2020-2021 : merci pour ce moment de flippe

ÉRIC ARLIX nous propose trois interventions qu’il a rédigées durant « ce moment de flippe » dans le cadre de commandes ainsi que d’un atelier d’écriture collective, interventions accompagnées ici, en introduction, du clip (CONFINÉS) de son groupe Hypogé :

Confinements 2020-2021 : de l’hypermodernité
Dans le capitalisme hypermoderne les processus de marchandisation de la culture ont abouti, sont en action, leurs conséquences sont effectives, périphérisant encore un peu plus les pratiques artistiques de recherche, normalisant les dictats du signifié, du potentiel commercial et de l’offre au public que doit endosser toute proposition (produit) artistique > L’ART EST CONFINÉ DANS LE CAPITALISME. Dans le capitalisme hypermoderne, les crises sanitaires ont éclaté les non-dits sur les rôles de la culture, sur-visibilisant sa non-essentialité, révélant de surcroît la dormance d’une majorité des opérateurs artistiques (individus, collectifs, structures, institutions), leurs manques d’imaginaires, d’échanges, d’actions singulières et de ré-inventions en cette période mondiale inédite > L’ART EST GLOBALEMENT RESTÉ CONFINÉ PENDANT LA CRISE SANITAIRE. Dans le capitalisme hypermoderne chaque crise, chaque moment chaotique est une occasion pour les entreprises et les décideurs politiques d’imposer de nouveaux outils, de nouveaux services, de nouvelles architectures de surveillance, accompagnés par un storytelling déclamant un monde plus sûr, plus juste et plus responsable > LE CAPITALISME AVANCÉ EST EN SOI UN MODE DE CONFINEMENT. Dans le capitalisme hypermoderne les crises sanitaires hypervisibilisent des niveaux d’incompétence des décideurs et renforcent ainsi les énoncés des néolibéraux en quête permanente d’optimisation digitale des services de l’État et de réduction drastique des effectifs et hypervisibilisent également les énoncés des populistes, convaincus qu’ils s’y prendraient radicalement autrement > LE CAPITALISME HYPERMODERNE CONFINE TOUTES FORMES DE PROGRESSISME. Dans le capitalisme hypermoderne la circulation ininterrompue de fakenews, de vidéos virales, de messages condensés à l’imaginaire réduit crée une superstructure quasi-hermétique à la critique, à l’argumentation, à la co-évolution, à l’imaginaire > À L’HEURE DU CAPITALISME HYPERMODERNE LE FILM IDIOCRACY N’EST PLUS UNE FICTION COMIQUE MAIS UN DOCUMENTAIRE RÉALISTE. Dans le capitalisme hypermoderne l’état de crise est permanent (sanitaire, climatique, sécuritaire) et impose désormais aussi aux acteurs culturels un état de crise afin de repenser leurs offres (tout public) et leurs modèles économiques (beaucoup moins de subventions) amorçant ainsi une période de normalisation et de périphérisation des opérateurs culturels trop éloignés des désirs de symbiotisme de tous les agents économiques d’un territoire en marche > LA CRISE DE LA CULTURE QUE L’ON A PAS TROP VUE VENIR. Dans le capitalisme hypermoderne la planification, les projets et les désirs ont disparu au profit du présentisme, de la réalisation de soi, du flux tendu des contrats temporaires de travail et de la fréquence des pulsions amoureuses, les individus sont globalement fatigués, déprimés et n’évoquent que peu d’arguments sur ce qui fait société, ou sur ce qui pourrait en constituer une différente > DANS LE CAPITALISME AVANCÉ LE MANQUE D’IMAGINAIRE EST UNE MÉTHODE DE CONFINEMENT. Dans le capitalisme hypermoderne des algorithmes s’empilent et se relaient 24/7 pour prédire à chacun un rôle dans la ruche mondiale et n’ont de cesse d’activer des messages et des outils pour aiguiller les individus au plus près des prédictions effectuées > DANS LE CAPITALISME AVANCÉ LES INDIVIDUS SONT CONFINÉS DANS LEUR FUTUR. Dans le capitalisme hypermoderne certains opérateurs culturels font le choix de l’immédiatisme quittant l’audience, la visibilité, la communication et les marchés artistiques au profit de la pratique immédiate et de partage de proximité > DANS LE CAPITALISME AVANCÉ L’OPÉRATEUR CULTUREL EST AVANT TOUT UN ENTREPRENEUR. Dans le capitalisme hypermoderne la digitalisation et la modélisation de toutes les données (individuelles, collectives, naturelles, non-humaines) et les prédictions qui en sont produites par des myriades d’algorithmes sont les piliers d’une nouvelle civilisation économique (démocratie de la troisième modernité) spoilant les individus de désirs non-essentiels, substituant aux échanges contractuels la vérité des données (décontrat) > DANS LE CAPITALISME AVANCÉ LA DIGITALISATION EST UN MODE DE CONFINEMENT. Dans le capitalisme hypermoderne certains opérateurs culturels sont habitués aux crises et aux confinements, leurs pratiques et leurs modes opératoires incompatibles, en frictions, en tensions, en résistances, en précarités, en décalages avec les attentes formulées par les décideurs culturels des territoires > DANS LE CAPITALISME AVANCÉ LES OPÉRATEURS CULTURELS RENTRENT DANS LE RANG OU EN RÉSISTANCE. Dans le capitalisme hypermoderne la montée en gamme s’applique aussi désormais aux opérateurs culturels tenus d’améliorer leur offre, leur audience, leur communication, leur offre digitale, leur potentiel de séduction au risque d’être invisibilisés et non soutenus > DANS LE CAPITALISME AVANCÉ LES OPÉRATEURS CULTURELS HÉSITENT ET FLIPPENT COMME TOUT LE MONDE. Dans le capitalisme hypermoderne de la crise sanitaire mondiale la plupart des citoyens sont déboussolés, en crise et ne savent plus si c’est le monde d’avant ou d’après qui est souhaitable > DANS LE CAPITALISME TARDIF LA PLUPART DES CITOYENS PARTENT EN SUCETTE. Dans le capitalisme hypermoderne, hyperconnecté, hyperprédictif et hyperaugmenté les individus considérant les formes artistiques comme essentielles, devront, même confinés, même masqués, monter en gamme, en résistance, en autogestion, en professionnalisation, pour ne pas disparaître > DANS LE CAPITALISME DE 2020-2021 LA CRISE SANITAIRE ET SON PILOTAGE ONT CONFINÉ ENCORE UN PEU PLUS LES OPÉRATEURS CULTURELS AUDACIEUX.
(Texte commandé par la Cave Po’, mai 2021)

