Sadique Époque : la faute au Marquis, allons !

Peut-être ai-je tendance à m’amuser de peu de chose, mais lire Sadique Époque : Comment en sommes-nous arrivés là ? de Dany-Robert Dufour – au moment où doit paraître ma publication intitulée « Et toujours, dans la coulisse, Sade » (in Revue Flaubert)m’est apparu comme une impérieuse nécessité : comment pouvais-je ignorer un livre faisant de Sade (« mon Sade » que je croyais si bien connaître), le souffleur de tout ce que nous vivons de pire aujourd’hui ?

Entre les coulisses de L’Éducation sentimentale de Flaubert et les coulisses de tout ce qui se produit de terrifiant dans notre monde, il y a un passage du domaine littéraire au domaine géopolitique qui m’a confrontée à ma myopie et à mon manque patent d’ambition. Que Flaubert ait pensé à Justine en créant le personnage de Rosanette, même si c’est exact, qui cela intéresse-t-il ? En quoi cette connaissance pourrait-elle modifier l’image que l’homme « normal » se fait de lui-même ? Tout au contraire, dans les 500 pages de l’essai de Dany-Robert Dufour, il s’agit de montrer que, avec Sade comme avec Jésus-Christ, il y a un avant et un après dans l’Histoire, car « jusqu’à ce que Sade arrive […] le sadisme de l’homme était un secret bien gardé » (p. 45), et après, l’humanité est prise « d’un effroi qui a fait vaciller sur ses bases la civilisation » (p. 58), et moi – pauvre naïve – qui ne craignait que les journalistes ne découvrent que Sade possédait une propriété à Mazan et en fassent un fantôme maléfique hantant le village de l’affaire Pélicot. À nouveau, quel manque d’ambition ! Dany-Robert Dufour parle de Sade, de Mazan, de l’affaire Pélicot (p. 37), mais dédaigne ce petit scoop car pour Sade, répétons-le, il a d’autres ambitions : c’est à Néron qu’il le compare et pas à un quelconque obsédé sexuel ou même violeur ou tueur en série (p. 55). Quelle différence entre eux ? Néron a laissé « des morts, mais pas de récits ». « Pourquoi Sade a-t-il laissé des récits et pas de morts… du moins à notre connaissance [insupportable remarque] : les circonstances ». Seules les circonstances de sa vie et son enfermement peuvent « permettre de comprendre d’où sort ce ça sidérant » (p. 60) :

« D’où parles-tu, camarade Sade ? » (p. 58)
– De prison où, grâce à ma belle-mère et aux lettres de cachet, j’ai été « contraint à la sublimation de [mes] passions » (p. 79) alors que les autres petits pervers « n’ayant pas été enfermés ont pu tranquillement persévérer dans leurs turpitudes » (p. 78).

La sublimation des passions s’avérerait-elle, contrairement à ce qui est communément admis, plus dangereuse et moins créatrice que leur expression directe ? « À ma question : D’où parles-tu Sade ? », ce dernier aurait donc répondu : « Je te parle de la perversion [de et depuis], la mienne, la vraie, la perversion sadique. Et j’en parle à l’autre, mon lecteur, pour qu’il devienne sadique à son tour » (p. 79). Sade comme sadique pédagogue, D.-R. Dufour n’est pas le premier à en parler, mais s’appuyant sur une remarque de la biographie de Stéphanie Genand sur la « masturbite aiguë » du Marquis, il décrit avec un luxe incroyable de détails – « soyons aussi précis que possible » – la manière dont Sade écrit : « L’idéal serait, bien sûr, d’avoir trois mains » (p. 88-89) pour actionner ce que Dufour va appeler la « machine célibataire ». Mais ça ne marche pas toujours, « la flèche ne veut pas partir ». Pourquoi ? Parce que « toutes ces choses-là… dès que je les ai eues, elles m’ont répugné. Explique-moi cela ». (Lettre de Sade à sa femme, sous la direction de Laborde, t. XIV, p. 99). Et Dufour de répondre à la question sadienne : « Je t’explique, cher Marquis… c’est fréquent que la jouissance s’inverse en son contraire, le dégoût… Bref, c’est à l’écriture qu’il découvrira que le dégoût fait partie de la jouissance. La seule parade sera de jouir de façon apathique… de tout soutenir, même le dégoût sans émotion, sinon on redevient un homme ou une femme comme les autres, un sot qui s’offusque du mal et du vice au lieu d’en jouir jusqu’au dégoût »… « Et ça marche. Des milliers de pages sont produites ». Dufour, commentateur pédagogue capable de tutoyer Sade, de l’appeler « camarade » et de lui expliquer ce qu’il éprouve, et comment il est devenu un monstre (le mot n’est pas utilisé…) apathique soutenant tout, même le dégoût, sans émotion.

