L’apocalypse est le décèlement de l’utopie

 

L’Apocalypse, ça n’est pas pour demain. C’est depuis le début et depuis la santé, le salut. Depuis que l’infini a pénétré et animé, aimé, le fini, l’Apocalypse est continue, de plus en plus accrue.

L’Apocalypse, c’est pour maintenant-ci. Maintenant-ci, à chaque instant, chacun se trouve à la croisée, dans un chamboulement – décelant.

Le temps est proche, il se fait court. Le temps du décèlement, il est ici, et maintenant, il est en cours.

Pas d’histoire à attendre, pas d’espoir à attendre, aucune attente : L’Apocalypse qui décèle est parmi nous, déjà, en nous, déjà partout.

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Ce qui était celé, l’Apocalypse le décèle. L’Apocalypse décèle le celé, le celé non en soi ni pour soi, mais : le celé aux yeux mauvais.

Le bien est bien celé aux yeux mauvais, à nous les animaux hominidés, aux pas encore nous. Il est eucalyptique. Le bien se cèle bien.

L’Apocalypse est le décèlement de la Lumière. Et décelée, la Lumière décèle les ombres qui se la cèlent. L’Apocalypse n’est décèlement que pour les ombres.

La Lumière, en soi, n’est pas celée, n’a pas à être décelée. La Lumière, déjà, est. La Lumière n’a à être décelée qu’aux yeux mauvais – des ombres, qui ne veulent ne savent ne peuvent La voir.

Décelée, la Lumière décèle les ombres, toutes les ombres se décèlent, ou plus précisément : se font déceler, passivement.

Et les ombres paraissent surgir, mais ne surgissent pas, qui étaient là et pullulaient depuis longtemps, depuis toujours, elles paraissent maintenant, ou plus précisément : elles se font paraître, passivement.

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L’Apocalypse a pour les ombres le visage d’une catastrophe. Elle les déstabilise, les instabilise. Mais les ombres sont l’instabilité même.

L’Apocalypse instabilise l’instabilisé, autrement dit, à la fin, stabilise. L’Apocalypse désordonne le désordonné, autrement dit, à la fin, ordonne.

Si notre monde est obscurci, l’Apocalypse l’éclairant le clarifie, l’éclairant le fait clair. Si notre monde est à l’envers, l’Apocalypse le rectifie, le fait droit, le remet à l’endroit.

L’Apocalypse met à l’envers le monde à l’envers. L’Apocalypse est la Révélation de la Révolution.

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L’Apocalypse est le décèlement de ce qui n’a pas lieu, est sans lieu, semble un non-lieu – pour les ombres. L’Apocalypse est le décèlement de ce qui, pour les ombres, est Utopie.

Il n’y a d’Utopie que pour les ombres qui nous hantent, et que nous devenons, si sur elles nous nous entons.

L’Utopie est le Lieu majuscule de tous lieux minuscules, la Topie majuscule de toutes topies minuscules.

L’Apocalypse est le décèlement, pour les ombres, du Lieu des lieux.

Le Lieu est Lumière, et le Lieu est Amour. En ceci, l’Utopie est aussi Eutopie, Lieu du bonheur, de la bonne heure.

Or, comme il n’y a qu’un seul Bonheur, il n’y a qu’une Bonne Heure, et Elle est hors du temps : elle est l’éternité.

Il n’y a qu’un bon Lieu, et Il est hors des lieux : Il est partout et en tout lieu. L’Apocalypse est le décèlement du Lieu, de la Lumière, de l’Amour.

Décèlement pour les ombres qui souvivent sans Lieu, sans Lumière, sans Amour, perdues parmi les expédients, les substituts, les ersatz, lieux morcelés, fausses lumières, appétits hormonaux, voracités porniques opposées polairement à la Luce agapique.

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La catastrophe est un scandale, qui chute. Occasion de la chute, la catastrophe est l’occasion, aussi, de l’ascension – et la meilleure, avec l’Amour.

L’Amour majuscule, Bien sûr, pas l’amour minuscule, qui n’est pas un bien sûr. Mais sans la catastrophe, il est bien difficile de voir l’Amour.

La catastrophe est ce qui tombe ; l’Amour, qui monte. La catastrophe fait tomber ; l’Amour, monter.

La catastrophe, qui tombe et fait tomber, est pourtant l’occasion pour l’Amour de monter et de faire monter.

L’Amour est ascenseur ; la catastrophe, poids inerte, contrepoids qui chutant fait qu’ascend l’ascenseur. Dès que descend la catastrophe, il faut monter dans l’ascenseur, monter en ascenseur.

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L’Apocalypse est le décèlement du Centre à la périphérie. Or chaque point périphérique peut être lié à son Centre, qui est Centre de tous, par le rayon qui le relie.

Le rayon relie le point périphérique au Centre par nécessité géométrique, nécessité de la forme du cercle.

