Precious, Kanchev, Patrick et les autres

 

PRECIOUS

Precious est un jeune homme nigérian qui est arrivé en France en juillet dernier. Il n’a pas très envie de s’étendre sur le périple qui l’a mené jusqu’à nous. On parle en anglais avec Precious. Il nous raconte son goût pour la lecture, pour les nouvelles, les romans, les contes, et il a soudain cette phrase magique : « I read to be open ». Il lit pour être ouvert, au monde, aux autres. Les livres comme des sésame, des passe-partout. Il aime aussi écrire, il veut écrire un roman, dont il ne connait pas encore le titre : « The title? I dont know ». Precious a les goûts de sa génération, il aime écouter Eminem, Lil Weezy, et jouer au basket, au foot, regarder les matchs de Curling au Nigeria, car il y en a même là-bas, raconte t-il en riant. Precious porte bien son nom, sa parole est précieuse, importante, son visage est grave quand il évoque sa mère, restée là-bas, qui l’a ainsi prénommé. Précieux pour elle et pour le monde qui l’attend.

KANCHEV

Kanchev est parti de Bulgarie en 2003, a vécu en Turquie, en Grèce, en Espagne, en Allemagne, en Italie, puis en France ces dernières années. Il parle cinq langues, et se débrouille très bien en français. Il se présente comme ottoman, descendant de la communauté turque installée en Bulgarie. Il est parti de là bas, car, nous dit-il, « depuis l’entrée de la Bulgarie dans l’Union-européenne, c’est devenu un cauchemar à la grecque ». Des promesses non tenues, et des usines qui fermaient les unes après les autres. Kanchev porte beau dans son costume d’homme d’affaires un peu daté, et débite les mots à la mitraillette. Kanchev classe les pays et leurs habitants par leur coefficient de chaleur au sens littéral et figuré. Évidemment les allemands et les français arrivent en queue de peloton. Les espagnols sont en haut de la liste, les italiens ne doivent leur deuxième place qu’à leur manque de fiabilité, et à leurs réseaux mafieux. Je pense à mon grand-père qui classait les films selon un système binaire mais efficace: les films dans lesquels il pleut et les films dans lesquels il ne pleut pas, qu’il préférait. Comme si la météo des films déterminait leur intérêt. Mais c’est une grille d’analyse comme une autre : les parapluies de Cherbourg versus Le mépris, Magnolia contre Duel au soleil. Kanchev dit qu’ici la vie est difficile, que « tout le monde est triste avec toutes ces bombes et tous ces terroristes ». Et aussi qu’ « il n’y a plus de démocratie en Bulgarie, pas plus qu’avant, pendant le communisme, période pendant laquelle on avait moins de liberté mais pendant laquelle on vivait mieux ». Pour lui, le capitalisme a envahi la Bulgarie, et la seule démocratie aujourd’hui, c’est celle de l’argent et la corruption. L’argent est devenu la valeur numéro un, et « en Bulgarie il faut en faire étalage, sinon on ne représente rien. On doit se montrer souple comme un serpent, ne pas rêver à de grandes choses, mais posséder du sens pratique, emprunter beaucoup de détours, se méfier des politiques, et faire preuve d’imagination ». Kanchev travaillait dans le bâtiment, mais après d’être blessé de nombreuses fois, son dos endolori ne lui permet plus d’exercer son métier. Il dit qu’il a fini d’espérer plus que ce ne peut lui offrir le présent. Mais il cherche toujours des solutions, des solutions pour pousser la porte, franchir le seuil et entrer. Pour l’instant, il reste sur le pas de la porte. Dans l’embrasure.