Dufour, emporté par son élan,  prend – doit-on le dire ? – quelque liberté avec les dates et avec les textes qu’il commente, mais bien sûr, pour une bonne cause : amener le lecteur éventuel de Sade à « s’offusquer » en voyant Sade s’habituer à jouir jusqu’au dégoût « de toutes ces choses-là », étant bien entendu que « ces choses-là » ne peuvent être que des perversions sexuelles. Quel lecteur de Sadique époque va pouvoir consulter les dizaines de volumes de la correspondance générale de Sade par Laborde chez Slatkine (à 60 euros le volume en moyenne) pour voir qu’il s’agit d’une lettre du 22 mars 1779 portant sur le vin de Chauvin que sa femme lui a envoyé, et qu’il ne reconnaît pas :

Gardez votre bouteille de vin muscat. Je demandais si Chauvin en avait envoyé beaucoup, mais puisqu’il y en a si peu, je n’en veux point… Ma fantaisie d’ailleurs en est passée… C’est une situation aussi horrible que singulière que celle-ci : et j’éprouve une chose fort étonnante que je n’avais jamais sentie dans le monde. Je voudrais que quelque beau médecin de l’âme me l’expliquât. On désire vingt fois par jour, avec une violence singulière, toutes sortes de choses, et l’instant d’après, sans se les être procurées, on en a un dégoût horrible. Toutes ces choses-là que je te demandais, c’était comme cela, et dès que je les ai eues, elles m’ont répugné : explique-moi cela…

Et il ajoute :

Tu me fais plaisir de me dire que je verrais Laure [1] en sortant… ça, par exemple, c’est une de mes envies dont je n’ai pas encore senti le dégoût [2].

En 1779, Sade est depuis deux ans à Vincennes, enfermé, pour une durée inconnue de lui (et de sa femme d’ailleurs), par sa belle-mère qui a obtenu une lettre de cachet du roi. En 1779, il n’est pas suffisamment « installé » à Vincennes pour écrire des « milliers de pages » – comment pourrait-il le faire alors qu’il ne sait pas s’il est enfermé pour quinze jours ou davantage ? – qu’il passe son temps à réclamer de l’air, à tenter de lire, dans les lettres de sa femme, la date de sa sortie, et en fait, à devenir dingue de solitude et de colère ; mais déjà ce qu’il sait, c’est qu’il se vengera, et avant de parler du vin de Chauvin, il écrit :

Vous croyez que je pardonnerai à ceux qui ont imaginé cette espèce de supplice-là contre moi ? Je m’y mangerai l’âme plutôt que de ne pas m’en venger. Je prouverai à ces indignes monstres, à ces exécrables bêtes que l’enfer a vomi pour le malheur des autres, que je ne suis pas leur jouet et que si j’ai eu l’infortune de l’être quelque temps, ils pourront bien un jour devenir aussi les miens, quels qu’ils soient. (Laborde, p. 99)

Mais pour se venger, il faut survivre et ne pas devenir fou. Sade lit, écrit du théâtre, des contes, pour tenter de se faire une bonne réputation, une nouvelle réputation d’homme de lettres. Les romans sur lesquels Dufour s’appuie pour construire « ce personnage sadien global » qu’il nomme – dit-il – « Sade », Sade les a tous écrits et publiés sous la Révolution, pendant les dix années où il est libre et vit « comme un curé dans son presbytère » avec son amie Constance. À la Bastille, il écrira Les Cent Vingt Journées de Sodome ou l’École du libertinage, un texte – ne l’oublions pas – qu’il a perdu et n’a jamais ni réécrit, ni a fortiori publié. Pourquoi donc ? De plus, cette « machine célibataire » dont Dufour décrit le fonctionnement apathique, cette « passion sadique » qui ne vise à rien d’autre qu’à la fin du genre humain, la correspondance de Sade en garde-t-elle la trace au moment où il écrit un texte aussi sulfureux que Les Cent Vingt Journées… ?

