Les mots et les traces : des frontières

 

Il y a une dizaine d’années, je pris connaissance d’une rumeur. Elle concernait un écrivain, juif, prix Nobel de la Paix, un personnage aujourd’hui disparu dont l’autorité morale s’était exercée durant des décennies. Un de ses livres me l’avait rendu précieux. Il continue de m’accompagner.

Entre 2009 et 2018, j’ai essayé, à travers deux romans distincts, Lazar et Frontières, de donner à lire non pas la véracité ou la fausseté de cette rumeur – question totalement anecdotique à mes yeux – mais certaines des interrogations auxquelles elle faisait écho dans le monde d’aujourd’hui. Un monde qui, en 2009, discutait des suites de l’Opération Plomb Durci. Une opération militaire qui avait opposé Israéliens et Palestiniens à Gaza quelques mois plus tôt. Plomb Durci sert de point de départ au roman.

Celui qui était au centre de la rumeur, Elie Wiesel, était un homme de lettres, un homme de l’Ancien Testament et de l’Étude, un homme inscrit dans l’Histoire et engagé dans l’idée de transmission. J’ai tenté de traduire ce qui m’attachait à cette rumeur, ce qui en faisait la singularité. Le brouillage des temporalités. L’imbrication des moments politiques. Les glissements d’identités au plus intime. La notion de responsabilité. Et la place tenue par l’écrit. L’écrit, la trace, était au centre de toute la construction.

Il ne m’a jamais échappé que deux points, au moins, constituaient des difficultés. Parce qu’ils mettent en jeu des réalités. Des réalités dont le caractère problématique est au cœur de Frontières.

 

 

Le premier point tient à ce que ce livre questionne une rumeur. Et que loin d’être une enquête en bonne et due forme – en opposition, même, à une telle démarche – il revendique d’aborder la question à travers le seul prisme de la fiction littéraire : réflexion sur les modes de narration, relation strictement subjective au sujet, langage, et les questionnements que le langage appelle à l’intérieur de soi-même et du monde. En ne refusant pas la filiation avec une certaine tradition de récits, aux confins du fantastique et du sacré, qui avait nourri l’homme Wiesel.

Le deuxième point, c’est qu’évoquer les zones sordides de la psyché collective hors de la voie académique – c’est à dire sans dissimuler un attrait pour le sordide, et sans prétendre au récit factuel, au réconfort de la parole authentificatrice – est une démarche dont on voudrait qu’elle soit abandonnée aux charognards. Par bienséance. Pour ne pas donner de grain à moudre. Et adoptez cette forme de décence qui consiste à accepter qu’une poignée de névrosés – tribuns, militants – par leur simple ombre, par un mécanisme à la fois classique et pervers, en vienne à circonscrire le domaine et les modalités du questionnable.

Réintégrer ces zones dans l’étendue du monde, un monde qui se donne de plus en plus à saisir sous la forme du fragmenté, dont la scansion appelle d’autres types de découpages, de densités, d’expositions, c’est un truc qui me semble approprié.

Elie Wiesel – je le repète – était un homme de lettres, un homme de l’Ancien Testament et de l’Étude, un homme inscrit dans l’Histoire et engagé dans l’idée de transmission. La rumeur concernant les origines de son premier livre m’a fasciné. Fondée ou non, elle ne s’avère perturbante, en définitive, qu’au regard de la glose qu’elle encourage. Au regard, seulement, des mots et des constructions qu’elle peut libérer. Ce que cette rumeur me semblait susceptible de faire émerger par le travail de littérature, c’était une jonction entre les écrits fondateurs du monothéisme et certaines constructions narratives contemporaines. Une boucle du fictionnel.

 

 

Frontières est le second livre d’un projet – Engendrements – appelé à se déployer selon une fréquence irrégulière et sur une période indéterminée, autour des thématiques mises en place dans Lazar. Comme Lazar et ceux qui suivront, Frontières est composé pour partie d’emprunts. L’hétérogénéité des sources et leur usage – l’aléatoire et l’imprégnation – sont une partie intégrante d’Engendrements. Chaque livre constitue un commentaire – parfois très lointain – autour des livres qui l’auront précédé. Chaque livre peut et pourra se lire indépendamment des autres. La totalité des livres est appelée à constituer un unique roman.

Texte © Olivier Benyahya– Photos © DR
Pour lire une conversation avec l’auteur sur son précédent roman, c’est ici.
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