Épouser la forme : un état tendu d’alerte

Quand on s’agrippe aux failles, on s’attache aux fractures, aux fissures. S’attacher aux fissures, c’est les agripper, y glisser ses mains. C’est explorer ce qui n’est pas, ce qui serait, ce qui pourrait être, ce qui a été.

(des) SUJETS
Se perdre (perte – de sens, de repères)
Chercher en tournant en rond. Donc, cercer (de cerce). Tourner autour de son livre en cours. Épouser la forme, du en cours.
Dans et hors sujet. Hors champ.

(des) FAUX DEPARTS
Au départ de (éd. Nous, 2021), des faux départs.

UNE FRACTURE
Une fracture, précisément. Du poignet droit. Michaux et les autres ont su se servir de leur bras valide. Moi non, je n’ai qu’une latéralité. Ma main majeure ne pouvant plus rien, j’avais aussi perdu mon cerveau. J’avais perdu le nord, mon nord. C’est ainsi que j’ai compris que ma main était le prolongement de mon cerveau, que je pensais manuellement, que je n’écrivais pas mais que je fabriquais, malaxais, pétrissais. Que lorsque j’écrivais, je façonnais, fabriquais.
Une fois libérée du plâtre, j’ai alors tracé des chemins de perte. Tracer la perte ?

(puis) FIGURER
Recomposer les sinuosités de la perte a posteriori. J’ai ainsi figuré la pensée de la perte, par des graphes (Cf. Hubert Lucot). Figurer, ici, ce serait donner forme à un dédale. En le survolant, vu d’en haut mais pas trop, des nuages (bas).

(les) FAILLES
Mais pourquoi la perte ? Parce que j’explore mes failles, fissures, fractures majeures (les mineures sont trop nombreuses). L’une après l’autre. Le temps, la fuite du temps. Le rapport au vêtement, à la couture. Faire avec les moyens du bord.
Je me perds depuis toujours. Partout, dans une cité nouvelle, dans un hôtel, sur une route de campagne, en ville, dans un parking souterrain, parfois dans un appartement (Je ne me perds jamais en forêt, contrairement à mes acolytes. Je n’y vais jamais seule car je serais incapable d’y retrouver mon chemin.). Et j’aime me perdre, quoiqu’il m’en coûte. Ça m’a d’ailleurs coûté très cher, parfois. Jean-Michel Alberola, que j’écoutais à la radio il y a peu, disait que pour créer, il fallait fuir, fuir quelque chose. Peu importe le quelque chose.

(et) FUIR
Se perdre, c’est aussi fuir, fuir le but, la fin, l’objectif, l’assignation. En se perdant, on n’est jamais sur une ligne droite, on est toujours en exploration aléatoire. Ainsi, je suis assignée à traverser, en long, en large et de travers, l’espace. À arpenter les marges, à les occuper, à les peupler. Ne jamais aller là où je suis attendue. Plutôt même contourner, détourner, dériver. Je fuis. Une perte, ce peut être une fuite, non ?

(puis) CHERCHER
, c’est un livre sur ce que je cherche et que je ne trouve pas, dont je ne peux rendre que la recherche. Dans un livre, donc un champ. Une terre, un jardin, un petit monde avec des petits peuples.

UN PETIT MONDE
, c’est l’une de mes planètes. Un électron libre. Un microcosme déployé. Une vue plongeante de l’extérieur vers l’intérieur.

(et) MODELER
Et est un objet. Que j’ai modelé, brisé, recollé, recomposé.
J’écris patiemment. Ici, pas de contraintes. Pas d’urgence, pas de limites. Donc, je prends le temps. Je me documente. Je dresse une carte mentale dont j’explore chacune des branches, les unes après les autres et je m’entoure : Bolaño, Schmidt, Gomez de la Serna, Ozu, Brautigan, etc.

TRAVAILLER
Il y a peu, nous avions une discussion animée, des amis et moi, sur l’inspiration. L’une me disait qu’elle écrivait sans retouche, qu’elle était dans une sorte d’exaltation. Je répondais que moi je travaillais, c’est tout. Beaucoup, c’est tout. Que j’écrivais sans inspiration, qu’il suffisait que je me mette au travail, que je passe à l’action. Foncer, tête baissée, après avoir pris la mesure du champ (de bataille). Parfois, pas de terrain gagné. Souvent, recul de la troupe (moi et moi).
Chercher la forme qui, une fois trouvée, est mon angle d’attaque.

