Dépression dans un jardin d’été

 

Rejouer le commencement
Ma jeunesse fut littéraire. Avant l’écriture, à partir de 1990, de critiques d’art puis d’essais sur la photographie, l’art contemporain et la création sonore, sur l’écrivain et poète André Pieyre de Mandiargues (à qui j’ai consacré ma thèse d’esthétique en 2000), mes premières tentatives littéraires, à la fin des années 1980, furent poétiques et fictionnelles, puis : rideau. Or, au fil du temps, je ne fus jamais à l’étroit dans l’écriture d’essais sur l’art : leur genre mouvant, la synthèse des formes qu’ils rendent possible, le tremblement fragile que constituent leurs frontières, depuis Diderot, Baudelaire ou Walter Benjamin, sont passionnants et toujours promesses d’écriture. Je sais également ce que je dois aux artistes contemporains, et à leurs œuvres, en tant qu’espaces magnétiques. Il n’y avait donc, a priori, aucune raison de changer de cap, ou, à tout le moins, d’en rajouter un. Alors, pourquoi, aujourd’hui, ai-je ainsi le besoin « inattendu » d’en retourner au point de départ, et, de repartir sur les sentiers de la fiction et de la poésie ? Avec les années 2010, et contre toute attente, j’ai en effet réinvesti ce champ de manière irrépressible, comme le retour d’une évidence. Explorer la chronique du deuil, que constitue Mort d’Athanase Shurail (Tarabuste, 2020) est le produit de ce recommencement.

 

 

Poétique, esthétique
Car, à l’issue d’une disparition (j’aurais alors aimé écrire Journal de deuil de Roland Barthes, enfin quelque chose de cet ordre, mais j’en ai été incapable), j’ai écrit des poèmes en prose, elliptiques, des énigmes baroques en suspens et comme ramifiées, des combinatoires d’images fantasmées, hallucinées, hypnotiques, bref un ensemble de tableaux qui apparaissent, s’effacent, avec sensualisme ou à la serpe, et dont je me suis aperçu, après, qu’ils étaient bien la chronique (en trompe-l’œil) du deuil hétérodoxe que je souhaitais écrire. Une boucle se bouclait, dans une poétique crépusculaire, avec pour modèle Épilogue de Jorge Luis Borges dans L’Auteur et autres textes : « Un homme fait le projet de dessiner le Monde. Les années passent : il peuple une surface d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d’îles, de poissons, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux, de gens. Peu avant sa mort, il s’aperçoit que ce patient labyrinthe de formes n’est rien d’autre que son portrait. » Or, entre Éros et Thanatos, Mort d’Athanase Shurail est un voyage chromatique et onirique, sensoriel aussi, entre l’absence et le deuil dont l’écriture, en même temps, est totalement assumée comme une recherche en esthétique.

 

 

L’image, énigme
Entre nouvelles expérimentales et poèmes en prose, telle une dépression dans un jardin d’été, Mort d’Athanase Shurail aimerait être une traversée, du tragique, face à laquelle l’expression « faire image » est la seule réponse possible des personnages, alors ils la déclinent… Du fantasme au cauchemar, du rêve éveillé à l’extase et au « cliché », du dessin au plan-séquence et à l’image vidéo, j’ai parcouru du mieux que je pouvais, dans la poétique de ce livre, l’utopie « iconique » du langage. Dans ce récit onirique (on y devine un retour en Méditerranée, des polaroids de Berlin, de Rome ou de Varsovie), une mise en abyme fantasmagorique, et, la poétique de l’exploration d’un temps défunt en cours de révélation (au sens photographique du terme) traversent l’histoire de la peinture comme du cinéma (derrière chaque nouvelle se cache un micro-film de l’imaginaire). Construit enfin comme une partition chromatique – avec des accélérations, des suspens, des fragments –, l’écriture de Mort d’Athanase Shurail s’inscrit, autrement, dans la continuité de mes essais sur l’image et le sonore, telle une nouvelle expérience de « recherche esthétique en pratique ».

 

 

Texte © Alexandre Castant – Illustration © Hiroshi Sugimoto, Teatro dei Rozzi, Siena, 2014 ; George Grosz, Le Malade d’amour, 1916 ; Luis Buñuel, Un Chien andalou, 1929.

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