stratégique pour surveiller la circulation maritime

Un rocher fortuné
siège offshore de plusieurs banques
Qui s’y établissent pour échapper à l’impôt
Un petit paradis fiscal
Avec un taux de croissance et une richesses par habitant
parmi les plus élevées
Au monde

Dont ne bénéficieront pas
Ceux qui
Pauvres parmi les pauvres
y parviennent
Quand le vent du levant ne les pousse pas vers l’Atlantique

Des échappées
face aux îles
En face
Des rochers calcaires truffés de galeries
Souterraines
Des grottes abritant autrefois des ours
Aujourd’hui colonisées par des sangliers

Des colonies
Des colonies
Des colonies

Un navire négrier
Prénommé Le pactole
En route vers Saint-Domingue

Un château qui abrita cet homme au masque de fer
Dont on ne put jamais
Vraiment
Découvrir l’identité
Une tour imaginée par l’architecte Zaha Hadid
Une bonne mère qui ne parvient plus à protéger
Grand monde en Méditerranée

Un hôpital qui forma les médecins romains
Et les chirurgiens présents sur les vaisseaux de marine
Dont le modèle littéraire fut le Gulliver de Jonathan Swift
Gulliver
Chirurgien naufragé sur une île
En proie aux cruels lilliputiens
Minuscules et sanguinaires
Et au cours de son dernier voyage
En butte aux Yahoos
Qui donneront plus tard leur nom à une messagerie numérique
Les Yahoos humains idiots face au Houyhnhnm
Chevaux à la sagesse exemplaire
Chevaux qui hennissent mais ne savent dire que le vrai
Êtres parfaits
Ennemis du mensonge

Il y aurait des animaux
Tapis dans les imaginaires
De chaque humain
Avec des liens anciens qui persistent
Dans le cerveau
Un lien perdu avec les autres vivants
Retrouvé dans les rêves

Liens fluides
Par delà les connections effacées

Il y aurait des corps à corps sans contacts
Des façons de ne pas toucher
De ne plus s’approcher
De ne pas frôler la peau
Des voix dont la chaleur vous encombre
Des mots tapés
Plutôt qu’entendus
Des machines sans contact
Pour éviter de toucher l’argent
Sale
Qui circule librement
Des outils pour ne plus entrer en contact direct
avec
Le corps
Contaminé

Des précautions à prendre

Manier
Le corps
Avec des gants
Avec des protections

Des dématérialisations sans cesse
Des organes dont vous ne voulez plus vous approcher
Des corps qui vous embarrassent
Dont vous ne savez plus que faire
Des corps que vous ne voulez pas
Plus
Caresser
Ni même
Frôler

Des cerveaux sans corps
Des cerveaux très propres
Sans tissus mous à l’intérieur

Des robots
Qui vous secondent
Ou vous augmentent
Des vies imaginaires qui agrémentent
Nos vies réelles

Des capsules de temps
Qui empêchent
De se tourner vers le futur
Et nous propulsent dans un éternel présent
Qui voudrait que rien ne s’efface
Que tout événement fasse trace
Fasse mémoire
En écrivant
Pour ne pas oublier

 

 

Texte & Photographie © Laurence de la Fuente
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Espaces hospitaliers”, c’est ici.

Laurence de la Fuente est auteur et metteur en scène. « Espaces hospitaliers » est le second volet d’une résidence d’écriture menée depuis 2015 à l’hôpital Saint-André à Bordeaux. Après une première résidence centrée sur les rencontres avec les patients et les soignants, cherchant dans la rencontre et les paroles échangées, ce qui pouvait faire image et déclencher l’écriture, elle a découvert les espaces invisibles qui se tiennent sous l’hôpital, la partie cachée, le sous-sol ouvrier de ce grand corps hospitalier, ses longs couloirs comme des vaisseaux l’irriguant tout entier. Avec le soutien du CHU de Bordeaux, de la DRAC Nouvelle Aquitaine, de L’ARS dans le cadre du dispositif Culture et Santé.

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