En 1926, le cinéaste russe Sergueï Eisenstein, l’auteur du Cuirassé Potemkine, a l’idée d’un film ayant lieu dans un gratte-ciel de New York entièrement construit en verre. 1926, c’est un an après Le Cuirassé Potemkine qui a rendu Eisenstein célèbre dans le monde entier. Une tour de verre, un gratte-ciel transparent, de celui qui émergea après l’invention de l’ascenseur qui, en tant qu’instrument technique, se moque et s’est toujours moqué de l’avertissement de Dieu, après qu’Il a détruit la tour de Babel. Le projet de sa Glass House poursuivra Eisenstein jusqu’à la fin de ses jours, un peu comme Mallarmé son Livre qui devait contenir la source et l’aboutissement de tous les livres. Glass House au cinéma et Le Livre de Mallarmé en poésie figurent aussi, sans doute, un point de non-retour. Après eux, toutes querelles des Anciens et des Modernes auraient paru, qui sait, superflu.

Imaginez que vous deviez filmer une tour de Babel transparente. Les murs, plafonds et planchers du building laissant traverser la lumière. En haut, en bas, à droite, à gauche, tout le monde voit tout le monde. Où sont les seuils ? Où sont les limites ? Sommes-nous au paradis ou en enfer ? Utopie ou dystopie ? Goulag ou phalanstère ? Et surtout, pour un film, comment cadrer ? Où planter sa caméra pour réaliser un film que le spectateur pourra regarder, quand, de haut en bas et sur les côtés, l’espace est transparent ? Contrairement à Godard, la question essentielle du cinéma, pour Eisenstein, n’est plus le montage, mais le cadre. Heureusement, depuis les maîtres verriers de l’île de Murano, à quelques minutes en bateau de Venise, l’art du verre n’est plus un mystère pour nous depuis des siècles. Aujourd’hui, tous les types de verres, épaisseurs, résiliences, formes dynamiques et couleurs, tout en verre semble possible, du carafon au microscope atomique. On peut donc cerner un seuil, une limite, deviner les murs, même en filigrane, à travers les multiples appartements et bureaux composant la Glass House d’Eisenstein. On peut imaginer une vie, une société humaine en grappes et en surimpressions, de haut en bas, dans sa Glass House.

Le synopsis de la Glass House est génial, parce qu’il présente non seulement, à partir d’une a-topie – un non-lieu ni utopique ni dystopique – un drame filmique exemplaire, mais aussi parce qu’il offre une forme cinématographique à la question communiste de l’individuel et du collectif, comme je vais tenter de le montrer dans ce texte.
Dans les années 20, avec Glass House, Eisenstein cherchait aussi, en même temps, à mettre en film Le Capital de Marx. La question d’un film sur l’œuvre majeure de Marx, lancée ainsi en une phrase, semble insoluble : comment représenter, en images, l’argent, soit un moyen d’échanges n’ayant pas de forme plastique complètement définie ni représentable, comme une montagne, un cheval ou un arbre ? L’argent semble, encore et toujours, une aberration ontologique, puisqu’il n’est pas nécessairement une substance perceptible à l’œil nu, l’argent, dans sa forme liquide puis numérique, n’est plus – ou plus vraiment – un corps physique. Mais en tant que moyen d’échanges, son abstraction devient concrète, son absence une présence : on est, avec l’argent, en pleine mystique de la transsubstantiation (ce que le philosophe Mark Fisher appelait l’omineux). En philosophie, même après le philosophe allemand Georg Simmel, dire que l’argent n’a pas de substance, qu’il a moins de valeur que le troc, soit le paiement d’une marchandise pour une autre, s’entend. Le troc, au moins, mettait, aux mains du vendeur et de l’acheteur, des objets concrets, facilement identifiables et qu’ils pouvaient toucher. Mais l’argent ou un laisser-passer, si évidents et réels qu’ils nous semblent être, demeurent toujours sujets à cautions et à risques.