UNE FORME
Je disais que je relisais, retouchais, longtemps, souvent. Comme on prendrait le temps de l’expérimentation. Ou celui de confectionner un vêtement.

1. Une idée
2. La pensée du futur vêtement/livre
3. Sa fabrication virtuelle (anticiper les écueils)
4. Le dessin du patron
5. Le choix des matériaux, des matières
6. Repérer la trame
7. Le report des tracés sur la matière
8. La découpe, le montage
9. Le bâti
10. La couture
11. La reprise des erreurs. Parfois (en) découdre
12. Les finitions, ah les finitions. A tous petits points, au fer à repasser, à coups de ciseaux.

La structure (du livre) finit par s’imposer. Mais elle prend son temps. Le tout, c’est de bien la chercher.

(enfin) UNE CONSTRUCTION
Un assemblage, pas à pas. Comme un ensemble de céramiques dépareillées et recomposées en veillant à ce que chacune des pièces appartienne à un objet différent. Un patchwork. Un édifice souple.
Un jeu de patience. Un défi.

(grâce aux) PETITES MAINS
Je suis une écrivaine ouvrière-couturière-bricoleuse-cuisinière-inventeuse, du côté des petites mains – celles qui sont toujours à l’œuvre sans qu’on les voie. Pas virtuoses, juste opiniâtres.

CULTIVER (encore)
Revenons à nos moutons. À nos moutons, car il faut aussi tout ratiboiser pour que ça ressemble à quelque chose in fine. Les moutons, ça se tond. Et puis ça broute de l’herbe. Il est donc aussi question de cultiver son jardin, ici. Et parfois, de le laisser aller, de le laisser s’emporter.

MES MONDES (toujours)
est donc un peu tout ça, un lieu d’exposition, où ça circule vivement.
Un jardin, où ça croît allègrement. Un petit plat mijoté et concocté avec des ingrédients singuliers. On appelle ça : revisiter – soit, revenir sur ses pas – un plat.
Un vêtement, à l’instar de la robe proustienne (une architecture). Une question d’équilibre et de matériaux. Quelque chose de solide.
Un microcosme fourmillant où l’harmonie n’est guère de mise et où la diversité est préservée.
Une spirale.

TOUT ÇA (etc.)
, c’est une recherche autour de la perte, une cerce (car elle tourne un peu en rond). C’est une mécanique : ça doit tourner.
, c’est le vêtement verbal fluide et moulant de la perte.
Mais comment faire un livre qui se perd lui-même ? En cherchant bien, on y arrive.
Il y a plusieurs débuts à ce projet et il y a plusieurs fins. Il y a donc plusieurs histoires.

BRODER (et oui)
Et les dessous de fabrication ?
D’abord, des broderies. Sauvages. Après le poignet cassé, il me fallait faire ce que j’avais en tête. Faire pour voir donc pour écrire. Sans être voyante.
, ce furent donc des dessins et des dessins bruts, des images de perte. Des broderies tout aussi brutes, rapides et sans dentelle.
L’invention d’un peuple (les miens), les cerceurs, leurs coutumes, leurs mœurs. Leur terre, la station Gyro. L’écriture, puis la réécriture, puis la réécriture. Presque un ciselage. Du mot à mot, pas à pas.

REGARDER
Tracer un à voir et à lire. Un volume plastique.

COLLECTER
Inviter ses amis à raconter leurs aventures : je fais une enquête sur la désorientation. Racontez-moi, sans flonflon, vos histoires. Recevoir ce matériau. Tenter la taxinomie, tenter l’analyse anthropologique. Tâtonner. (S’)échouer. Revenir au point de départ.
Tout casser pour recomposer et mêler les récits de perte. Il y avait de quoi s’y perdre. Se perdre dans les pertes. Un puits sans fond, se perdre

ARTICULER
Puis ce furent les articulations. L’articulation, c’est l’enjambement. Comment faire en sorte que ma composition tienne debout, qu’elle se meuve (à grandes enjambées) ? Qu’elle se meuve en dérivant ? J’ai donc brouillé les pistes. Un peu roman, un peu poésie, un peu traité scientifique, un peu documentaire.

TOURNER
Et j’ai laissé la jubilation conduire le tout.
trépigne, s’énerve, bouge. Un livre voulu vivant, remuant (les codes), déroutant.
Où suis-je ? Où vais-je ? Où allons-nous ?
J’étais perdue dans ce monde.
Je le suis toujours aujourd’hui.
Conjurer les pertes.

Texte © Véronique Vassiliou – Illustrations © DR