En 1783, Sade a trouvé ce que serait sa vengeance : on l’enferme pour qu’il « fasse des réflexions », pour qu’il devienne « sage ». Mais lui va montrer que l’enfermement ne rend personne meilleur, bien au contraire, et il va écrire « le récit le plus impur qui ait jamais été fait depuis que le monde existe, le pareil livre ne se rencontrant ni chez les anciens, ni chez les modernes. Imagine-toi que toute jouissance honnête ou prescrite par cette bête dont tu parles sans cesse sans la connaître et que tu appelles nature, que ces jouissances, dis-je, seront expressément exclues de ce recueil… C’est ici l’histoire d’un magnifique repas où six cents plats divers s’offrent à ton appétit...[3]

Mais ce livre dont il sait – plongé dans la merde jusqu’au cou au fond de sa cellule – qu’il ne correspond ni au goût, ni à l’appétit de personne et va faire peur même aux pires des bourreaux, il va l’écrire, non le vit à la main et la haine au cœur, mais « de gaieté d’imagination ». C’est là que j’avoue ne pas comprendre… Ces lettres que je lis, Dany-Robert Dufour les a sûrement lues lui aussi. Pourquoi les a-t-il ignorées ? Pourquoi vouloir à toute force faire de Sade un monstre et de ses personnages « des porte-voix » (p. 101) de son inhumanité ? Dany-Robert Dufour a-t-il vraiment peur de Sade à ce point ? Croit-il vraiment que Sade écrit, le vit en main, sur « sa drôle de machine à écrire », le texte fondateur d’une « école du libertinage » qui, jusqu’à aujourd’hui, n’a pas désempli ? Je ne parviens pas à y croire. Je lis (Lettre à sa femme, 3 juillet 1783) :

À cette époque du 15, je me mets à un grand travail romanesque qui doit me tenir tout l’automne et dont sûrement l’exécution m’amusera bien plus que la lecture de l’Histoire de France, et me servira beaucoup mieux […] Je t’embrasse de tout mon cœur, ma chère amie, et t’écris de gaieté d’imagination tout simplement et pour te dire que je me porte bien, et pour te prier de me venir voir bientôt, car je m’ennuie beaucoup d’être si longtemps sans t’embrasser [4].

Qu’en est-il de l’apathie sadienne et de son absence totale de sensibilité? Sade serait-il un être pour lequel il serait même possible d’éprouver de la sympathie ? Sade – Dany-Robert Dufour l’affirme d’emblée – ce n’est pas de la littérature, ce n’est pas de la fiction (le mot fiction n’apparaît qu’une fois en 500 pages, le mot littérature à peine davantage). Les commentateurs français du 20e siècle ont affirmé le contraire et leur aveuglement a fait prendre du retard à une analyse fondamentale : celle du capitalisme comme un système sadique. Sade lui-même, après la Révolution, a voulu faire croire que son œuvre était de la fiction : en 1800, au moment de son arrestation, les manuscrits de Juliette à la main, il tente – heureusement en vain – de se différencier de ses personnages, mais la police ne s’y laisse pas prendre et il est enfermé à Pélagie, à Bicêtre, puis « à l’asile de Charenton, chez les fous, puisqu’on ne sait plus où le mettre » (p. 98). Que Sade soit enfermé jusqu’à sa mort en 1814, sans procès et de manière totalement illégale, n’arrache pas un mot de compassion à Dany-Robert Dufour, entièrement d’accord avec le préfet de police Dubois qui ne sait que faire de « cet homme incorrigible dans un état perpétuel de démence libertine ». Déjà l’avoir laissé goûter dix ans de liberté ne lui a-t-il pas permis « de créer une nouvelle noblesse secrète et conquérante animée d’une passion sadique ? » (p. 145). Aucune des recensions concernant ce nouvel essai de Dany-Robert Dufour ne semble relever ni ne choquer les critiques par la fin de son premier chapitre – où l’imagination complotiste de l’auteur s’exprime – et celle-ci, d’imagination, n’a vraiment, contrairement à celle de Sade, rien de bien gai ni même de bien créateur :

