Continuations latouriennes 3 : Utiliser les faitiches

Cette troisième continuation latourienne provient d’une longue réflexion depuis une vidéo (ParisLike, 2011) dans laquelle j’interrogeais Bruno Latour à propos de son livre Sur le culte moderne des dieux faitiches. Depuis, le montage de cette vidéo ne cesse de m’inspirer et de me stimuler.

Un concept qui permet de relier des séparations

Le cœur du faitiche est une expérience de rencontrologie humaine. La possibilité de réunir en commun la position ontologique animiste et la position ontologique naturaliste, selon la terminologie de Philippe Descola [1], et alors de disposer d’une flexibilité ontologique. Et ces deux modes, ceux qui sont utilisés par le plus grand nombre de population humaine, seraient à réunir, afin de traiter des problèmes actuels [2]. Le concept de faitiche serait la passerelle entre ces deux modes antinomiques, mais qui ont la capacité de communiquer si bien, et de se comprendre. Du moins, les humains de mode naturaliste, qui n’ont jamais réussi à utiliser leurs concepts de manière pure [3], ont un arrière-fond animiste. Ils seraient dotés bien souvent d’un double mode. Un naturalisme animiste. Un mélange à dominante naturaliste. Le faitiche est justement le concept unificateur qui permet, le concept non-hégémonique qui ne sépare plus. Si bien, le faitiche est un concept relieur entre deux des quatre ontologies identifiées par Philippe Descola.

Nous aurons besoin de concepts relieurs. Il nous faut relier, et être relié. Le faitiche relie le réel de l’imaginaire : voici l’hypothèse que je souhaite opérer. Au-delà des séparations entre Modernes et non-Modernes, entre faits réels et faits construits, entre usage de la science et usage des croyances, il y aurait également cette séparation entre le réel et l’imaginaire. Et de mettre fin à cette séparation me semble fécond au point de pouvoir traiter ainsi certains problèmes.

L’origine du concept : une enquête auprès de Tobie Nathan

Ce concept de faitiche ne naît pas de nul part. Il provient d’une enquête de Bruno Latour, qui se fit stagiaire au centre d’ethnopsychiatrie Georges Devereux, auprès de Tobie Nathan, suivant ainsi l’injonction de la philosophe Isabelle Stengers, pendant l’année 1995 [4]. Ce concept aurait pu être inventé en haute-Amazonie là où vivent les Achuar, loin des territoires des Modernes naturalistes. Pourtant, c’est au cœur de Paris que s’élabora ce moyen rencontrologique, cette possibilité de relier. Afin de mettre à jour cette invention conceptuelle, il y avait besoin d’un rencontrologue suffisamment convaincant et expérimenté [5], le praticien Tobie Nathan. Ce concept est donc inventé en 1995, et il est publié dans sa première version, en 1996 [6].

Un concept à réactiver

Les concepts prennent du temps à des utilisations. Force est de constater que le concept de faitiche n’a pas été utilisé, y compris par l’auteur même qui l’a inventé. Tobie Nathan ne l’utilise pas et Bruno Latour, s’il en fait usage dans L’Espoir de Pandore [7], ne le réutilise pas depuis. Je fais l’hypothèse, à la fois, d’une inquiétude de ses conséquences pour Bruno Latour, notamment pour l’usage de la raison moderne et naturaliste, et d’un désintérêt de cette question afin d’être pleinement impliqué dans le concept de Gaïa. Or, j’émets l’hypothèse que relier l’usage des faitiches au grand problème du Nouveau Régime Climatique peut être fécond.

Tout ceci peut sembler à première vue bien marginal. Mais, au moment de la catastrophe climatique et écologique, ce concept ne peut-il pas disposer d’une petite utilité ? Il a été inventé avec en horizon, en arrière-plan, le grand partage [8]. Car il concerne très directement cette problématique. Le faitiche sert justement à rassembler deux conceptions antagonistes. Parce qu’il est apte à faire entendre la raison de la fabrication à ceux qui n’ont plus voulu en entendre parler, les Modernes. Et la redondance du verbe faire est alors bien utile. Le faitiche est fabriqué, il est fait, il est fait fabriqué, il est fait fabriqué au point de l’autonomie, et alors au point d’affecter ceux qui l’ont fait. Il fait faire ! Voici la ligne chronologique à suivre.

