Doubles & Coïncidences : En réalité, de la fiction

8 novembre 2020. Le départ de la 9e édition du Vendée Globe – tour du monde à la voile en solitaire, sans escale et sans assistance – est donné aux Sables-d’Olonne où je suis allé pour la première fois de ma vie trois mois plus tôt. Durant ce même été, j’ai trouvé dans une boîte à livres de ma ville un exemplaire du roman de Jules Verne, Le Tour du monde en quatre-vingt jours, dans l’édition Folio junior que j’aimais tant enfant pour les histoires elles-mêmes, mais aussi pour les couvertures, toutes dessinées par Enki Bilal. Or, ce titre manque justement à ma collection, peut-être parce que j’en connaissais déjà l’intrigue et les personnages grâce à son adaptation en dessin animé. Pour moi, Phileas Fogg était un lion, Passepartout un chat et Fix un chien : la fiction littéraire avait été remplacée par son double audiovisuel.

Aussi, saisissant la main tendue par le hasard, je décide de commencer la lecture du Tour du monde en quatre-vingt jours le jour même du départ de la course et le termine rapidement, happé par le plaisir de découvrir enfin le texte original. Les semaines passent, et puis le 28 janvier 2021 à 04h19, Yannick Bestaven remporte le Vendée Globe en 80 jours 3 heures 44 minutes et 46 secondes. D’autres concurrents avaient déjà mis 80 jours (et même moins) lors de précédentes éditions, mais c’est la première fois que le vainqueur réalise le temps choisi par Jules Verne. Mieux encore : les huit premiers de cette année finissent l’épreuve en 80 jours, soit un improbable écart entre eux de moins de 24 heures après environ 52 000 km de circumnavigation (45 000 selon la ligne « droite » théorique). Un parallèle explicite avec le roman qui n’échappera à personne, Yannick Bestaven choisissant même d’intituler son livre Mon tour du monde en 80 jours [1].

Ce parallèle entre fiction et réalité ne s’arrête pourtant pas là, puisqu’un deuxième rapprochement – à ma connaissance jamais signalé – unit de façon beaucoup plus étrange ce résultat sportif à l’invention littéraire du romancier : les deux protagonistes ont obtenu leur victoire finale après la soustraction d’un temps « abstrait » à leur temps réel. Pour Phileas Fogg, il s’agit des 24 heures de décalage horaire accumulées d’est en ouest (le même sens que celui du Vendée Globe) alors qu’il pense avoir perdu son pari et être de retour à Londres avec un jour de retard. Quant à Yannick Bestaven, il franchit la ligne d’arrivée à la troisième place, mais il est officiellement déclaré vainqueur au même instant, le jury de la course lui ayant accordé au préalable 10h15 de compensation pour sa contribution au sauvetage d’un autre concurrent.

Deux héros donc – aux deux sens actuels du terme, le personnage principal d’une histoire imaginée et l’auteur d’un exploit avéré – qui font coïncider de manière troublante réalité et fiction [2]. Mais déjà, quelques années après la parution du roman, une autre personne de chair et d’os avait pris Jules Verne au pied de la lettre en décidant de battre Phileas Fogg avec ses « propres armes » (paquebot et train principalement) et un trajet presque similaire. Il s’agit de la journaliste états-unienne Nellie Bly qui quitta New York le 14 novembre 1889 et y fut de retour le 25 janvier 1890 (à quelques jours près les dates de Yannick Bestaven), soit une victoire incontestable sur sa source d’inspiration comme indiqué dans le titre du livre qu’elle publia l’année même de son record : Le Tour du monde en 72 jours. Cette jeune reporter reçut à son arrivée les félicitations de Jules Verne qu’elle avait rencontré chez lui lors de son passage en France et qui, à cette occasion, lui avait montré son bureau et la carte géographique utilisée pour écrire son histoire. Ainsi, Nellie Bly nous apprend dans son récit que l’écrivain eut l’idée de son livre à la lecture d’un article scientifique dans un journal, et surtout, en réalisant que les calculs de son auteur ne prenaient pas en compte le décalage horaire. C’est donc à partir du champ des possibles ouvert par cet oubli que Jules Verne a imaginé la fin de l’histoire, avouant même : « Si cela n’avait pas été pour son dénouement, je n’aurais probablement jamais écrit ce livre » [3].