J’impute à Sade d’avoir imaginé le « premier plan hors-sexe » de l’histoire de l’humanité… Je pense que le programme sadien a continué à se diffuser en sous-main, ainsi qu’il était né. Ceux qui le mettent en œuvre participent d’une sorte de société secrète. Non pas régie par des règles, comme celle des Templiers ou des Maçons. Mais par des signes renversant telle ou telle loi, morale ou naturelle, que s’échangent discrètement ceux qui se reconnaissent dans l’usage d’une raison perverse… nouvelle raison normative, si tel est le cas… nous serions en train de passer d’une civilisation phal-logo-génitale à une civilisation sadico-anale, défaisant le principe généalogique…

Malgré sa culture indéniable, Dany-Robert Dufour ne surfe-t-il pas dangereusement sur tout ce qui terrifie notre époque ? Jouer sur les peurs, même si cela garantit le succès, ne débouche-t-il pas toujours sur une chasse aux sorcières, et au minimum, sur une censure de l’œuvre que l’on a diabolisée ? Et si l’œuvre de Sade – loin d’être à l’origine des maladies de notre époque – en constituait une des plus efficaces thérapies ? Et si au ballet de la peur auquel D.-R. Dufour consacre les 300 dernières pages de son livre, Sade répondait par une grande farandole burlesque à la Fellini ? Et si à la musique – instrument du fascisme pour D.-R.Dufour -diffusée dans des lieux clos par des porte-voix, il préférait le son d’une musique de Nino Rota nous incitant à les quitter ? De l’air ! de l’air ! de l’air ! C’est le leitmotiv des lettres de Sade en prison. Prenons une bonne bouffée d’air et continuons. 

Le ballet de la peur

Ils peuplent la ville.
Après la ville, le monde.
Après le monde, les étoiles,
dansant le ballet de la peur.
(Carlos Drummond de Andrade)

Victimes de l’ire de Dany-Robert Dufour, il y a d’abord les intellectuels français responsables – ou plutôt assez irresponsables – pour tirer Sade de l’enfer des bibliothèques. Au premier rang, Michel Foucault, qui fait du « château de Silling », avec ses abominables tortures, « une auberge espagnole… une société qui pousse des adolescents en bonne santé à subir des mutilations sexuelles lourdes ». « Sade, un mort, a bel et bien baisé Foucault » à l’origine d’un « sadisme de gauche (le wokisme) qui a accouché d’un sadisme de droite : le trumpisme » (p. 223). Dany-Robert Dufour ne dit pas encore une « histoire d’homosexuels », mais écrit tout de même – avant de passer à la partie qu’il intitule « pour en finir avec l’amour » et à l’analyse de la « civilisation sadico-anale » (p. 253) – « je passe à un autre grand intellectuel, également homosexuel, Pasolini ».

Ensuite, il y a Lacan à qui il donne un satisfecit. Lacan a vu que ce qui était « un fantasme sadien vers 1790 était entré en 1960 dans l’ordre du possible » (p. 276) : le désir, exprimé dans Juliette par Saint-Fond, de détruire le genre humain en accaparant la nourriture ou en empoisonnant les puits, tout comme celui de faire sauter la planète, exprimé (dans La Nouvelle Justine) par Almani, le chimiste qui, sur les pentes de l’Etna, cherchait les moyens d’imiter le feu du volcan, sont enfin réalisables :« Sade est dans la bombe d’Oppenheimer » (p. 283), et depuis « d’autres petits Sade avides de disposer eux-aussi de la bombe » ont vu le jour : la prolifération de la bombe, c’est la « prolifération du sadisme ». Oppenheimer comme successeur d’Almani.

Sade est aussi dans les « êtres modifiés que nous sommes présentement en train de fabriquer à foison » (p. 303), l’accès au génome fait planer sur l’humanité « une menace d’anarchie chromosomique », « on ne sait guère ce qui se passe au juste au fond des laboratoires….  L’heure du crime sadien contre l’humanité est donc venue » (p. 304), « Nous entrons dans le monde merveilleux de l’anarcho-capitalisme ». La physique, la génétique, les mathématiques même peuvent produire et produisent déjà des monstres : « l’IA n’a-t-elle pas des hallucinations ? » (p. 312).