Par le faitiche, il est alors possible de faire entendre raison au Moderne que ce qu’il fabrique l’affecte. Cet énoncé peut paraître bien naïf par son évidence, pourtant il semblerait que la logique générale qui organise les actions humaines sous les conceptions des Modernes l’ait ignoré. Non seulement l’ait ignoré, mais ait même considéré que jamais cela ne se produisait ainsi. Le faitiche serait alors un élément de puissance afin de faire entendre raison à ces Modernes.

Continuation par un autre moyen du faitiche

Le fétiche est un objet relationnel (construit) avec l’invisible (ce qui n’est plus tout à fait réel). Un fait est ce qui est prouvé scientifiquement comme existant (mais cette preuve est issue de la fin positive d’une controverse). Le faitiche est la possibilité conceptuelle du lien. Le problème envisagé est que le Moderne a mal distingué « imagination » et « fiction », à cause de son réel. Le réel gêne surtout en tant qu’empêcheur de l’usage de l’imagination. Dès que se fait usage de l’imagination par le Moderne, il s’agit de fiction [9].

L’usage de la fiction n’est pas une spécificité des Modernes, mais la généralisation de l’usage, oui [10]. C’est par le réel qu’on en arrive à ceci, identifié par Bruno Latour : les êtres de la fiction sont survalorisés par l’institution de l’œuvre d’art [11].

Mais pourquoi alors, Bruno Latour va-t-il chercher la figure du terrestre chez Franz Kafka, et a-t-il besoin de la figure littéraire de Gregor Samsa afin d’incarner le terrestre [12] ? Il a beau dire que Gregor Samsa est devenu un mythe, c’est une figure qui appartient pleinement à la littérature, donc à l’usage de la fiction par le Moderne, et Kafka en est un des plus éminents représentants. Or, le terrestre, pour exister, sera sans doute bien embarrassé avec la fiction et sa séparation du réel, cet usage de l’imagination propre au Moderne. Car le terrestre, nous pouvons former l’intuition qu’il lui faudra faire un autre usage de l’imagination, et non d’une imagination qui sépare comme l’est actuellement la fiction, dont la littérature est le parangon.

Le terrestre n’aura que faire de cette manière individualiste de faire usage de l’imagination, cette manière de la fiction qui n’accepte que des personnes géniales, des individus exceptionnels, des créatifs tout seuls incapables du collectif et du commun. On parle d’ailleurs de créateurs de fiction. Ils sont non reliés, ils ne sont pas des diplomates, ils ne sont pas des rencontrologues. Ils ne sont pas des fictionnaires, ces démocrates de la fiction. Ils ne sont pas chamanes. Le terrestre à venir, celui qui advient, qui disposera d’un advenir, n’aura rien à en faire de la fiction, il ne fera rien de la fiction ni même alors de Gregor Samsa.

Je reviens à ceci, justement identifié par Bruno Latour, que les êtres de la fiction sont survalorisés par l’institution de l’œuvre d’art, et pourtant ils sont privés de leur poids ontologique. Oui, ils sont privés de leur poids ontologique justement parce qu’ils ne sont que fiction. Car l’usage de l’imagination qu’effectue le Moderne, est celui de la fiction. La fiction qui est toujours séparée du réel, ontologiquement. C’est sa manière d’exister. Une fiction non séparée n’est plus de la fiction. Si bien, oui, les êtres de la fiction sont survalorisés par l’institution de l’œuvre d’art, par laquelle Gregor Samsa est devenu un mythe, et pourtant ils sont privés de leur poids ontologique. Gregor Samsa ne pourra jamais être un terrestre, ni même, par sa manière d’exister en fiction devenu un mythe, disposer de la puissance de transformer un Moderne en terrestre. Justement parce qu’il est un être de fiction. Le problème provient de sa manière d’être inventé. Le problème provient de sa fabrication. Il ne peut être équivalent à un faitiche.

Il n’est pas un faitiche. Il n’est pas un fétiche, usage de l’imagination. Il n’est pas un fait, usage de la science à la recherche du réel. Il est une fiction issue de la littérature. Il ne produit pas alors d’effet. Aucun Moderne est entré en effiction [13] à la manière de Gregor Samsa. Il ne produit même pas d’effiction, qui est une modalité mineure du Moderne, sa capacité à prendre au sérieux jusqu’au point du réel ses fictions [14].

