Tombeau pour la complexité des choses humaines

Notes d’une enseignante sur le procès de l’assassinat de Samuel Paty (Maurice Nadeau, 2026) contient en ces premières pages la justification de s’intéresser à ça, le procès des hommes et une femme, soupçonnés, accusés d’être impliqués dans le meurtre et la décapitation d’un professeur de l’école de la République.

Volonté de comprendre, nécessité interne, intime, d’en être, d’être là, de prendre part, prendre sa part, faire partie, comme prolongement anonyme et muet des parties civiles, ainsi que sont appelées juridiquement les victimes. Donner sens concret aux expressions organiques, corps social, corps enseignant. Poser son corps sur des bancs raides des jours durant, des heures durant, pour participer au cortège de ceux qui se questionnent, demandent raison, demandent réparation, et même, réclamaient vengeance. Passage du présent à l’imparfait car il a suffi de quelques heures de procès pour que la stupeur installée, pétrie de toutes les répliques au long cours de l’horreur initiale, soit remplacée par une autre, celle de l’absence d’évidence dans ce dossier.

Au début, donc, je ne savais pas que j’allais écrire. Je ne prenais même aucune note. J’observais. J’écoutais. C’est la complexité, ce sont les méandres, ce sont les doutes, c’est la parole, le langage, cœur fatal de toute instruction, de toute procédure, les langues et leurs malentendus, c’est l’humain en fait, le condensé d’humanité que produit un tribunal, qui ont fait que je n’ai pas pu, très vite, ne pas imaginer écrire.

Et puis, en découvrant, en écrivant aussi, forcément, avant d’écrire – la tête avant les doigts ; la pensée, obsession, rumination, avant l’expression – je me suis rappelé le rêve d’un autre texte. Il avait déjà un titre : Le Cours de culture générale. Il aurait évoqué mon métier, entrelacé le contenu de mes cours au récit de certains, existentiels et inoubliables ; il aurait raconté mon enseignement et les relations tissées avec mes étudiants ; il aurait montré à quel point les humanités, langue, littérature, arts, sciences humaines sont en prise avec la vie, à quel point elles lui sont essentielles, et à quel point aussi la société les bafoue, tenues pour quasi rien à l’école, au nom de la logique comptable, parce que seul l’argent (se) compte, au nom de la rigueur, dogme de l’exactitude en même temps qu’instrument de domination. En écrivant Notes – pensée en chantier, doigts au clavier -, plus j’écrivais, plus je me rendais compte que c’était aussi ce texte-là qui était en train de prendre forme, avec le même engagement, le même dessein. Les titres de travail en attestent, jouant sur le fil entre enseignement et justice : Les Cours, Humanités. Ce n’est pas un hasard.

L’assassin de Samuel Paty avait 18 ans. Cinq des accusés avaient 18 ans au moment des faits. Ils avaient l’âge de mes étudiants. Ils venaient presque tous d’obtenir leur baccalauréat, s’engageaient tant bien que mal dans des études, étaient jeunes de la même jeunesse. Ils ressemblaient à certains d’entre eux, issus de milieux comparables. C’est en enseignante que je me suis rendue au Palais de justice, ce qui signifie autant que faire se peut, avant mes cours, après mes cours, dans les jours creux. Mettre mes obligations de côté n’aurait eu aucun sens. Mais c’était aussi en enseignante que je retrouvais les audiences, les accueillant à travers le prisme des humanités, et elles m’inspiraient ce dont j’ai nourri à la fois mes cours et mon écriture.

Je ne me scinde pas. Je suis une. Je suis dans la langue et je la contemple, l’ausculte, la sonde, la défriche, la joue, la déjoue, de l’intérieur et de l’extérieur, mienne et autre. Je suis dans l’humain, pareil. L’humain n’est pas sûr, c’est-à-dire pas le terrain des certitudes. Je me suis tenue là, dans ce paysage accidenté de doutes. Je n’ai pas écrit en sœur, ni en amie de sœur. Je n’ai pas écrit en historien. J’ai été précise, scrupuleuse. J’ai assuré mes notes de toute la documentation possible. Je les ai fait relire par mes compagnons de procès, aussi attentifs que moi. Je n’ai pas écrit en idéologue. J’ai accepté d’être déroutée, de ne pas être d’accord avec moi-même. Je n’ai jamais cru en une vérité une. J’ai essayé d’être sincère.

Des notes, pour donner forme à ce qui est tout le contraire de la rectitude : matière des carnets de tribunal, pensée jamais achevée, pensée des autres, emprunts, étais, compagnonnages, hommage à Jean Giono et à ses Notes sur l’affaire Dominici. Je n’ai pas écrit en croisé, en Zola, ou alors d’une cause non judiciaire : celle de la complexité des choses humaines que seule la littérature peut approcher.

Texte © Éloïse Lièvre – Illustrations © DR
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