D’Asphalte et de nuée : là où le mal délivre

D’Asphalte et de nuée (Incursion, 2020) débute comme une embardée, dans un récit âpre et tendu qui ne baissera plus de régime. Des adolescents, sans famille ni base arrière, sont capturés au hasard des routes, et le lecteur découvre avec Nols, le personnage principal, une bizarre et terrible détention. Prisonniers d’un bourreau invisible, un groupe d’adolescents se forme au cours des nuits de terreur. Les jeunes hommes se soutiennent et parviennent à s’échapper de ce bagne clandestin. S’engage une cavale à la recherche d’un asile où s’établir et vivre en liberté. Lâchés au monde, traqués, les sept rescapés sont en butte aux visions et rencontres propres aux friches et landes suburbaines, dans une hybridation de genres et d’atmosphères où le fantastique, l’horreur et le thriller se relaient d’un suspense à l’autre. Or, tout ce qui advient au septuor les élance, les hausse d’une sorte de prestige galvanique.

À l’origine d’Asphalte et de nuée, l’impulsion est très composite. Déléguer les traits humains qui me sont les plus chers à de jeunes personnages fut sans doute l’élément déclencheur. Écrire un texte où l’art, présent dans l’air comme une électricité ambiante, serait l’élément naturel de mes protagonistes, en fut un autre. Mais sans doute est-ce le contrat minimal ou le serment implicite de chacun de mes projets narratifs. La dimension esthétique et les qualités plastiques du texte ont ainsi prévalu, autant d’un point de vue sculptural que pictural. Ma volonté fut, et j’ignore si elle se vérifie à la lecture, de tailler dans une masse, un bloc homogène. Pour tenter d’y parvenir, il me fallait inventer un milieu et une situation presque reconnaissables à une teinte majeure, peut-être ce vert-de-gris que j’aime tant dans les contes militaires tels qu’Un Balcon en forêt ou Le Désert des tartares. Un environnement et une atmosphère propres aux territoires sans âge où j’aime à inventer mes personnages, entre frange suburbaine et no man’s land. Si D’Asphalte et de nuée appartenait à un genre, ce serait à celui du terrain vague. Ces lieux intermédiaires, loin de se limiter à des charmes bizarres, des lisières inexplorées, prédisposent à l’aventure déployée dans le roman. La description et l’image du décor y préfigurent les personnages. Mais si l’ingrédient pictural prédomine, il n’est pas séparé des flux et mouvements du récit. Embarrassé lorsqu’on m’interroge sur les rapports d’influences entre ma pratique de la peinture et celle de l’écriture, j’observe à la rigueur que l’écriture permet une plus grande variété de compositions et de touches, lesquelles, sur un tableau, vireraient à la boue. A l’écrit, un transparent perpétuel autorise l’ajout de strates à volonté ; chacune reste perceptible sous les autres. En quelque sorte, les pages ne se tournent jamais, elles se fondent dans la mire du lecteur. La description du cadre non seulement n’est pas coupée du récit à la façon d’un intermède mais elle incorpore les personnages, les double et les sertit, par un jeu de réfractions fines. Territoires et personnages sont inventés dans un rapport de réciprocité, ils naissent strictement les uns des autres. Cette aventure des friches et des marges recèle un peuplement spécifique. Dans mes peintures comme dans mes textes tend à revenir une figure de héros, isolé ou en groupe. Une humanité idéalisée et la recherche d’une stylisation propre à cet idéal. D’innombrables portraits imaginaires, visages, bustes ou silhouettes, depuis trente ans que je peins et dessine, reprennent ce profil d’outsider sans identité précise, modulable tel un personnage caméléon, doté de caractéristiques auxquelles je suis attaché, que j’admire, ou dont je suis intuitivement solidaire. Le groupe d’adolescents au fondement de mon roman donne une version emblématique de ces qualités dont l’énumération fine ne saurait rendre compte. Un rayonnement unifie ces valeurs. Ces jeunes personnages semblent surgir d’un élément farouche, d’une dimension agressive, voire d’un camp d’entraînement fictionnel. Une manière de sculptures mobiles affûte leurs gestes et leurs mots. Ils fulgurent plus qu’ils n’agissent.

Texte & Illustrations © Nicolas Rozier – Photographies © DR