Plus voyeur qu’un limier de Closer, plus justicier qu’un lanceur d’alerte, toujours acerbe et fouineur, furieux à dévoiler, le mauvais coucheur de Versailles est le régisseur d’un casse-pipe drolatique édifiant pour notre présent identiquement dénonciateur et accusateur.

Que Saint-Simon, l’inquisiteur masqué de la cour, soit le plus inactuel, le plus archaïque, le moins démocrate ? C’est évident. Haro sur lui ! Qu’il soit ce poudré d’antique passion, ce nain vengeur à huit volumes de la Pléiade, étalés de rang, sans bornes ni paragraphes ni transitions ? Cela est vrai. Qu’il soit l’illisible entasseur, incapable d’une quatrième de couverture décente et de chapitres dûment numérotés ? Qu’il soit ôté des biblis ! Qu’il soit ce voyeur vaniteux si abondant par ses tomaisons et restreint dans ses obsessions ? Rien de plus vérifiable. Qu’il ne se contienne ni aux œuvres minces ni aux fascicules d’agrément dévolus aux modernes populations ? Rien de plus juste. Qu’il soit l’enragé risible, le défenseur emmanché de l’authentique noblesse, le pourfendeur d’un Louis XIV assoupli aux bassesses de la bourgeoisie ? C’est le moins qu’on puisse constater. Qu’il se veuille justicier d’une monarchie engloutie ? Remisez-le aux archives ! Mettez-le aux plombs ! En caisses ! Qu’il soit inutile à notre démocratie rodée aux récits de calibre médian et soumise aux vils protocoles, ceux de lucre et de feintise, qu’il avait pressentis et honnis ? Qu’il soit bouté hors du manuel des proses républicaines ! Hors des rayonnages où il menace l’espace des romances admises pour le délassement citoyen !

La royauté a disparu. Des attributs sacrés de la Couronne que Saint-Simon avait tant chérie, il ne reste, avec l’abbaye-nécropole de Saint-Denis, les reliques de la Sainte-Chapelle, les lys des armes de France, le sceptre et la Sainte Ampoule du sacre de Reims, il ne reste plus que la langue française. Par ses Mémoires, Saint-Simon voulait préserver la matière primitive de la monarchie, mais son œuvre n’a pu sauvegarder que la substance médullaire du français.

Que le duc, en ce siècle vingt-et-unième, soit réduit à rien, ranci dans son étui royal, n’empêche pas que l’obtus des pairies et titulatures de l’ancien royaume demeure, à ce jour, le plus grand écrivain français. Qui pourrait bien le nier ? Lui dont Proust et Céline, nos ultimes idoles, se sont réclamés par priorité, à l’exclusion de toutes les plumes nées après la Révolution. Loin de Tite-Live, qui produisit une Histoire de Rome en 142 livres, Saint-Simon surpasse toutes les sommes de France, par ses dix mille pages denses et sanguines jusqu’au collapsus. Une sorte de notaire halluciné, d’huissier noir de suie, envoyé en mission punitive par les héros d’ancienne roche, ceux de la noblesse d’épée ; un homme court, sans ampleur, mais de vieille seigneurie, débilisé par le furetage généalogique, défiguré par l’ivresse justicielle.
Son thésaurus du Grand Siècle est écrit en cinq et dix français magnifiques saisis à toutes époques et toutes régions, escamotés à toutes populaces et tous métiers ; cent styles et mille portraits à foudres et flèches dont l’équivalent ne se trouve nulle part. Ses Mémoires restent l’herbier définitif des proses de France, avant l’essartage des académies et le désherbage final que nous vivons ; une anarchie de broussailles splendides et courtaudes, de bois surfins et de grandes hêtraies, un jardin des espèces dépeignées et des plants bouturés à l’excès qui fondent l’art poétique – le trésor racinaire du royaume français.

Quand bien même irions-nous à sa rencontre sur le fil de lectures tronquées, ou d’extraits choisis, le duc dispose des meilleurs atouts pour satisfaire les pulsions qui, de part en part, secouent les lettres de notre temps. Mais oui ! Il est de nos travers et de nos lubies. Vous en doutez ? D’abord l’exactitude. Sa soumission larbine à l’événement vu et entendu et registré préfigure notre culte de l’info en continu. Si nos écritures actuelles sont serves des faits jusqu’au dernier cuir et s’en revendiquent plus que de raison, entravées par l’éphéméride, engrenées aux plus infimes tremblements d’aiguilles, Saint-Simon fut esclave plus encore, minutier à la lutte, qui dépiauta, jusqu’à l’écœurement, les mémoires les plus arides et plats de son temps, ceux de Dangeau le fade, ceux de Torcy l’ennuyeux.