Dans le capitalisme hypermoderne avancé de Toulouse
Dans le capitalisme hypermoderne avancé, l’offre culturelle se doit d’être clean, avec des touches d’ironie mais non-critique, divertissante mais pas idiote, de ne pas faire de vagues, d’aborder tout un tas de sujets sans vraiment les traiter, de se concentrer sur les signifiés pas sur les signifiants, d’être présentée comme essentielle mais, dans les faits, ne l’est pas. Les autres personnes et structures présentant des offres culturelles différentes à ce modèle dominant-bien-pensant sont tolérées, invisibilisées, périphérisées, pressées financièrement et parfois fermées. Dans le capitalisme hypermoderne avancé de Toulouse Mix’art Myrys est dans le viseur de l’offre culturelle clean de la ville et ne correspond pas à l’idée d’une métropole innovante portée vers la croissance plutôt que vers l’émancipation de ses citoyens. Dommage. Pourtant les tiers-lieux ont le vent en poupe et constituent des alternatives aux structures artistiques fatiguées qui programment sans cesse les mêmes artistes institutionnels, fatigués aussi. Encore faut-il que ces tiers-lieux soient portés par un esprit entrepreneurial pour capter des soutiens. Dans le capitalisme hypermoderne avancé, de Toulouse et d’ailleurs, l’artiste se doit d’être un entrepreneur ou doit se convertir à l’immédiatisme (fini l’audience, fini la professionnalisation remplacées par une pratique personnelle, juste pour soi et quelques amis, voir Hakim Bey). Dans le capitalisme hypermoderne avancé de Toulouse, géré par des individus qui n’ont de l’art que des notions vagues et convenues et donc de fait incapables de mettre en perpective une véritable offre culturelle diversifiée, certains lieux doivent disparaître (le pavillon Mazart du Groupe Merci et aujourd’hui Mix’art Myrys). Pourtant Mix’art Myrys répond à certains critères que je trouve indispensables aujourd’hui dans le fonctionnement d’une structure artistique : des compétences techniques et d’organisation largement égales voire supérieures à la plupart des lieux artistiques et de leurs personnels fatigués, une direction collégiale qui s’appuie sur des collectifs alors que les autres lieux sont sous le diktat unique des visions du directeur.trice tout puissant, une programmation éclectique s’adressant à différents publics, la capacité de rassembler des centaines de personnes, voire des milliers, alors que par exemple une majorité de centres d’art sont complètement déserts et n’affichent des chiffres de visiteurs que gonflés avec la venue obligatoire des scolaires. L’esprit libertaire régnant à Mix’art Myrys peut être interprété de deux manières différentes, les uns disent : « ils ne respectent pas les règles, ce sont des punk à chiens », les autres disent « ce sont ces lieux artistiques qui désormais répondent à un vrai besoin de mixité artistique et qui rassemblent (enfin) de vraies compétences ». Exemple : dans un lieu institutionnel artistique français le responsable technique vous dit plutôt « ah ben non j’ai pas ça et puis je pars dans une heure », chez Mix’art Myrys on vous dit « t’inquiète mec on va trouver ». Pour ces dernières raisons notre groupe Hypogé (Éric Arlix, Serge Teyssot-Gay, Christian Vialard) a fait son meilleur concert à Mix’art Myrys. Dans le capitalisme hypermoderne avancé les pratiques artistiques contemporaines sont non-essentielles. En temps de crise sanitaire ou de crise tout court (climatique, économique, voir entre autres La Stratégie du Chaos de Naomi Klein) les individus en charge de l’avancement du capitalisme hypermoderne trouvent plus facilement et plus rapidement des espaces, des procédures pour accélérer la venue du monde d’après, un monde plus clean, orienté vers l’entrepreneuriat de tout et donc débarrassé des pratiques artistiques émancipatrices et vertueuses.
(Texte commandé par Mix’art Myrys, mars 2021)