La chute scandaleuse, excentrique, hors de l’orbite, est provoquée par soumission aux soumotions automatiques, aux motions centrifuges, qu’actionne la machine automatique, en boucle vicieuse, par pesanteur. Cette machine est le Centrifugeur, le contremaître des erreurs.

Mais le Centrifugeur a la tête coupée, déjà, depuis l’Apocalypse. Il a beau ravager notre monde, endommager notre périphérie, ce ne sont que derniers soubresauts, coups de queue de la Bête, coups d’autant plus furieux qu’il se sait, déjà, perdu, déjà vaincu.

Les motions centrifuges ont gardé un pouvoir, depuis l’Apocalypse. Ce pouvoir n’est pourtant autonome : c’est avec permission, sur ordre, du Centre, que les motions centrifuges font chuter, hors la périphérie, les points périphériques qui s’éloignent de leur propre chemin centripète, de leur propre rayon vers le Centre, qui rayonne.

Un pouvoir est donné pour un temps aux motions centrifuges ; ce n’est que pour un temps.

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L’Apocalypse, c’est le tri entre juste et injuste, entre qui fait preuve de justesse, qui d’injustesse.

Or la justesse, c’est de bien viser, d’avoir la bonne visée – asymptotiquement, sans forcément atteindre ce que vise la visée. Le juste est qui vise juste.

Or bien viser, pour nous les animaux hominidés, pour nous les points périphériques, c’est de viser le Centre, depuis notre périphérie, le Centre sans lequel s’évanouit la périphérie.

À chaque instant, à chaque instant d’Apocalypse qui décèle, quasiment toute la périphérie s’évanouit.

Car ils sont peu, les points périphériques cheminant sur leur propre rayon vers le Centre, le seul Point. Ils sont peu les liés, les humains.

Certains croient que leur propre rayon est le seul, et valable pour tous ; ils occasionnent des massacres.

Certains croient qu’il n’y a nul rayon, nul Centre, et seulement périphérie ; ils occasionnent le massacre.

L’Apocalypse est le décèlement de la Justice, qui rend justice à la justesse de qui vise juste.

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L’Apocalypse, d’abord, fait peur, dévoilant le néant du vieil hominidé, intérieur, qui gesticule, car il a peur.

Mais justement, il faut le mettre à mort, ce vieil hominidé, intérieur déjà mort, il faut l’aider à devenir ce que déjà, il est : mort. Anéantir le néant, faire mourir la mort.

L’Apocalypse, mauvaise nouvelle pour les ombres, est la bonne nouvelle de Lumière, pour la Lumière.

Mauvaise nouvelle pour les ombres, qui nous hantent, et que nous devenons en nous entant sur elles, en les entant sur nous ; pour les ombres en nous, pour qui colle à ses ombres, et devient ombre.

Bonne nouvelle de Lumière, pour la Lumière, la Lumière en chacun d’entre nous, Lumière une en chacun pluriellée, qui loge en nous et qui nous loge, et que nous devenons si nous voyons qu’Elle nous loge et loge en nous, si nous la voyons, bonne nouvelle pour nous si nous sommes Lumière.

L’Apocalypse paraît être : généralement mauvaise nouvelle, car nous sommes généralement ombres ; exceptionnellement bonne nouvelle, car nous sommes exceptionnellement lumière.

Mais plaçons-nous au point de vue de la Lumière, essentielle, car les ombres, sans essence, sont sans existence :

L’apocalypse est la bonne nouvelle. L’ἀποκάλυψις, l’apokálupsis, est l’εὐαγγέλιον, l’euaggélion. L’Apocalypse est l’Évangile.

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L’Apocalypse irrigue le vivant dès son commencement, dès son commandement ; irriguant les vivants, chaque vie minuscule, se plurielle dans toutes les vies minuscules de l’empire fragile et puissant du vivant, qui à chaque instant lutte contre le néant.

Pullulent les apocalypses dans nos vies minuscules, ce depuis le début, elles sont continues, apocalypses minuscules, effondrements dans nos vies nulles. Nous avons bien besoin d’une apocalypsologie de la vie quotidienne.

*

L’Apocalypse se plurielle en kyrielle d’apocalypses minuscules, dans nos vies minuscules, longtemps, longtemps, longtemps, et soudain, comme des fleuves, légions démoniaques et kyrielle angélique à la fois, toutes d’apocalypse, soudain toutes se condensent en une mer d’Apocalypse,
quand soudain vient le moment où toutes mers d’Apocalypse se condensent en un océan de métApocalypse,
quand soudain vient le moment où l’océan de métApocalypse planétaire s’unit et se fond avec d’autres, tous les autres, océans de métApocalypse planétaire,
jusqu’à ce que tout l’univers – englobant tous les multivers – soit une seule Apocalypse.

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Texte & Photos © Brice Bonfanti – Couverture © DR
Pour lire le Making-Of du premier volume des Chants d’Utopie, c’est ici.
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