L’inféodation stéréographique aux banalités journalières des néo et post-réalistes contemporains est de même tissu : hégémonie des biofictions et docufictions, variantes autofictives infinies de niaiserie, romances puériles, victimaires ou vengeresses, égomaniaques ou sociomaniaques. Les Mémoires illustrent et subsument férocement tous ces sous-genres monolinguistiques et exposent leur vanité. Les Mémoires s’en remettent à l’exclusive du regard, avec une force verbale polyphonique et scopique si forte qu’ils se laissent lire comme à la lorgnette et contempler plein écran. Il suffit, trois siècles plus loin, de remplacer la domination naissante de la classe bourgeoise par la dictature culturelle de notre classe moyenne, si apeurée de sa fin, si haineuse de toute excellence, et soudain les Mémoires réverbèrent d’étranges lueurs.
Attiré aux venins, empli de poisons, flaireur des vices, exposant malfaçons et déviances avec suavité, Saint-Simon se passionne des bassesses nouvelles jusqu’à la frénésie. Nous devrions le fêter, tant il met sa loupe sur les difformités physiques, les tares morales, comme le font désormais gazettes et télés adeptes du trash bashing. Nul mieux que cet inquisiteur collé à l’œil de bœuf ne satisfait l’actuel appétit du scandale et l’éternelle fringale des badauds venus voir l’échafaud – ce goût sexuel de l’épiage et de la dégradation que la Terreur a inscrit dans le répertoire français.

Plus gossiper que les lecteurs de Closer, jaseur supérieur, Saint-Simon assoit ce goût si piquant des petites et grandes cruautés ; il assouvit notre passion érotique du dévoilement. Affreux cancanier, planqué au dernier rang, reptant parmi les perruques, « sans cesse aux écoutes », « occupé à pomper », Saint-Simon serait, à devoir se réincarner, un ragoteur curial digne de la version espagnole de Gala, un potineur sans scrupule, paparazzo sous le lit et limier de hautes sources, appointé par les gazettes, implacable à désigner les bâtards et champis des petites principautés, les starlettes engrossées par les héritiers niais. Ni annales, ni roman, les Mémoires ne forment pas tant une stricte chronique qu’un énorme et pharaonique racontar, assemblé au secret, ajointé en complot, pour qu’explose la Vérité.
À un lectorat désormais ennuyé des longues phrases et conditionné, depuis des décennies, par le nervosisme narratif saxon, les Mémoires offrent la science sécante d’un rythme vibratile effréné, un déferlement inouï de poses et de voix. Le duc met en scène, sans langueurs ni longueurs, des centaines de figurants unis, mieux que dans les séries américaines, par félonies, traîtrises, pactions, coucheries successives et entremêlées. Saint-Simon a dénoncé l’assomption de la bourgeoisie et du mime nobiliaire ; il est le premier à avoir levé le rideau et montré l’illusoire du pouvoir, ce théâtre des apparences et des « écorces », que nous avons nommé et théorisé comme Spectacle, dans sa résurgence démocratique moderne.

S’il fallait pousser plus loin, il conviendrait d’ajouter que ce rejet de la littérature comme art, ce dédain du style, si prégnant aujourd’hui et revendiqué, était pleinement partagé et assumé par Saint-Simon soi-même qui, tout brillant qu’il fût, se piquait de n’être point écrivain, méprisant les lettrés de profession, et Voltaire en premier, qu’il jugeait allogènes à l’honneur et la gloire du rang. Saint-Simon se préconisait d’une manière cavalière et d’un déjeté, d’une façon d’aller currente calamo, avec cet air de naturel, interdit aux bourgeois et aux roturiers.
Ses onze portefeuilles aux armes ducales ont été publiés bien après sa mort, survenue à 80 ans, en 1755. Il n’escomptait ni la gloire ni l’argent. Sa besogne, comme on sait, a été accomplie dans un cagibi, au tamis des chandelles, sans le moindre profit. Protégé de tentures grises, balustré de flammes tremblantes, Saint-Simon a écrit d’outre-tombe, plusieurs décennies après la disparition des figurants. Sa matière était froide, dès la naissance. Mais elle demeure vivace, sauvée par le miracle du style de la rigidité cadavérique dont notre littérature, comme notre démocratie, sont simultanément affectées ; cette rigor mortis que Saint-Simon avait démonisée, dans une Lettre au Roi, prémonitoire des renversements à venir, comme « anéantissement universel consommé du dedans ».

Texte © Philippe Bordas – Illustrations © DR
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