Dé-sadiser les sciences, seuls des scientifiques pourraient le faire, dé-sadiser la psychanalyse, c’est ce que l’on pouvait attendre de Lacan, mais au vu de ce qu’est la psychanalyse américaine aujourd’hui, des « plans hors-sexe » qui s’y déroulent, on peut dire que « Lacan s’est fait couillonner au moins deux fois par Sade » (p. 316 – le verbe « couillonner » est employé quatre fois dans le même paragraphe…) et Dufour d’en finir : « La rencontre avec le grand pervers, surtout quand il s’appelle Sade, n’est jamais anodine, même quand on s’appelle Lacan » (p. 316). Enfin, Dufour arriva ! Le premier à voir clair et à ne pas se faire « avoir » par le concepteur de tous ces crimes contre l’humanité : Sade himself !

Le « plan hors-sexe » ? C’est l’inceste rêvé par Sade réalisé, c’est la grand-mère enceinte de son petit-fils, c’est le « plan post-sadien qui met à l’ordre du jour et en pratique le suicide méthodique, morbide et grotesque de la vieille humanité » (p. 330). Et Dufour de terminer son 3e chapitre sur les sciences actuelles et le sadisme par une mise en accusation et des sciences et de la politique : « Il existe bien une passion sadique dans les techno-sciences permise par le laisser-faire des politiques ».

Un à un, tous les possibles ouverts par les progrès des sciences sont examinés – un historique intéressant, souvent instructif – en tous cas qui l’a été pour moi, mais qui débouche toujours sur le leitmotiv un peu lassant en ces quelques 300 pages : « Ce qui devrait réjouir Sade » (p. 249), « Sade serait ravi » (p. 309), et en conclusion, « Sade se marre » (p. 475). Que vient faire Sade dans cette galère ?, me suis-je souvent demandé… C’est simple : le laisser-faire, l’absence d’une autorité familiale s’opposant à la « sauvagerie » de l’enfance et la réglant, n’est-ce pas cela qui a produit l’homme Sade, ce « grand pervers » ? Le laisser-faire politique et disons-le, démocratique, de la même manière, ne peut produire rien d’autre que de la perversion. C’est cela que, en conclusion, D.-R. Dufour dit avoir découvert et il l’écrit en italique pour en souligner l’importance : « J’appartiens à une espèce dont les membres deviennent possiblement sadiques quand rien ne les retient » (p. 490). Un appel à l’autorité on-ne-peut-plus-explicite : il est temps de supprimer des libertés dont nous faisons mauvais usage car il est dans notre nature d’en abuser.

Le 4e chapitre consacré au « sadisme aujourd’hui » distingue trois sadismes :
– le sadisme banal de la haine de l’autre dans les réseaux sociaux qui « hackent » les cerveaux ;
– le sadisme des très, très riches ;
– le sadisme des pauvres.

Après le capitalisme de la production, puis de la consommation, nous voici dans le capitalisme de la « tech-numérique » où l’on hacke les cerveaux en utilisant « l’hameçon de la vertu » (p. 352) : « Les recherches ont fait apparaître que les informations qui suscitent la colère, l’indignation ou le dégoût sont parmi celles qui retiennent le plus efficacement l’attention […] on jouit deux fois, avec ces contenus et en réprouvant ces contenus » (p. 344). Question : pourquoi l’ouvrage de Dany-Robert Dufour qui n’est ni un roman, ni un article d’un journal populaire du style Détective (« le Détective de ma grand-mère et de Sartre »), mais un livre de philosophe, n’utilise-t-il pas exactement ces ressorts pour retenir l’attention et se faire une place dans la toute petite partie de notre cerveau encore disponible ?

Continuons…

Pour résumer ce chapitre essentiel permettant de comprendre « de quelle instance émane cet ordre de capter l’attention en vue de hacker les cerveaux » (p. 378) et de les enfermer dans « un système totalitaire (que j’ai appelé) le Marché total où il n’y a que des marchandises », Dufour analyse très longuement un roman de Bret Easton Ellis, American Psycho, dont le héros est banquier le jour, et tueur en série la nuit. Il parle aussi du métavers de Mark Zuckerberg qui « enferme l’humanité dans des châteaux de Silling virtuels » dans le but de vendre au plus haut prix possible aux pauvres « l’appareil de leur aliénation, ici le smartphone, comme étant celui de leur liberté » (p. 411). On est dans le monde de Trump, « nouveau territoire brutaliste et désymbolisé… néoféodalisme tech qui conduit directement vers un stade sadico-anal de la civilisation » (p. 432), mais dans ce monde rien n’interdirait à « des cités-États woke » marquées par « un sadisme progressiste autorisant les inhibiteurs de puberté et la mutilation sexuelle d’exister [et où] wokistes et trumpistes, féroces frères ennemis » (p. 433) peuvent parfaitement cohabiter.

