Les luxures de Flaubert

Si j’ai écrit trois livres sur Sade, c’est en grande partie pour tenter de comprendre, et de faire comprendre, pourquoi cet écrivain qui sent le soufre et terrifie tout le monde me fait rire. Je ne crois pas que mes livres aient modifié en quoi que ce soit la réputation ou la lecture de Sade, mais j’avoue que, après avoir découvert que Flaubert s’était procuré – et ce dès l’âge de 19 ans – tous les romans (interdits) de Sade qu’il trouvait “instructifs” et “amusants”, deux adjectifs bien peu employés pour qualifier Sade et son oeuvre, je me suis sentie un peu moins seule. J’ai regardé différemment ce grand classique qui, contrairement à Sade, avait bonne réputation, était enseigné dans les écoles, et sur qui j’ai donc décidé d’écrire ce nouveau livre : Flaubert, les luxures de plume (L’Harmattan, 2020).

C’est par le biais des commérages des Goncourt que j’ai eu connaissance de ce qu’ils nommaient “la toquade” de Flaubert, son “obsession” de Sade, mais relues rapidement, je n’en trouvais pas trace dans ses oeuvres ni dans ce qui m’était accessible de sa correspondance. Cela m’irritait de devoir croire sur parole les Goncourt. J’ai donc commencé à lire les cinq volumes de la correspondance de Flaubert en Pléiade, et non seulement j’y ai trouvé ce que je cherchais, mais j’y ai découvert un Flaubert plus attachant que je ne le croyais et qui connaissait l’oeuvre de Sade sur le bout des doigts (à l’exception, bien sûr, des Cent vingt journées de Sodome). J’ai découvert du même coup que toute la correspondance de Flaubert qui était accessible en ligne avait été numérisée à partir de la correspondance générale de Flaubert dans l’édition Conard (1926-1930), édition qui l’avait expurgée de toutes ses références à Sade et de toutes ses “obscénités”, la réécrivant même au besoin : plus de « bander », de « baisade », de « vit » ;  « S’accoupler » tout juste, mais en tous cas pas « avec véhémence », le « coït » disparaissait de même que le « phallus ».

Louise ne « saigne » plus, n’attend plus ses « règles », les « Anglais ne débarquent plus », et quand Flaubert a le mauvais goût d’écrire à Louise Colet, « ayons toujours à l’intérieur une vaste capote anglaise » nous, écrivains qui « devons porter toutes les passions des autres », Jean Bruneau, l’éditeur en Pléiade d’une correspondance générale enfin non censurée, se fait un plaisir de signaler en note que dans l’édition Conard, la lettre est incomplète et « cancellée ». Les lettres incomplètes, bancales, réécrites même, abondent dans cette édition. Ainsi, quand Flaubert, pour signaler à son copain Jules Duplan qu’il s’est remis à écrire, et exprime : « Enfin, je me mets à bander », M. Conard lui fait dire « Je me mets en route », et tout est à l’avenant. Pour M. Conard, un grand écrivain ne peut être présenté au public avant qu’on ait fait sa toilette et écarté ses mauvaises fréquentations.

Depuis, sur le site de l’Université de Rouen, la correspondance non censurée de Sade est accessible, mais enfin seulement depuis décembre 2017, c’est-à-dire depuis exactement trois ans, pas plus, et uniquement sur ce site.

Borgès disait que cette correspondance était une oeuvre littéraire à part entière qui contenait l’âme de Flaubert et en faisait le plus beau de ses personnages. Je le suis absolument sur ce point. Lire la correspondance de Sade, lire la correspondance de Flaubert, c’est découvrir combien le rire est pour tous les deux vital. Sans ce rire, et sans l’écriture, Sade se serait fracassé la tête contre la muraille de Vincennes, sans ce rire et sans “ses luxures de plume”, Flaubert aurait sombré dans “sa maladie noire”. Écrire, tout écrire, est la passion fondamentale des deux, elle viendra plus tardivement chez Sade que chez Flaubert, mais pour tous les deux, très vite, elle sera leur seule “luxure”. À Louise Colet, Flaubert avoue ce que Sade n’aurait pas désavoué : “Tu sais que c’est un de mes vieux rêves d’écrire un roman de chevalerie… mais qu’est-ce que je n’ai pas envie d’écrire ? Quelle est la luxure de plume qui ne m’excite ? » (Lettre du 20 juin 1853).