Au début du scénario Glass House d’Eisenstein, les propriétaires et locataires du gratte-ciel transparent pensent qu’ils sont chez eux ; en somme que leur quiddité & ipséité sont préservés : home sweet home. Les murs leur paraissent mats, solides et physiques, ils ne voient pas que la lumière les traverse. Et comme les murs semblent avoir une ombre et une prégnance, tout le monde, dans la Glass House d’Eisenstein, a le sentiment d’être à sa place, chacun s’y retrouve. Puis, survient un prophète : ou un Marx ou un Lénine, Jésus Christ, ou le prêtre haïtien Dutty Bookman, ou n’importe quel guru, même Charles Manson fait l’affaire en l’occasion. Dans ses notes pour la Glass House, on constate qu’Eisenstein a eu du mal à trouver un nom et une fonction à son personnage de prophète. Est-ce un psychopathe, un intellectuel révolutionnaire, le messie ou un poète ? En tout cas il est là, même Charles Manson ou Jésus Christ sont lui. C’est pourtant lui qui va dessiller les yeux des habitants de la Glass House. Dès lors, tout le monde, à cause de lui, connaîtra son voisin. Tout le monde se verra sans vis-à-vis, plus de quiddité, d’intimité, tout le monde pourra se retrouver nu devant un inconnu. On passe ainsi brutalement, sans transition ni médiateur, de l’individuel au collectif.
// Depuis lors, la Glass House dévoile a brupto le monde qui vous entoure : vous étiez dans votre lit, malade, et, maintenant, mille yeux vous regardent prendre votre bain. Malgré vous, le monde vous regarde et vous vous retrouvez, malgré lui, à le regarder. La transparence commence à devenir intégrale. Vous vous sentez vous-mêmes de plus en plus transparent, de moins en moins réel, comme le monde que vous voyez aussi nu que vous, lorsque vous êtes dans votre douche. //
Mais, c’est surtout la question du mal qui pose un problème aux différents propriétaires & locataires des appartements et bureaux de la Glass House. Auparavant, le mal, la cruauté, la misère et la pesanteur, en somme l’injustice, paraissaient être imperceptibles. Chacun était alors chez soi, chacun, aveugle ou s’imaginant tel, ou simulant l’innocence, « ignorait » comment vivait son voisin. Tout le monde croyait à l’étanchéité de ses murs, paraissait enraciné, comme une plante en pot, dans ses intérieurs, ignorant que sa femme était avec son amant dans une pièce voisine, ou qu’une autre, désespérée, était en train de se brûler vive dans l’appartement d’à-côté. Cette allégorie du capitalisme devait présenter, selon Eisenstein, « un monde régi par ‘l’indifférence des uns envers les autres’, où ‘tout le monde vit comme s’il y avait des murs, chacun pour soi' ». (Somaini, p. 24). Or, le prophète à l’origine de cet enfer, qu’il fût le Christ ou Charles Manson, avait cru bien faire en rendant la vue à des aveugles. Hélas, le « résultat n’est pas l’établissement de l’harmonie et de la solidarité réciproque », relate sur le projet de film d’Eisenstein le théoricien du cinéma Antonio Somaini, mais au contraire « le bouleversement total de la vie dans la maison : voyeurisme, surveillance, espionnage, délation, intrigues, conflits, crimes, déchaînement de toutes les passions… » (Idem).

Coïncidence singulière, le drame qu’aurait pu présenter le film Glass House ressemble beaucoup à celui, historique, du Palais social de Guise, édifié en France par Jean-Baptiste André Godin, au milieu du 19e siècle. Jean-Baptiste André Godin avait fait fortune dans l’industrie du poêle à fonte ; acquis aux idées socialistes de l’utopiste Charles Fourier, il s’inspira de son Phalanstère afin de construire, pour ses ouvriers, un édifice censé les rendre heureux. Pour Charles Fourier, l’harmonie sur Terre devait aussi être établie par la transparence des actions humaines, chaque homme, s’il le souhaitait, devait ainsi pouvoir savoir et aimer voir & savoir ce que faisait son voisin. En somme, la transparence devait devenir intégrale pour que l’utopie fouriériste fût concrète.
// Si vous êtes en train de lire ceci sur votre écran, êtes-vous certain que personne ne vous regarde en ce moment ? Mettez un cache sur l’œilleton de la caméra de votre ordinateur par mesure préventive. Peut-être que l’employé d’une entreprise de sous-traitance philippine en contrat avec la NSA vous surveille, à moins qu’un algorithme n’en soit chargé à sa place. Et, s’il s’agit d’un robot ou d’un algorithme, à quoi cette vidéo enregistrée de vous-même peut-elle bien servir ? Qui vous observe en ce moment ? Peut-on dire vraiment qu’un intrus est avec vous chez vous ? Qui peut bien être avec vous ici même, maintenant ? //
Chacun devrait pouvoir voir savoir aimer aliquod visible derrière sa vitre, & aliquod devrait pouvoir voir savoir aimer chaque homme, visible derrière sa vitre, en retour.
Texte © Bruno Lemoine – Illustrations © DR
Glass House est une série d’analyses sociales et de Contre-Histoire.
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