L’aventure de Nellie Bly frappe aussi par les nombreux éléments troublants qui renvoient aux questions de doubles et de coïncidences, y compris avant son départ. Quand elle propose ce défi au rédacteur en chef de son journal, le New York World, celui-ci lui apprend, en effet, qu’il vient justement de le proposer à un autre journaliste. Pour autant, l’enthousiasme et la personnalité de la jeune femme le feront changer d’avis à la fin de leur discussion. Par la suite, Nellie Bly apprend au cours de son voyage qu’elle se bat contre un véritable double d’une étrangeté digne des fictions du 19e siècle, à mi-chemin entre William Wilson d’Edgar A. Poe et Le Double de Dostoïevski. Car une autre femme – journaliste et états-unienne elle aussi – est en train de tenter le même pari, mais en sens inverse et au départ de San Francisco. Une femme sans nom ni prénom, simplement désignée comme « l’autre femme » et qui semble entretenir une confusion quant à leur identité « commune » (on dit à Nellie Bly qu’elle travaille pour le même journal qu’elle…). Un double d’autant plus négatif, voire maléfique, qu’il semble bénéficier de lettres de recommandation officielles lui permettant d’avancer le départ de certains de ses moyens de transport. Comme une sorte d’agent très spécial, à défaut d’être secret…

Si Nellie Bly cultive peut-être ce flou dans son livre pour mieux renforcer la part de mystère liée à leur « ressemblance », il convient de noter que son alter ego anonyme porte en réalité le même prénom qu’elle : l’inconnue s’appelle Elizabeth Bisland et Nellie Bly n’est autre que le nom de plume d’Elizabeth Jane Cochrane. Mais surtout – et enfin – on retrouve les deux aventurières nommément citées par Jules Verne dans son roman Claudius Bombarnac, du nom du personnage – lui aussi reporter – qui voyage sur la ligne ferroviaire transcaspienne entre le port d’Ouzoun-Ada et Pékin [4]. Ou comment boucler cette fois, non pas un tour du monde, mais la boucle de la fiction passée par la réalité après une naissance due à la combinaison de la science et de l’imagination. Autant d’allers-retours entre des univers loin d’être opposés ou même clairement distincts qui, à force de se répondre, mettent à mal les frontières simplistes et artificielles du dualisme. À l’image de la célèbre formule « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » du chimiste Antoine Lavoisier, citation apocryphe, c’est-à-dire flottant elle aussi quelque part entre réalité et fiction…

Texte © Pierre-Julien Brunet – Illustrations © DR
Doubles & Coïncidences est une série créative de fictionnalisme. 
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[1] Écrit avec la collaboration d’Éric Loizeau (Gallimard Loisirs, 2021, réédité en Folio deux ans plus tard). Quelques mois après son arrivée, Yannick Bestaven citera parmi ses premiers souvenirs de lecture Le Tour du monde en quatre-vingt jours de Jules Verne, et parmi ses conseils de lecture, les bandes dessinées d’Enki Bilal.

[2] Leur proximité aurait pu être plus étonnante encore si le Vendée Globe avait choisi pour nom celui de l’autre grand défi à la voile autour du monde (en équipage cette fois) : le Trophée Jules-Verne…

[3] Nellie Bly, Le Tour du monde en 72 jours, Le Seuil, coll. Points, 2017, p. 49. Un ouvrage trouvé dans la même boîte à livres (de Pandore) de ma ville, en même temps que le livre le plus célèbre de Nellie Bly, 10 jours dans un asile, cette jeune femme étant aussi une pionnière du reportage d’immersion clandestin.

[4] Il est amusant de noter qu’il travaille pour le journal Le Vingtième Siècle, clin d’œil probable à son homologue « réel » (Le Siècle) dans lequel Jules Verne a lu l’article scientifique à l’origine des aventures de Phileas Fogg. Étonnamment, le roman indique qu’Elizabeth Bisland a bouclé son tour du monde en 73 jours alors qu’elle en a mis 76 : simple erreur du romancier ou changement volontaire visant à intensifier encore la rivalité entre les deux femmes pour les besoins de la fiction ?