Ce sens du grotesque, cette ironie et cette distance si présents dans l’oeuvre de Flaubert, hypersensible toujours accusé d’insensibilité, il dit les tenir de son “Vieux”, d’un Sade auquel il restera fidèle et avec lequel ses amis et lui joueront à longueur de lettres. À tous, de l’adolescence à la fin de sa vie, il fera lire Sade et donnera des surnoms tirés de ses romans, de Dolmancé à Cardoville en passant par Noirceuil, le Chevalier, de Blamont, Saint-Florent, Bandole et Minski. Avec tous, il essaiera de lutter contre sa mélancolie et contre l’antipathie profonde qu’il éprouve pour son époque, avec tous, il créera “le Garçon”, un personnage que chacun à son tour va animer pendant près de quarante ans, le Garçon, c’est tout ensemble Aristophane, Rabelais, Sade, d’Holbach et Spinoza appelés à l’aide contre ce 19e siècle haï, cette « civilisation » qui « marche tête baissée à travers le sang et les cadavres », toute à la fierté d’avoir « inventé les chemins de fer, les poisons, les clysopompes, les tartes à la crème, la royauté et la guillotine » (Lettre du 24 juin 1837).

Avec tous, pendant toutes ces années, il va chercher de nouvelles entrées pour ce Dictionnaire des idées reçues qu’il ne finira jamais et qui, dès le départ, avait pour objectif de rendre fou le lecteur, ou pour le moins de l’amener à se demander si, par hasard, l’on ne se “foutait” pas de lui. : “Qu’est-ce qui n’est pas grotesque ? Voir les choses en farce est le seul moyen de ne pas les voir en noir. Rions pour ne pas pleurer” (Lettre du 22 juillet 1852).

L’Éducation sentimentale est, aux dires de Flaubert, une œuvre grise comme Madame Bovary, comme son siècle, mais même dans ses œuvres grises « l’infâme Sade » et ses œuvres volcaniques sont présents. Sur la table de nuit d’une Emma désespérée comme sur celles de ses amis quand il les reçoit à Croisset, c’est Justine, c’est Juliette, c’est la philosophie dans le boudoir qu’il place là comme des livres sacrés permettant de « voir en farces » ce qui nous attriste, mais il est trop tard pour réveiller Emma : « Elle lisait jusqu’au matin des livres extravagants où il y avait des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes. Souvent une terreur la prenait, elle poussait un cri. Charles accourait. – Ah ! va-t’en ! disait-elle » (Madame Bovary, 3e partie, chap. 6). Jusqu’à sa mort Emma ne reconnaîtra pas ceux qui ont « le cœur bon » et ne rêvera l’amour qu’enrobé de belles phrases et de « Poésie du cœur ».

Salammbô sera une œuvre pourpre, écarlate, lavée de la tristesse, de la grisaille et de la crasse des « temps modernes » : « Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour entreprendre de ressusciter Carthage », « un livre est pour moi une manière spéciale de vivre… je me plonge avec délices dans l’Antiquité. Cela me décrasse des temps modernes » (Lettre du 18 décembre 1859).

C’est Flaubert-Minski, l’ogre-ermite de Juliette, qui écrit Salammbô, cette « œuvre écarlate », « couleur de sang », ou peut-être Flaubert-Bandole, le géant caché de Justine pour qui il a toujours eu un faible et qu’il cite plusieurs fois pendant cette période : « N’est-ce pas que je ressemble assez à Bandole ? », écrit-il à Jules Duplan le 20 octobre 1857. Et en septembre 1861, c’est encore lui qu’il appelle à la rescousse pour réussir à finir la scène du siège de Carthage : « Je vais arriver à la grillade des moutards. Ô Bandole, toi qui les noyais dans l’étang, inspire-moi ! ». Un mois plus tard, ce moment difficile dépassé, il écrit encore à Duplan : « Dans le courant de novembre, tiens-toi prêt à venir dans le château de Bandole’, mais il n’a pas attendu novembre pour réunir ses amis, dont les Goncourt qui en rendent compte dans leur Journal pour une lecture à haute voix de Salammbô dans son appartement parisien.

L’ours Flaubert est trop vieux pour « acquérir le sens de Paris », mais il a trouvé en lui encore assez de force pour se débarrasser de cette ville, de ses nouveaux amis parisiens, de tous les conseils qu’ils lui donnaient sur ce qu’il devait écrire ou ne pas écrire après le succès de Madame Bovary, pour oser, à contre-temps, à contre-mode, en toute liberté, une œuvre « rutilante » qu’enfant il aurait dévorée et qu’il faut, je crois, être enfant, pour aimer. « Je vais, comme par le passé, confie-t-il à Ernest Feydeau, écrire pour moi, pour moi seul. Quant à La Presse merde, contre-merde et remerde… Je ne veux plus faire de concession, je vais écrire des horreurs, je mettrai des bordels d’hommes et des matelotes de serpent, etc. Car, nom d’un petit bonhomme ! il faut bien s’amuser un peu avant de crever » (Lettre du 24 juin 1858).

