Pour semblable qu’il soit à un dieu*

 

Je commence ici
mon rêve d’être maintenant Bernard Stiegler
dans les livres qu’il a écrits et publiés
et que j’ai lus.

[C’est quoi ce truc technique et fou
qui fait revenir Rousseau chaque fois qu’on écrit
de la pensée qui suinte et qui affecte
pour se poser comme un con face à la mort
c’est quoi
c’est moi ?]

Le lendemain de la mort volontaire de mon ami,
je prends la résolution
de ne plus lâcher l’ordinateur pour écrire.
C’est ainsi qu’il vivait : ne plus lâcher l’ordinateur
pour ne pas crever à cause des idiots sans voix
et des imbéciles heureux.

Ensuite plus tard quand ce sera possible
je me retrouve dehors sur un banc
il faut que je lise Les Rêveries de Rousseau.
Dès la première promenade ma situation est claire :
il est mort et le monde est sans peuple.

Chez Rousseau (je pense à Derrida mort et lecteur de Rousseau
à Hölderlin fou et lecteur de Rousseau
et à Nerval suicidé et lecteur de Rousseau)
les phrases partent de la mort (écrites à la fin)
et remontent jusqu’à la liberté :
les rêveries font le taf
c’est le livre de l’écriture du sujet
qui naît à la fin contre la mort.

« Qu’on épie ce que je fais,
qu’on s’inquiète de ces feuilles,
qu’on s’en empare, qu’on les supprime,
qu’on les falsifie, tout cela m’est égal désormais.
Je ne les cache ni ne les montre.
Si on me les enlève de mon vivant
on ne m’enlèvera ni le plaisir de les avoir écrites,
ni le souvenir de leur contenu,
ni les méditations solitaires dont elles sont le fruit
et dont la source ne peut s’éteindre qu’avec mon âme. »

Je veux faire l’âme de Bernard Stiegler
pour que la source ne soit jamais éteinte
tant que je suis l’âme moi-même d’un autre.
C’est le lecteur qui tient l’existence de l’humanité par là.

Mes phrases, ma réaction dans le malheur,
pour naître parce qu’il est mort, furent faites ainsi :

Pour Bernard Stiegler en mémoire et en vie.
Notre Socrate a quitté notre vie le 6 août 2020.
Les conséquences de la mort de Bernard Stiegler
sont incalculables sur le plan politique et philosophique.
La mort de Bernard Stiegler est impossible pour Nous.
Le penseur, grand et unique au monde,
du nihilisme contemporain
et de la bêtise qui Nous tue,
ne peut tout simplement pas mourir aujourd’hui.
Quand j’ai fini de pleurer la mort de Bernard,
je continue le travail pour lui et avec lui.
Aimer, penser peuvent cela.
Ne jamais jamais jamais finir.
Nous aimer, s’aimer, aimer Bernard Stiegler.
Ne plus devenir fous, pour lui.
J’écris désormais pour ne pas qu’il crève.
C’est pareil pour les plus grands vivants au monde,
les philosophes comme Guattari, Deleuze, Derrida,
c’est ainsi pour Bernard Stiegler désormais.
Bernard Stiegler est mort aujourd’hui
et la philosophie perd son premier travailleur
son dernier homme nietzschéen
une pensée de la vie en phase d’individuation libre.
La mort de l’écrivain impose l’amour fou
du genre humain d’existence qui se nomme la philosophie.

Je suis philosophe et écrivain
j’écris pour pas crever comme dit Félix Guattari
que Bernard Stiegler lisait beaucoup ces années-là
les années de Qu’appelle-t-on panser ?
son dernier livre de philosophie publié.
Livre qui n’est pas un livre
livre qui appelait penser au secours
en écrivant panser
avec ce « a » qui était le cri.
Livre qui contient (ce que je ne voulais pas savoir)
la folie Nietzsche du philosophe
la pensée du mal du poète
et comme une saison en enfer
pour ne pas réussir à écrire jusqu’au bout
les illuminations
(ce que je hurle de ne pas pouvoir pour)
les illuminations
le mort est morte dont acte
vie vraie après.

De mon côté
je n’ai pu reprendre en mains un livre de Bernard Stiegler
que cet après-midi (il est mort cela fait 6 jours un 6 août)
je suis tombé sur le tome trois de La Technique et le temps
de 2001 le livre sur le cinéma et le mal-être.
Livre aussi sur le temps
le temps de vivre et le temps de mourir
comme au cinéma et à la fin de Fin de partie de Beckett :
on reste comme des cons l’imper sur le bras et la valise au pied
à fixer l’autre qui fut toute sa vie
sans pouvoir le quitter bordel de merde.

Avec ça (pas Freud et l’inconscient,
Nietzsche et la volonté de puissance)
on décide d’écrire :
le texte qui le jour même permet de reprendre le souffle
qu’il faut techniquement pour vivre.
Puis les jours suivants les textes
qui feront l’hommage la mémoire vive les pleurs
et la rage.

Mon premier texte (donné plus haut)
sera pour la revue que je crée en octobre
dans laquelle Bernard devait écrire
et le second sera pour la Revue Lignes
de mon ami Michel Surya
qui a écrit dans le passé le livre de la naissance comme mort :
Le Mort-né.

Post-scriptum reposé :
je découvre dans mon exemplaire de
La Technique et le temps t. 3
lu en 2001 une fiche bristol verte claire
qui contient des phrases relevées :
« Le devenir devenu foudroyant ne donne pas d’avenir. »
« Au cinéma, il n’y a pas de texte. Ou s’il y en a un, il entre en nous sans que nous ayons à venir le chercher. »
« L’être étrangement immobilisé par le mouvement… ».
J’en pleure et j’en rage avec bonheur.

 

Texte © Alain Jugnon – Illustration & Photographies © DR
Pour lire les autres épisodes de l’hommage “Stiegler le Rêveilleur”, c’est ici.

Les titres des épisodes sont tous issus de la première page de La Technique et le temps t. 3 : Le Temps du cinéma et la question du mal être (Galilée, 2001) qui met en exergue des phrases de Freud, Bataille, Eisenstein, Hitchcock et Valéry. Ici, le titre est tiré de la phrase de Freud : « Pour semblable qu’il soit à un dieu, l’homme d’aujourd’hui ne se sent pas heureux« .

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2 Réponses
  1. Tombeau pour Bernard Stiegler. Merci.

  2. claude dit :

    Merci Alain pour ce texte que je découvre à l’instant. Enfin, un « vrai » hommage qui ne dit pas Je mais Il. Merci pour Bernard.

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