
Oiseaux dans la neige
Vois
comment ils tracent,
sur le marbre même
de ce lieu,
des sept étincelants et des quatre imprimés,
des onze et de huit impeccables,
abracadabra
d’un rituel mystique
ou symbole
dessiné
sur une porte de sorcier.
Semblables à des tablettes d’anciens caractères,
nos drapeaux de jardin évoquent désormais
les grands et les très grands ;
nos drapeaux de jardin glorifient
en hiéroglyphes sculptés,
ici le roi et le roitelet reposent,
ici le prince et la dame se reposent,
les reines mythiques dorment ici
avec les héros qui sont morts
dans une guerre sainte et juste.
Hiératique, mince et précis,
le tracé de ce qui s’écrit ici
proclame ce que n’a pas dit
l’Égypte à propos de ses morts.
//
Birds in Snow
See
how they trace,
across the very-marble
of this place,
bright sevens and printed fours,
elevens and careful eights,
abracadabra
of a mystic’s lore
or symbol
outlined
on a wizard’s gate.
Like plaques of ancient writ
our garden flags now name
the great and very-great;
our garden flags acclaim
in carven hieroglyph,
here king and kinglet lie,
here prince and lady rest,
mythical queens sleep here
and heroes that are slain
in holy righteous war.
Hieratic, slim and fair,
the tracery written here
proclaims what’s left unsaid
in Egypt of her dead.
*
Eurydice VII
Au moins j’ai mes fleurs à moi,
et mes pensées, aucun dieu
ne peut me prendre ça ;
j’ai ma foi en moi pour présence
et mon esprit pour lumière ;
et mon esprit qui l’a perdue ;
le sait ;
bien que petit contre le noir,
petit contre les roches informes,
l’enfer doit éclater avant que je me perde ;
avant que je me perde,
l’enfer devra s’ouvrir comme une rose rouge
pour que les morts puissent passer.
//
Eurydice VII
At least I have the flowers of myself,
and my thoughts, no god
can take that;
I have the fervour of myself for a presence
and my own spirit for light;
and my spirit with its loss
knows this;
though small against the black,
small against the formless rocks,
hell must break before I am lost;
before I am lost,
hell must open like a red rose
for the dead to pass.
*
À Ithaque
Encore et encore,
les longues vagues rampent
et laissent sur le sable des traces d’écume ;
la nuit s’assombrit et la mer
prend ce ton
grave et désespéré que les épouses adoptent
quand s’est tout tari leur amour.
Encore et encore,
le fil emmêlé se distend,
encore et encore, encore et encore ;
encore et encore et tout est cousu ;
à l’instant où je noue le bout,
je souhaite qu’un ami fougueux
balaie impétueusement
ces doigts du métier à tisser.
Mes pensées lasses
jouent à trahir mon âme
juste quand mon labeur s’achève ;
vite tandis qu’est intacte la trame,
change maintenant, mon esprit, vite
et déchire ce motif-là
les fleurs si finement ouvrées,
les rives de la mer bleue,
la côte bleu marine de la maison.
La toile était plus que belle,
cette toile d’images là,
des enchantements que je croyais
les siens, que moi j’avais perdus ;
en tissant son bonheur
dans le cadre de la couture,
en tissant son feu et son cadre,
je croyais fini mon travail,
je priais pour qu’un seul
de ceux que j’avais éconduits
puisse d’un baiser triompher
de cette longue attente.
Mais chaque fois que je vois
mon œuvre si bellement
tissée en souhaitant en garder
l’image et la vision d’ensemble,
Athéna endurcit mon âme.
Penchée sur mon esprit,
je vois comme comme des traits de pluie
son char avec ses traits,
je vois tomber les flèches,
je vois s’avancer le seigneur
comme Hector seigneur de l’amour,
je le vois assorti à de beaux
rivaux brillants, et je vois
détaler ses rivaux subalternes.
//
At Ithaca
Over and back,
the long waves crawl
and track the sand with foam;
night darkens, and the sea
takes on that desperate tone
of dark that wives put on
when all their love is done.
Over and back,
the tangled thread falls slack,
over and up and on;
over and all is sewn;
now while I bind the end,
I wish some fiery friend
would sweep impetuously
these fingers from the loom.
My weary thoughts
play traitor to my soul,
just as the toil is over;
swift while the woof is whole,
turn now, my spirit, swift,
and tear the pattern there,
the flowers so deftly wrought,
the borders of sea blue,
the sea-blue coast of home.
The web was over-fair,
that web of pictures there,
enchantments that I thought
he had, that I had lost;
weaving his happiness
within the stitching frame,
weaving his fire and frame,
I thought my work was done,
I prayed that only one
of those that I had spurned
might stoop and conquer this
long waiting with a kiss.
But each time that I see
my work so beautifully
inwoven and would keep
the picture and the whole,
Athene steels my soul.
Slanting across my brain,
I see as shafts of rain
his chariot and his shafts,
I see the arrows fall,
I see the lord who moves
like Hector lord of love,
I see him matched with fair
bright rivals, and I see
those lesser rivals flee.

Poèmes extraits de « Collected Poems : 1912-1944 », New York, New Directions Book, 1983, prépubliés en 1928 dans le numéro XXXIII de la revue Poetry.
Textes © Hilda Doolittle (trad. inédite © Raymond Farina) – Illustrations © DR
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