Et quand Flaubert s’amuse, on peut être sûr que Sade, son compagnon de jeu, est là, toujours : « … Ah ! Duplan, comme je t’aime, mon bon, pour comprendre ainsi le grand Homme. Tu es le seul mortel de la création qui le sente comme moi. Cet “affreux livre, cet abominable ouvrage”, etc., a été le plus grand élément de grotesque dans ma vie. J’ai maintes fois cuydé en crever de rire ! Goethe disait à propos de la Révolution de 1830 : “Encore une noix que la Providence m’envoie à casser”. Victor Hugo a écrit : “Que les cieux étoilés ne brillaient que pour lui”. Moi, je pense, parfois, que l’existence de ce pauvre vieux a été uniquement faite pour me divertir » (Lettre du 20 octobre 1857). Est-il besoin de préciser que cette lettre est absente de l’édition Conard ?

Qu’on le veuille ou non, dit-il, on écrit toujours pour quelqu’un, pour un ami présent, mais aussi pour un ami futur auquel on rêve d’ouvrir sa table : « Je pense souvent avec attendrissement, écrit-il à Louise Colet, aux êtres inconnus, à naître, étrangers, etc., qui s’émeuvent ou s’émouvront des mêmes choses que moi. Un livre, cela vous crée une famille éternelle dans l’humanité. Tous ceux qui vivront de votre pensée, ce sont comme des enfants attablés à votre foyer. Aussi quelle reconnaissance j’ai, moi, pour ces pauvres vieux braves, dont on se bourre à si large gueule, qu’il semble que l’on a connus, et auxquels on rêve, comme à des amis morts ! » (Lettre du 25 mars 1854).

De toutes les sociétés, les modernes comme les antiques, émergent ces amitiés profondes qui, en tous temps, ont permis de créer des sociétés choisies échappant à la barbarie ambiante : amitiés à la vie, à la mort entre les mercenaires barbares de Salammbô qui partagent tout et s’endorment côte à côte « sous le même manteau, à la clarté des étoiles », « étranges amours » (Salammbô) que va jalouser et détruire le rusé Hamilcar ; amitiés de notre temps, d’un temps où, comme l’a bien vu Montaigne faisant l’apologie de son ami La Boétie, le livre a remplacé le champ clos et où l’on peut, enfermé dans sa bibliothèque, protégé par ses amis, n’être atteint par aucun des miasmes environnants. Finalement, que vivent d’autre Bouvard et Pécuchet en compagnie desquels Flaubert finira sa vie ?

Sortes de Buster Keaton ou de Laurel et Hardy imperturbables de sérieux et atteignant par là-même les sommets du burlesque, Bouvard et Pécuchet accumulent les chutes et se relèvent toujours, leur inextinguible désir de savoir leur faisant tout traverser : chimie, géologie, archéologie, médecine, littérature, religion, philosophie, politique et j’en passe, en provoquant toujours par leurs questions des conflits avec leur voisinage. Le curé, qu’ils avaient déjà scandalisé en soutenant « la mode nouvelle d’introduire des thermomètres dans les derrières » (Bouvard et Pécuchet) les traite de « matérialistes » et de « révolutionnaires » quand ils discutent avec lui de l’origine de l’homme, et même le Docteur, un scientifique, pourtant connu pour son scepticisme, ne veut rien entendre de leur doute « sur la provenance de l’homme ». Mais le Docteur, ils l’avaient déjà remarqué, « jugeait les choses avec scepticisme, comme un homme qui a vu le fond de la science, et cependant ne tolérait pas la moindre contradiction » (Bouvard et Pécuchet). Indémodable remarque d’un Flaubert-narrateur qui, en coulisses, organise tous nos plaisirs, sur les risques que l’on court à vouloir contester les croyances d’un incroyant.

Un hymne délicat à l’ami, peut-être est-ce comme cela qu’il faut lire toute l’œuvre de Flaubert, mais ce qui est sûr, c’est que mes livres sur Sade comme celui-ci sur Flaubert, ne peuvent être lus que comme des hommages rendus à deux amis morts qui m’ont nourrie généreusement, et pour lesquels je peux bien, en retour, briser quelques lances et quelques idées reçues.

Texte © Marie-Paule Farina – Photographies © DR