PATRICK

Patrick était physionomiste dans les boîtes de nuit, il a travaillé au Jimmy, lieu culte pour les rockers bordelais et dans divers lieux nocturnes. Il voit l’hôpital comme le casino de la vie. Enfant de l’assistance publique, il a été élevé dans le quartier populaire, à l’époque, des Capucins, parmi les charrettes des marchands de quatre saisons. Il connaît toutes les boites de nuit, tous les troubles de la nuit. « Physionomiste, c’est un travail de diplomate », nous confie-t-il. Il a commencé sa carrière à quatorze ans au Dauphin, place Gambetta, comme limonadier, jusqu’à ses dix huit ans. Il dit avoir beaucoup appris de la rue, d’avoir été élevé dans la rue avec les anciens, qu’il écoutait beaucoup, les vieux de la vieille. Il a un temps fréquenté le petit banditisme, il a volé des voitures, fait des conneries. Il a vécu dans la misère pendant longtemps, maintenant il possède une maison, il a des enfants qui font leur vie, il nous répète que tout va bien. Tout va bien. Il regrette que le port de Bordeaux soit aujourd’hui désert, à l’époque on y croisait tout un monde interlope, il y avait des marins et des dockers. Il se souvient de l’hiver 1956 sur les quais enneigés. Il se passionne pour l’histoire clandestine de Bordeaux, pour la vie de Chaban-Delmas aussi, pour cette vie secrète de la ville que personne n’a encore dévoilée. Il connaissait tous les mecs du SAC, les gardes du corps de Chaban-Delmas, des résistants protégés jusqu’à leur mort quels que soient leurs trafics. Au jardin public, il se rappelle une sorte de souterrain, qui servait à rassembler les juifs pour les envoyer ensuite dans les camps.
 Bordeaux aussi était remplie de collabos. 
Il nous affirme que Bordeaux est un point noir après avoir été un port négrier. Que tout y est caché. « Et qu’on trouverait beaucoup de cadavres dans la Garonne si on s’amusait à la draguer ».

 

 

UNE FAMILLE MONGOLE

Leur présence imposante fait écart dans le décor neutre de la salle d’attente. On a pris l’habitude de rencontrer d’autres visages, de côtoyer d’autres langues, d’autres cultures. Un couple et leur fille. Lui, massif, souriant, avec sa morphologie de lutteur, tentant de communiquer à grand renfort de gestes et de sourires. La mère et sa fille sont assises l’une à côté de l’autre, elles se coiffent mutuellement les cheveux, et s’embrassent. Je ne sais pas comment l’on peut reconnaître un couple, une famille aimante, unie, soudée, mais en observant ceux là, on se dit qu’ils sont unis d’une manière indéfectible. Une force commune en présence malgré la fatigue qui semble accabler les parents. Le père d’un côté, la mère en face avec l’enfant. Elle, l’enfant, a onze ans, un serre-tête rose en plastique dans ses cheveux bien lissés, un sourire facétieux, un visage radieux qui semble attirer la lumière dans le plissé des yeux, elle lit avec application un manuel de traduction français-mongol qui date des années soixante et qui, comme dans tout bon manuel de conversation, permet de poser quelques questions simples et essentielles, mais aussi des questions plus datées comme l’incongrue, mais incontournable, « Voulez-vous jouer au bridge ? ». Nous arrivons à comprendre leur parcours en s’aidant du dessin, de bribes d’anglais et de français. On les imagine aisément en pleine nature chevauchant dans les steppes, reprenant de mémoire des clichés éculés, même s’ il est plus probable qu’ils viennent d’un bidonville d’Oulan-Bator, une des villes les plus polluées au monde malgré les montagnes majestueuses qui la bordent. Mais on ne parvient pas à envisager qu’ils puissent vivre ailleurs que dans une nature ample et vaste, à la mesure de leurs morphologies. En prenant appui sur le manuel de conversation, on saisit que lui était chauffeur en Mongolie, qu’il aime les chevaux, et que la petite fille au visage radieux, aime monter à dos de chameau, qu’Oulan-Bator est une belle ville, et que Bordeaux est tchouchou, couci-couça, comprend-t-on. Pour l’instant, ils dorment près du Lion bleu de l’autre côté de la Garonne, et nous montrent leur demande d’asile, ce qui nous permet d’y déchiffrer leurs prénoms.

