Mycélium Connexion : pour un thriller métapsychique

Texture mycéliale de l’être

Connexion

L’intrigue de Mycélium (Les Arènes, 2022) se situe à Paris en 2018. Des toxicomanes, puis des migrants à qui l’on a injecté une substance toxique, meurent. L’enquête de police s’oriente vers un groupuscule d’ultra-droite, les Vicaires. Parallèlement, Cléo, une étudiante qui a connu l’une des victimes, mène une enquête officieuse qui la conduit à explorer le milieu des adeptes du somnambulisme magnétique.

Le titre, Mycélium, renvoie au nom de la substance mortelle injectée aux migrants au début du récit. L’un des effets de ce médicament, destiné à l’origine à se substituer aux opiacés, se signale par des hallucinations puissantes : sous son emprise, le monde apparaît comme un immense réseau de filaments qui se ramifient, et sur lesquels, il semble possible d’agir par la seule force de la pensée. Le terme « mycélium » désigne usuellement la partie souterraine et rhizomateuse des champignons. Sa structure reflète celle de notre cerveau (connexions synaptiques). Plus largement, elle offre une représentation possible du réel conçu comme interconnexion générale. Le nom « mycélium » contient, de ce point de vue, le thème principal du roman, celui de la connexion : comment se connecter aux autres ? Comment se connecter à soi-même ?

La première question – comment se connecter aux autres ? – pose le problème de la communication. Celle-ci reste la plupart du temps essentiellement imparfaite. Elle échoue à devenir communion d’esprit. Dans le récit, ce brouillage de la communication se manifeste notamment dans les relations amoureuses des personnages (le discours amoureux comme ensemble de signes équivoques), les réseaux sociaux (coagulation d’affects haineux), les symboles détournés dans l’espace urbain (le groupuscule d’ultra-droite détourne des œuvres de street art pour diffuser ses messages). Il se traduit, concrètement, par l’impossibilité de rencontrer l’autre. Le personnage principal, Cléo, étudiante spécialiste d’André Breton et du surréalisme, collabore à une revue branchée intitulée La Nouvelle chair ; elle doit écrire un article sur un réseau secret de rencontres qui ne se fonde pas sur les algorithmes, mais laisse une place au hasard, et où il s’agit presque de rencontrer le hasard lui-même : à l’aide d’affichettes identiques à celles que les particuliers collent dans la rue pour retrouver un chien ou un chat perdu et suivant un code caché, des inconnus se rencontrent pour tromper leur solitude. Comme le suggérait Nadja de Breton, l’idée d’une relation parfaite, qui n’est peut-être qu’un leurre, semble exiger l’abandon de l’ordinaire, la sensibilité au merveilleux et la rupture d’un équilibre (Cléo, avatar lointain de Nadja).

La seconde question – comment se connecter à soi-même ? – invite à se demander comment sortir du brouillard de guerre dans lequel rampent nos existences, comment accroître notre lucidité, notre subjectivité. Borel – le personnage qui sert de guide à Cléo dans le microcosme des magnétiseurs parisiens et assure une permanence à l’Institut métapsychique international –  se conçoit comme un être mutilé, dont certaines capacités (autoscopie interne, télépathie, télékinésie, prémonition) restent inhibées. Le réel lui échappe en grande partie. Sa vie est un échec. Il associe la perspective de déployer ses facultés et de devenir un être complet aux théories du somnambulisme magnétique en vogue au 19e siècle. Bertrand Méheust, spécialiste de ces théories, a montré dans Somnambulisme et médiumnité que les refus répétés de l’Académie de médecine d’intégrer à la science officielle les théories du magnétisme avaient contribué à forger l’image d’un homme atrophié. Les études sur les phénomènes du magnétisme somnambulique, puis sur les pouvoirs métapsychiques de l’homme ont donné lieu à une masse impressionnante de publications (études, revues, actes de colloques) qui, pour la plupart, ont sombré dans l’oubli. La somme de ces textes constitue une sorte de bras mort de la science, bras coupé par un rationalisme étriqué.