A-t-on enfin fait le tour de ce « Quatrième Reich national-capitaliste libertarien » ? (p. 479). Va-t-on enfin pouvoir poser la question à laquelle tout cela ne peut que mener ? : « Qu’est-ce qui pourrait nous sauver ? » Non… Reste à regarder flamber les voitures, se développer les émeutes et la violence du « lumpen-sadisme … violence gratuite et proactive visant à ramollir l’autre«  (p. 439), violence exercée par des sujets abandonnés, puis brain-hackés, « ubérisation du crime » qui envahit la « démocratie dans laquelle nous affectons de vivre en Occident [et qui] n’est plus qu’apparence, c’est-à-dire simulacre, nouvelle forme d’État totalitaire, le Marché total » qui rêve « d’en finir avec l’ancienne espèce humaine ».

Tremblez, tremblez bonnes gens et laissez-vous – comme l’auteur – gagner par la mélancolie en attendant la catastrophe annoncée. Et tout cela par la « faute au Marquis » (p. 489), et surtout parce que (mais Dufour se garde bien de le dire en conclusion) « les garde-fous symboliques des grands récits modernes ayant été détruits, plus rien ne nous retient de céder à la nuit » (p. 311). Ah ! Que le passé était beau et lumineux, les religions, les familles, les États et leur autorité incontestable nous préservaient de tout ce qu’ont coproduit Descartes et Rousseau en Occident : « Je pense donc je suis » et « L’homme est né libre et partout il est dans les fers ». La nuit de la peur est un produit des Lumières. La faute au Marquis, allons ! Le ver était déjà dans le fruit philosophique et démocratique, et cela peut-être finalement depuis les Grecs : Socrate – comme Dufour le dit aussi – ne s’était-il pas lourdement trompé en disant que l’homme n’était en aucun cas « méchant » volontairement ?

La Parade

« Je savais que lire Sade rendait malade ». À la fin de son livre, c’est à Borges que Dufour fait appel pour, malgré sa « mélancolie », lutter en « gentleman », et pour la simple « beauté du geste », contre le sadisme de notre époque : « Le vrai gentleman est celui qui ne soutient que les causes perdues d’avance » [5] , mais un livre – le sien, comme celui de Sade ou de Borges – peut-il vraiment rendre malade ? Montaigne, parlant de La Boétie, affirme que le livre est le nouveau champ-clos dans lequel un gentilhomme mène ses combats, c’est par le biais du roman et non de la violence et des passions tristes que Sade va mener le sien contre ceux qui « exécutent ».

Que Dufour – un intellectuel reconnu et médiatisé – déclare que Néron qui a fait des morts, mais pas de récits, est moins dangereux que Sade qui a fait des récits et pas de morts, voilà – moi – ce qui me rend malade ! J’ouvre Sade, même le pire Sade, celui des Cent Vingt Journées… Je suis à l’intérieur du château de Silling, le château où quatre accapareurs qui savent qu’ils vont être jugés par le Régent pour leurs malversations vont tenter de retrouver quelque santé en se nourrissant de l’expérience des historiennes-prostituées et de la chair de leurs victimes enfermées avec eux. Je lis le portrait du duc de Blangis, semble-t-il, le chef de la bande. Que Sade, ait pu, du fond de sa solitude – en utilisant sa plume comme une épée – trouver la force de faire un pareil portrait, me convainc du fait qu’aucun combat n’est perdu avant d’avoir été mené.

