La tragédie passée est là, au présent

Je suis face au numéro 35 de la rue des Rosiers, il fait chaud, il fait beau, des roses sont accrochées au-dessus de la rue, des touristes se baladent, c’est léger, c’est joyeux, c’est l’été.
Une vision fait surface, vient se superposer. Une image intérieure.
Ita est assise, seule, dans sa petite chambre du 4e étage du 35 de la rue des Rosiers.
C’est également l’été, c’est le 16 juillet 1942. Ita le sait, la rumeur s’est répandue, demain à l’aube, on viendra la chercher, la police française viendra la chercher, demain une rafle aura lieu, demain la catastrophe aura lieu.
Tout me happe. La tragédie passée est là, au présent. Tout me happe.

Un titre surgit, L’Esprit de sel, qui va agir comme une boussole.
Comme un précipité.
« L’esprit de sel », comme le nom que l’on donne à l’acide chlorhydrique, « l’esprit de sel » comme l’esprit de Ita qui m’habite, le sel comme celui des harengs, le sel comme celui de la mer que Ita rêve de découvrir, le sel comme celui qui recouvre la femme de Loth, pétrifiée.

Des traces, seules des traces.
De Ita, je n’ai que cela. Des demandes de papiers, des refus de séjour, des documents administratifs, des traces de l’exil, de la Pologne en Belgique jusqu’à Paris.
Des traces, seules des traces.

Mendel le dit à Ita, sa fille : « Si un jour le monde veut te changer en statue de sel, chère Ita, ne l’oublie pas, raconte ».

Seule peut l’écriture.
Il faut écrire, je le dois, la voix de Ita est en moi, je l’entends, elle demande à parler, elle demande à se dire, au présent.

Alors, écrire,
écrire dans les trous, écrire à l’intérieur des failles, écrire dans les vides.
Écrire tout ce que l’on ne sait pas de Ita.
Inventer Ita.
Écrire avec recueillement, écrire avec modestie, écrire comme une prière.
Dire l’exil, dire la vie empêchée.
Dire la voix de Ita, dire l’absence de plainte de Ita, dire son courage, sa force, dire sa résistance face à l’immonde.

Être le passeur, rien d’autre. Être la chambre de résonance de la catastrophe.
Rendre grâce par-delà le passage du temps.

Écrire dans un souffle, dans un mouvement,
écrire sans virgule, sans point, pour ne rien arrêter, pour que le texte puisse être lu, puisse être dit à voix haute,
écrire comme on chante,
écrire un kaddish.

Alors, maintenant,
aujourd’hui,
espérer,
aujourd’hui que le texte n’est plus le mien,
maintenant qu’il est celui de l’Autre,
espérer que la voix de Ita soit entendue, soit reprise, soit partagée.

Espérer dans le jeune homme, dans la jeune fille,
espérer que la voix de Ita rencontre leur cœur,
espérer qu’à leur tour ils parlent, ils racontent, ils transmettent.

Alors, aujourd’hui,
alors, pour demain,
rêver,
rêver que nous quittions les rives du cynisme, des paroles absentes à elles-mêmes, de la paranoïa,
rêver d’en finir avec la figure du bouc émissaire,
rêver d’accueillir les exilés, rêver de réaliser que l’Autre est notre grande chance,
rêver que ce petit texte, L’Esprit de sel (Le Canoë, 2026), touche, déplace, mette en mouvement, une seule personne.

Rêver à un monde qui échappe aux réponses, aux « sachants »,
rêver à un monde qui questionne, qui se questionne,

rêver d’un monde de frères humains,
rêver de cette joie.

Texte © Guillaume Viry – Illustrations © DR.
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