Bibliothèque de l’Institut métapsychique international (IMI, Paris)

Autoscopie

Le prologue et le premier chapitre de Mycélium décrivent des expériences de transe sous l’effet d’une substance qui intensifie la présence à soi et à la réalité du corps. Dans Francis Bacon. Logique de la sensation, Gilles Deleuze définit l’hystérie comme un excès de présence : « L’hystérique, c’est à la fois celui qui impose sa présence, mais aussi celui pour qui les choses et les êtres sont présents, trop présents, et qui donne à toute chose et communique à tout être cet excès de présence ». Pour déterminer la sensation d’une présence des organes à l’intérieur du corps de l’hystérique, « somnambule à l’état de veille » ou « vigilambule », Deleuze fait appel à la notion d’autoscopie interne et mentionne un livre paru en 1903 : Les Phénomènes d’autoscopie, de Paul Sollier. Celui-ci explique que nous avons le pouvoir de voir en nous-mêmes l’organisation intérieure de notre corps et se réfère au baron du Potet et à ses Leçons sur le magnétisme. Sollier avance que, sous certaines conditions, le sujet peut agir volontairement sur ses organes internes et que « les muscles lisses, qui à l’état normal, pendant la veille consciente, sont considérés comme échappant à l’action de la volonté, lui sont au contraire soumis pendant le sommeil hypnotique ». Il décrit le cas d’une patiente qui voit son cœur, ses vaisseaux, ses veines, sa pulsation artérielle, et même ses globules rouges ; une autre voit ses ovaires et les ovules qu’il contient ; une autre encore perçoit nettement l’intérieur de son cerveau, « de petits cônes de formes diverses, plus ou moins gros, mais en réalité très petits et tout hérissés de filaments entremêlés ».

Les passages qui décrivent les effets de la substance nommée mycélium dans le roman s’inspirent des comptes rendus d’expériences menées aux 19e et 20e siècles. Plus généralement, l’ensemble du récit s’enracine dans un courant philosophique qui passe par Balzac, Bergson, Jaurès, Jung, Gabriel Marcel, Koestler et les surréalistes.

Page de La Fin du secret, du Docteur Binet-Sanglé

Euthypercipience

Parmi tous les livres consacrés au magnétisme et au paranormal, La Fin du secret, de Charles Binet-Sanglé, occupe une position centrale dans l’intrigue de Mycélium. Binet-Sanglé, médecin eugéniste et néo-malthusien, répertorie dans ce traité, paru en 1922, un grand nombre de cas de perceptions télépathiques. D’après lui, chacun ne cesse d’émettre des ondes cérébrales. Certains êtres possèdent la capacité de percevoir directement les pensées d’autrui : les « euthypercipients ». D’où le projet de sélectionner, d’élever et d’utiliser ces derniers dans un but politique et social : les « applications de la perceptivité directes de la pensée » sont la lutte contre les criminels, la moralisation de la société (fin de l’hypocrisie), et l’élimination des secrets politico-militaires. Binet-Sanglé observe que « le temps de la Vérité est venu », et présente ce rêve délirant d’un monde de transparence comme l’expression d’une forme de rationalisme. Il n’y a là aucun paradoxe : la raison, comme le note Deleuze, n’est qu’« une région taillée dans l’irrationnel. Au fond de toute raison, le délire, la dérive ».

Même si Mycélium possède un arrière-plan prélevé dans cette tradition philosophique encore vivace il y a un siècle, il ne s’agit pas du tout d’un texte théorique, mais d’un thriller à part entière. Un thriller métaphysique, si l’on veut, dont l’écriture a été, entre autres, influencée par les romans de Maurice G. Dantec, DOA et Antoine Chainas. Au-delà de l’intrigue, son propos s’inscrit dans une perspective ouverte par Jaime Semprun dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie des nuisances, et trouve son origine dans le constat que la société marchande, « en même temps qu’elle produit ce qui paraissait hier encore insupportable, […] produit également les hommes capables de le supporter. Ou du moins incapables de formuler et de se communiquer leur insatisfaction, ce qui revient au même : les mœurs se détériorent, la perte du sens des mots y participe ».

Texte © Fabrice Jambois – Illustrations © DR
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