L’angle de vue d’où la construction d’une église n’a pas moins d’intérêt que la vente du blé*

 

Je peux parler comme Jean-Jacques Rousseau et Antonin Artaud de la déconstruction de l’église en général et de l’économie politique en particulier. Car je veux les détruire avec eux deux depuis que mon ami le philosophe de la technique est mort volontairement (hors des sacrements alors) et que ses ennemis s’en donnent à cœur joie contre lui, pour le dénigrer et pour le dégommer, à force de ne pas panser, de ne pas penser non plus et de ne pas écrire du tout. Concernant l’écriture et la déconstruction (détruire dit la même chose), c’est Georges Bataille qui donne à la fin le la et c’est Bernard Stiegler qui ferme le ban : badaboum.

[Quand Jean-Jacques me tire les oreilles depuis l’autre tombe c’est pour me dire que la mort de Socrate ou la mort de Stiegler, c’est la faute à la solitude et à la société, il me le dit en se contredisant d’ailleurs parce que haine de la société à la fin de la vie et amour du genre humain pendant toute la vie c’est kifkif bourricot. À la fin c’est l’église qui prend le coup car quand on est malade, il ne faut pas attendre du dieu la pharmacopée, il faut aller chez son médecin, lui c’est un homme qui souffre.]

Il faudrait au moins un journaliste qui écrive comme Rousseau et un homme politique qui pense comme lui sur le genre humain et l’amour de soi pour que la mort du premier des philosophes français au début du mois d’août soit un événement culturel et philosophique. Si on lit bien les titres en France, et les hommages de Philosophie magazine, on comprend que la Culture a le pouvoir, et que c’est donc mort : « Mesdames et messieurs, achetez les dernières paroles de Stiegler sur son lit de mort, c’est du développement personnel garanti sans radicalités et sans communautés ».

Rousseau c’était autrement plus révolutionnaire dans les Rêveries du promeneur solitaire, c’était pharmacologique, c’était comme un cahier d’Ivry écrit par Artaud avant l’heure (le mal, la société, le moi et les hommes) :

Il est des sortes d’adversités qui élèvent et renforcent l’âme, mais il en est qui l’abattent et la tuent ; telle est celle dont je suis la proie. Pour peu qu’il y eût eut quelque mauvais levain dans la mienne elle l’eût fait fermenter à l’excès, elle m’eût rendu frénétique, mais elle ne m’a rendu que nul.

Et d’un.

Le spectacle de l’injustice et de la méchanceté me fait encore bouillir le sang de colère : les actes de vertu où je ne vois ni forfanterie ni ostentation me font toujours tressaillir de joie et m’arrachent encore de douces larmes.

Et de deux.

Si j’étais resté libre, obscur, isolé, comme j’étais fait pour l’être, je n’aurais fait que du bien : car je n’ai dans le cœur le germe d’aucune passion nuisible. Si j’eusse été invisible et tout-puissant comme Dieu, j’aurais été bienfaisant et bon comme lui. C’est la force et la liberté qui font les excellents hommes.

Et de trois.

C’est la force de penser et la liberté d’écrire qui ont fait l’excellent ami et philosophe qu’était Bernard Stiegler.

Ainsi, personne ne touche à l’âme de Bernard Stiegler ici, sauf moi, Artaud et les âmes qui l’aiment.

« On peut parler de la bonne santé mentale de Van Gogh, qui, dans toute sa vie, ne s’est fait cuire qu’une main et n’a pas fait plus, pour le reste, que de se trancher une fois l’oreille gauche« . Ainsi commence Van Gogh le suicidé de la société du poète Antonin Artaud. « Et c’est ainsi, si délirante que puisse paraître cette affirmation, que la vie présente se maintient dans sa vieille atmosphère de stupre, d’anarchie, de désordre, de délire, de dérèglement, de folie chronique, d’inertie bourgeoise, d’anomalie psychique (car ce n’est pas l’homme mais le monde qui est devenu un anormal), de malhonnêteté voulue et d’insigne tartufferie, de mépris crasseux de tout ce qui montre race, de revendication d’un ordre tout entier basé sur l’accomplissement d’une primitive injustice, de crime organisé enfin« . Antonin Artaud, ensuite, ose (au sujet d’un autre poète et critique de la société de son temps) : « Gérard de Nerval n’était pas fou, mais il fut accusé de l’être afin de jeter le discrédit sur certaines révélations capitales qu’il s’apprêtait à faire… ». La mort fou des grands vivants est une nouvelle vie.

Bernard Stiegler, par là, n’est pas mort, il est vivant et il vit à Marseille, par exemple. On lit ainsi à la fin du livre : Œuvres d’Antonin Artaud, ce qui suit et que nous savions (que nous avions oublié) : « Le 4 mars au matin, le jardinier de la maison de santé trouve Artaud mort, assis au pied de son lit, probablement d’une surdose accidentelle d’hydrate de chloral, une drogue dont il connaissait encore mal les effets. Son ultime cahier d’écolier porte ces derniers mots : continuer à/ faire de moi/ cet envoûté éternel/ etc. etc. Le 8, il est enterré civilement au cimetière communal d’Ivry. En avril 1975, ses restes sont transférés au cimetière Saint-Pierre de Marseille où il repose désormais ».

Où l’on apprend qu’Artaud se « repose » dans un cimetière à Marseille. On peut craindre qu’en 1975, ce soit la famille qui ait déplacé le corps mort pour le faire retourner à la poussière sacrée. Pourtant Marseille est une belle ville, faite pour Artaud, pour sa naissance, pas une tombe, selon sa honte d’être né chrétien.

De son côté (le nôtre), la France n’aura rien été pour Bernard Stiegler, c’est l’Europe sa maison mère, soit la pensée critique et sa révolution (il écrivait : bifurcation).

 

Texte © Alain Jugnon – Illustration & Photographies © DR
Pour lire les autres épisodes de l’hommage “Stiegler le Rêveilleur”, c’est ici.

* Les titres des épisodes sont tous issus de la première page de La Technique et le temps t. 3 : Le Temps du cinéma et la question du mal être (Galilée, 2001) qui met en exergue des phrases de Freud, Bataille, Eisenstein, Hitchcock et Valéry. Cette fois-ci, le titre est tiré de la phrase de Bataille : « J’avais un angle de vue d’où le sacrifice humain, la construction d’une église ou le don d’un joyau n’avaient pas moins d’intérêt que la vente du blé ».

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