De Blangis, à cheval ou à pied, est le premier géant de la parade sadienne, il n’est ni le seul, ni le plus remarquable, Minski, l’ermite des Apennins chez qui Juliette mange du boudin de sang de pucelle et du pâté de couilles est le préféré de Flaubert, mais il y en a beaucoup d’autres. De Blangis, c’est Barbe bleue :

On disait dans le monde que c’était l’immensité de sa construction qui tuait ainsi toutes ses femmes… Ce colosse effrayant donnait l’idée d’un Hercule ou d’un Centaure… On l’a vu plus d’une fois étrangler tout net une femme à l’instant de sa perfide décharge. Revenu de là, l’insouciance la plus entière sur les infamies qu’il venait de se permettre… Doué comme nous l’avons dit d’une force prodigieuse une seule main lui suffisait pour violer une fille… il paria un jour d’étouffer un cheval entre ses jambes, et l’animal creva à l’instant qu’il avait indiqué. Ses excès de table l’emportaient encore, s’il est possible, sur ceux du lit… Et avec tout cela, qui l’eût dit ? Tant il est vrai que l’âme répond souvent bien mal aux dispositions corporelles, un enfant résolu eût effrayé ce colosse [6], et dès que pour se défaire de son ennemi, il ne pouvait plus employer ses ruses ou sa trahison, il devenait timide et lâche, et l’idée du combat le moins dangereux, mais à égalité de forces, l’eût fait fuir à l’extrémité de la terre. [7]

Les tyrans ont peur, Trump a peur, Poutine a peur, les mollah (les grands oubliés du livre de Dufour) ont peur. Platon le disait déjà, Sade nous le rappelle. À la Bastille, en écrivant, il réussit à échapper à la déshumanisation et au devenir animal [8], purement corporel, auquel son enfermement le réduit souvent, pour redevenir enfant : mais quel enfant ? ni l’enfant débonnaire, ni l’enfant pervers polymorphe, dont parle Freud, ni l’enfant n’ayant jamais dépassé sa « sauvagerie » première dont parle Dufour à son propos, mais « l’enfant résolu », le même qui dans le conte, en disant « le roi est nu », révèle aux yeux de tous une nudité jusque-là invisible. Cet enfant résolu qui dit « même pas peur », « même pas mal » à ceux qui le despotisent, pour le voir, encore fallait-il comprendre que le Sade qui aimait manier le martinet pour « fesser quelques culs » était aussi celui qui aimait à être fessé.

Or, cela jamais Dufour n’y fait une quelconque allusion. Nul mieux que Rousseau n’a décrit les effets sur le corps du fouet, du martinet, instrument traditionnel de redressement des « âmes », « meuble de religieuse » comme on l’appelait au 18e, que j’ai encore vu – dans les années 1950 – sur les étagères du bazar où enfant j’achetais mes bonbons en faisant les courses pour ma mère, mais qui depuis, très discrètement, a disparu des églises, des couvents, des bordels sans doute aussi, et des bazars fréquentés par les familles. Sade aurait donc été fessé chez lui par son père ? Son oncle ? Son précepteur ? Un jésuite de son collège ? (pas par sa mère en tous cas qui, à part dans la toute petite enfance, est la grande absente de sa vie), et cela n’aurait servi à rien, si ce n’est à être une source de plaisir supplémentaire ?  Cela amène la question que Dufour ne risquait pas de poser : comment peut-on punir et exercer son autorité sur un masochiste ? Par la violence ? En le faisant souffrir alors qu’il aime ça ? Autant renoncer et préférer la clémence. Je retourne aux Cent Vingt Journées… : dans la première partie, la seule rédigée, la seule qui soit autre chose qu’un catalogue de sévices, le 23 novembre, jour de la saint Clément figure un portrait très reconnaissable de Sade, c’est Curval, le juge de la bande des quatre, qui raconte :

N’a-t-on pas vu des gens bander, à l’instant où on les déshonorait publiquement. Tout le monde sait l’histoire du marquis de*** qui, dès qu’on lui eut appris la sentence qui le brûlait en effigie [9], sortit son vit de sa culotte et s’écria : « Foutredieu! me voilà au point où je me voulais, me voilà couvert d’opprobre et d’infamie ; laissez-moi, laissez-moi, il faut que j’en décharge ! ». Et il le fit au même instant. [10]

Ce portrait burlesque de Sade, Dufour n’y fait pas allusion, pourtant il est un peu plus flamboyant, un peu plus effrayant que tout ce qu’ont pu imaginer certains pour nous dégoûter de Sade, il est suivi d’ailleurs d’une discussion entre Curval, le juge, et son ami l’évêque, deux représentants éminents des instances chargées de « corriger » les hommes et de les punir de leurs travers, qui, face à ce cas « d’enthousiasme » produit par la punition, prennent conscience de la difficulté et même de l’impossibilité de leur tâche, et pour une fois, renoncent, laissent en paix leurs victimes et passent à table avec leur ami le duc « sans avoir rien fait de la soirée » [11] .

