Le 254e jour // The 254th Day

Téléchargez gracieusement LE 254e JOUR-THE 254th DAY de CAROLINE HOCTAN (Préface de Xavier Boissel).

 

THE DESINTEGRATION LOOPS par Xavier Boissel

Il n’est jamais aisé d’écrire sur la violence humaine, a fortiori lorsque l’on prend le point de vue de la victime. Une certaine littérature, ces dernières années, lestée d’un contentement malsain, épousant la posture de l’impertinence couronnée, s’est complu à faire du bourreau un sujet d’énonciation majuscule. Chez ces littérateurs professionnels, le poncif est roi : kitsch, surenchère, pathos. Rien de tout cela ne vient parasiter Le 254e jour, texte dans lequel Caroline Hoctan opte pour une approche tout en retenue de l’événement tragique du 11 septembre 2001.

Situé à l’intérieur de la tour nord du World Trade Center, son micro récit prend, au propre comme au figuré, le point de vue des femmes et des hommes pris au piège dans le bâtiment, dont l’effondrement est imminent. Rien de spectaculaire : le texte se déroule – ou plutôt s’enroule – en spirales successives, elliptiques, suivant quelques notations biographiques infimes des protagonistes du drame en train de se jouer, émaillé çà et là d’embryons de conversations téléphoniques. Dire la catastrophe suppose l’évitement, la litote contre l’hyperbole : si avec ses Disintegration Loops, le musicien William Basinski avait choisi un dispositif sonore et vidéographique où la tragédie du 11 septembre s’énonçait hors-champ, Caroline Hoctan, plutôt qu’une approche frontale de l’événement qu’elle refuse comme Basinski, a privilégié une écriture sèche, oblique, « tangentielle ». Elle donne au lecteur cette terrible impression que chaque mot est utilisé en dénotation, laissant la tragédie se déployer dans le non-dit. Les sous-conversations (presque au sens de Nathalie Sarraute) qui s’esquissent et avortent, faillent dans la brèche du réel, de l’événement ; la parole des locuteurs s’efface progressivement, les abandonnant à leur effroi, à leur sidération. Le « Rythme sans mesure » (Henri Meschonnic) qui ponctue le récit refuse la métrique, joue sur les intervalles, à la marge ; nulle surprise donc, si, à mesure que le texte s’amenuise dans son épaisseur sémantique, tout dans sa disposition graphique tend vers une constellation de plus en plus ténue, où les phrases comme les tours, réduites en poussière, dispersées en bribes de mots et de béton, finissent en cendres.

Omni determinatio est negatio, la célèbre formule de Spinoza se rappelle à nous : toute proposition est négation d’une autre proposition, affirmer que « le ciel est bleu », c’est aussi dire qu’il n’est « pas blanc ». Mais le récit que propose Caroline Hoctan retourne la proposition métaphysique sur elle-même : la clausule de son texte :

« 11h
Le ciel est. »

ne propose aucun prédicat ; ni négation, ni affirmation, cette clôture suspensive renvoie chaque victime à sa propre fin, à la terreur muette de ne plus voir le ciel.

C’est ainsi que ce texte est aussi son propre tombeau.

eBook © Caroline Hoctan & Xavier Boissel – Photographies © DR