LE VAGUEMESTRE

Un vaguemestre, ça existe toujours ? Le titre nous fait rêver, un titre qui évoque pour nous les dépêches de guerre envoyées et reçues, les ordonnances de commandement, les plis officiels, et les lettres d’amour et les missives reçues par les soldats coincés dans les tranchées. En reprenant l’étymologie, nous nous apercevons que le vaguemestre fut d’abord le commandant d’un navire de guerre puis que le terme désigna par la suite le responsable du courrier sur les navires, et qu’il fut étendu plus largement pour dénommer cette même fonction, dans les régiments, ainsi que dans un grand nombre d’institutions publiques, prisons, administrations, hôpitaux… Alors oui, l’hôpital Saint-André est bien un vaisseau dont nous arpentons les cales après en avoir exploré le pont. Patrick est bien lui aussi ce wagen meister, ce maître de la voiture, il conduit son chariot débordant de courrier qui roule à grande vitesse dans tous les recoins de l’hôpital. Son chariot a quarante ans, un peu plus que le nombre d’années passées par Patrick dans cette fonction, un legs précieux de son prédécesseur dont Patrick n’a jamais voulu se séparer. Un chariot vieillot mais vaillant. Il est difficile de ne pas croiser Patrick dans la journée tant il semble posséder le don d‘ubiquité et la capacité de se dédoubler pour apparaître à la fois dans les soutes et les unités plus haut perchées. Il assure avec son collègue la réception du courrier, sa distribution, mais aussi l’envoi des courriers rédigés à Saint-André, et les deux tournées du matin. Alors Patrick se met en jambe en fonçant dans les couloirs glissants, et ne compte plus les kilomètres avalés dans la journée. Tant de lettres à trier, tant de poids à consigner, tant de codes postaux, d’enveloppes, de sceaux, de scans à effectuer à l’aide de la douchette magique pour enregistrer les codes-barres et les étiquettes. Et puis se déplacer pour des missions plus tristes, se rendre à la préfecture, ou à la mairie pour déclarer les décès, et y obtenir des certificats administratifs. Il lui faut transmettre des données numérisées, des radios, des analyses. Mais le contact humain persiste, le contact avec les patients, et avec le personnel. Patrick sait sa fonction menacée par les plateformes numériques, les systèmes informatiques et l’amenuisement des documents papiers. Mais il a le sentiment comme il nous le dit simplement, de demeurer, dans le cadre de sa fonction, le nombril de la communication écrite. Ce qui fait courir Patrick, c’est toujours cette facilité à entrer en contact facilement avec tout un chacun, le plaisir des discussions au détour d’un mission, la variété des tâches à accomplir, et les déplacements incessants. Un vaguemestre qui tel un irréductible gaulois soupèse à la main le poids des mots, et les met en circulation dans son chariot hors du temps.

LIONEL

Lionel est aide-soignant depuis dix-sept ans, dont huit années de service nocturne à Saint-André.
 Il affirme pouvoir couper les ponts facilement à sa sortie du travail. Côtoyant la mort de près, à la fin de ses nuits ou de ses journées, il parvient naturellement à ne plus y penser. Les parois entre sa vie privée et son travail hospitalier sont bien étanches, peut-être parce que Lionel est très équilibré mais aussi parce qu’il pense que quand on est parti, c’est pour de bon, pour de vrai, diraient les enfants, et que la véritable question réside plutôt dans la manière de s’en aller, dans la façon de prendre congé. Lionel a conservé une impression très forte d’un patient handicapé et marginal qui séjournait fréquemment dans l’unité. Un homme attachant, et intelligent, qui était devenu la mascotte du service.
 Un patient avec lequel il s’entretenait souvent de leur passion commune pour la musique. Cette nuit-là, ce patient est arrivé, et Lionel a pressenti que son état s’était modifié, sans qu’il y ait pour autant de signes médicaux plus inquiétants qu’à l’ordinaire. 
Il l’a raccompagné dans sa chambre et ils ont longuement parlé de blues, de BB King, pour faire diversion, pour conjurer le sort, par plaisir aussi. Lionel l’a trouvé décédé dans sa chambre quelques heures plus tard, endormi paisiblement. Lionel était heureux d’avoir partagé cette dernière conversation avec lui, avec la sensation que les mots avaient été utiles, et qu’ils avaient rendu service dans ce moment nocturne partagé. Même si les peurs, les douleurs et les angoisses décuplent avec l’obscurité, Lionel aimait beaucoup travailler la nuit, pour cette possibilité d’échanger plus longuement avec les patients, pour ces moments suspendus.
 La nuit comme une parenthèse offerte.

 

 

Texte & Photographie © Laurence de la Fuente
Pour lire les autres textes publiés sur D-Fiction du workshop “Espaces hospitaliers”, c’est ici.

Laurence de la Fuente est auteur et metteur en scène. « Espaces hospitaliers » est le second volet d’une résidence d’écriture menée depuis 2015 à l’hôpital Saint-André à Bordeaux. Après une première résidence centrée sur les rencontres avec les patients et les soignants, cherchant dans la rencontre et les paroles échangées, ce qui pouvait faire image et déclencher l’écriture, elle a découvert les espaces invisibles qui se tiennent sous l’hôpital, la partie cachée, le sous-sol ouvrier de ce grand corps hospitalier, ses longs couloirs comme des vaisseaux l’irriguant tout entier. Avec le soutien du CHU de Bordeaux, de la DRAC Nouvelle Aquitaine, de L’ARS dans le cadre du dispositif Culture et Santé.

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