Pour ne pas conclure

Vous conversiez avec la muse ; on vous prend pour ceux qui corrompent les petites filles ! [12]

Dany-Robert Dufour fait un portrait uniquement à charge de Sade, et de notre époque où la solidarité, l’humour, la bonté quoi qu’il en dise, existent pourtant encore. Ne pas conclure, ne pas juger, jamais, c’est sûrement le message le plus important de Flaubert qui disait que tout ce qu’il savait en matière de grotesque, de burlesque, c’est chez Sade qu’il l’avait appris. Sade est le « Vieux » de Flaubert, celui qui lui permet de lutter contre ce qu’il nomme « sa maladie noire ». Lui aussi aura à faire à la censure et quelques mois seulement avant sa mort, il écrivait :

Plus que jamais, je crois à la haine inconsciente du style. Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis : 1° le public, parce que le style le contraint à penser, l’oblige à un travail ; et 2° le gouvernement parce qu’il sent en vous une force, et que le pouvoir n’aime pas un autre pouvoir. [13]

Et si finalement, cette jalousie et cette « haine inconsciente du style«  existait chez les critiques aussi ? Car n’est pas Sade qui veut !

Texte © Marie-Paule Farina – Illustrations © DR
Si vous avez apprécié cette publication, merci de nous soutenir.

[1] Fille de Sade qui est née après son incarcération et qu’il n’a jamais connu. Laure, qui porte le prénom de Laure de Sade, son ancêtre, que Pétrarque a tant aimée et dont, en prison, Sade rêve qu’elle vient lui rendre visite : une des lettres les plus émouvantes de Sade.

[2] M.-P. Farina, Sade et ses femmes, Correspondance et Journal (2016), p. 134-135.

[3] Les Cent Vingt Journées de Sodome ou l’École du libertinage, Pléiade, t. 1, p. 69.

[4] Ibid, p. 215. Contrairement à Vincennes où il ne voit personne, à la Bastille, le lieutenant de police va autoriser la femme de Sade à lui rendre visite, mais en présence d’un tiers. Rappelons que toute la correspondance de Sade est lue et censurée.

[5] Borges, « La Forme de l’épée » in Fictions (1957) : « Les raisons qu’un homme peut avoir pour en haïr un autre ou l’aimer sont infinies. Moon réduisait l’Histoire universelle à un sordide conflit économique. Il affirmait que la révolution était prédestinée à triompher. Je lui dis qu’un gentleman ne peut s’intéresser qu’à des causes perdues ».

[6] C’est moi qui souligne.

[7] Les Cent Vingt Journées… op. cit., p 24-25.

[8] « écrit du poulailler de Vincennes », c’est ainsi qu’il termine une de ses lettres.

[9]  Le Parlement d’Aix, en 1772, alors qu’il est en Italie, l’a condamné à mort par contumace, décapité et brûlé en effigie sur la place publique, avec son valet Latour, pour sodomie et empoisonnement. En 1778,  son procès de 1772 le condamnant à mort par contumace pour crime de sodomie et empoisonnement est, à Aix-en-Provence, cassé pour vice de forme – personne n’avait porté plainte pour sodomie et les prostituées « empoisonnées » étaient toutes là et bien vivantes – la levée d’écrou est prononcée pour le lendemain matin. Dans la nuit, Marais, l’exempt de police parisien payé par sa belle-mère, accompagné de son frère et d’un troisième larron, vient enlever Sade dans sa cellule d’Aix pour le ramener à Paris au donjon de Vincennes, il se sauve, est rattrapé à La Coste, un mois plus tard, et enfermé à Vincennes, puis à la Bastille jusqu’au 3 juillet 1789, date à laquelle il est transféré à Charenton et enfermé non quelques jours comme le dit de manière erronée Dany-Robert Dufour, mais près d’un an, les lettres de cachet n’ayant été supprimées qu’en avril 1790.

[10]  Les Cent Vingt Journées… « 23e journée », op. cit., p. 254.

[11] Ibid, p. 255.

[12] « Lettre ouverte » (février 1880) in Correspondance, Pléiade, t. 5, p. 840.

[13] Idem.