Intuition

Les sciences-humaines n’ont pas pris en considération le phénomène des soucoupes volantes. Or, il concernait totalement les Modernes, leur science et leur fiction. C’était un phénomène de SF. C’est par ce type de mise en pensée que des solutions pourront advenir. Il va falloir explorer et inventer des solutions exorbitantes, car l’évènement anthropocène est exorbitant.

Seuls les Modernes peuvent faire effiction car ils ont placé leur régime d’imagination sous la fiction. L’effiction sera la manière temporaire pour que les Modernes se sèvrent de leur modernité. Et quand il n’y aura plus de séparation entre Réel et Fiction, alors adviendra la nouvelle ontologie terrestre.

Le programme de cette troisième continuation latourienne serait d’utiliser le concept de faitiche au sein de la Nouvelle Classe Écologique afin d’apprendre à relier. Afin, aussi, de ne plus utiliser le concept nuisible de Réel. Ne plus séparer le Réel, le grand concept des Modernes avec leur science, des autres possibilités considérées comme imaginaires, imaginées, fictives, fictionnelles.

Texte © Dominiq Jenvrey – Illustrations © DR
Continuations latouriennes est un workshop de théorie fictionnaliste in progress de Dominiq Jenvrey.
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[1] Et en un certain sens, le nouveau livre de Philippe Descola, Les Formes du visibles, étudierait essentiellement des faitiches, sans utiliser ce terme, ce que Philippe Descola nomme figuration. Car le concept de faitiche est ce qui rend possible une anthropologie affranchie du relativisme culturel.

[2] Principalement la catastrophe écologique et climatique, c’est-à-dire la chute de la biodiversité et la hausse très rapide de la température moyenne. L’animisme peut être conçu comme un moyen d’infléchir les défauts du naturalisme, le mode ontologique qui a provoqué cette catastrophe. Il y a une attirance des Modernes naturalistes envers l’animisme.

[3] En ce sens, ils n’ont jamais été Modernes, principal apport de Bruno Latour.

[4] Lire à ce sujet la recension d’Yves Citton, « Beautés et vertus du faitichisme« , Revue Internationale des Livres et des Idées, n° 14, nov. 2009, p. 27-32.

[5] Et également de l’expertise conceptuelle d’une philosophe. En 1995 fut publié Médecins et sorciers de Tobie Nathan et Isabelle Stengers. Ce livre est considéré depuis comme le manifeste de l’ethnopsychiatrie. À écouter, l’entretien radiophonique que j’ai eu avec Tobie Nathan à propos de ce livre (L’émission du fictionnaire, 2013)

[6] Petite réflexion sur le culte moderne des dieux faitiches, 1996, rééd. 2009.

[7] Bruno Latour, L’Espoir de Pandore, 1999, rééd. 2007, dans ce chapitre « Faits, fétiches, faitiches, la divine surprise de l’action ».

[8] Cette expression est utilisée bien souvent par Bruno Latour afin de qualifier les conceptions des Modernes, qui seraient celles d’un grand partage, d’une séparation, d’un dualisme, particulièrement entre Nature et Culture.

[9] Et cette séparation maximale, c’est la littérature, la considération dont elle jouit. Le personnage central pourrait en être Don Quichotte, qui se débat à cause de la fiction qui sépare du réel, et à cause de la littérature à laquelle il a cru comme un réel.

[10] À ce sujet, le livre de Françoise Lavocat, à son corps défendant, en est une preuve : Fait et fiction, pour une frontière, 2016.

[11] Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence, une anthropologie des Modernes, 2012.

[12] Bruno Latour, Où suis-je ?, 2021.

[13] La fiction qui produit de l’effet au point de l’action. Ce terme est repris du philosophe Peter Szendy, lire la première « Continuations latouriennes ».

[14] Il faudrait préciser que cette capacité est rare et qu’elle a été avant tout identifiée chez ceux qui voient des soucoupes volantes et qui pensent avoir été enlevé par des extra-terrestres, à la manière de Betty Hill. Cf. Dominiq Jenvrey, Le Cas Betty Hill, introduction à la psychologie prédictive, 2015.