Comorbidités culturelles, grosse fatigue et monde d’après 

Après douze mois complètement inattendus, nous révélant chaque jour des images et des situations inédites, nous sommes tous un peu paumés, ne sachant si c’est le monde d’après ou d’avant qu’il nous faut. On a vu le printemps éclore derrière nos fenêtres, la tête emplie de questionnements et d’inconnus : des décomptes, des pics et des plateaux, des distanciations d’un mètre, d’un mètre cinquante, de cinq mètres et soixante-treize centimètres, des masques en tissus, en strass, fait main ou en Chine, en forme de filtre à café ou qui font super peur. Des déclarations affirmées puis infirmées, des allers, des retours, des cul-de-sacs et des experts médiatico-angoissés. Reclu.e.s derrière nos écrans, on a appris, « créé du lien », on s’est retrouvé.e.s pour un apéro visio et l’anniversaire de mamie. La quarantaine a pris le nom de quatorzaine, on a applaudi les combattant.e.s, on s’est fait des coucous aux fenêtres, on est rentré.e.s en guerre. On a vu des biches aux feux rouges, des canards sur les boulevards, on a vu le jogging devenir le sport national. On a click&collecté, fait des visioconfes interminables et pixelisées, les entreprises zombies (sous perfusion) sont apparues, tout comme les cas contact, et les cas contact des cas contacts qui ne sont pas des cas contacts, les cluster, les comorbidités, les asymptomatiques et les très obscurs motifs impérieux. Nous nous sommes mis à distance les un.e.s des autres, derrières les écrans et les gestes barrières, bercé.e.s par des statistiques morbides, des courbes sur-commentées, des modélisations algorithmiques et des masques personnalisés. La culture d’État s’est vue confisquer ses outils, théâtres, musées, centres d’art, … Et la culture, qui était déjà en marge, en niche ou en caravane, a été évacuée, ramenée à son extrême précarité. On voit bien comment la période est propice à « écarter » certains lieux ne correspondant pas aux définitions d’une culture bien sage (par exemple ici à Toulouse le Pavillon Mazart et Mix’art Myrys et la pure éradication du Bleu Bleu). La culture est non essentielle. Mais comment rêver et s’évader avec l’ »essentiel » alimentaire seul ? Comment se nourrir d’autres choses que de pâtes achetées au supermarché, seul autorisé à ouvrir ? Comment vivre dans ce long jour de télétravail qui se répète sans une fenêtre sur l’imaginaire ? Comment s’évader avec une boite de Finger et une 1664 ? Pas simple. Au delà des lieux institutionnels, au delà des crises sanitaires, économiques, écologiques, les pratiques artistiques continuent d’exister. Ouf ! Certains nous disent (Hakim Bey et son concept d’immédiatisme) que les artistes ne doivent plus rechercher d’audience, que chacun est un « producteur » et qu’il faut quitter le marché. Pas facile pour beaucoup d’abandonner la professionnalisation, l’économie de l’art, les égos sur-dimensionnés, sa super page wikipédia. Pourtant, nous avons besoin de culture et de celles et ceux qui la font parce qu’iels nous empêchent de devenir des moutons qui font la queue à Primark. Nous avons besoin de celles et ceux qui prennent le temps de mettre en mots, en image ou en corps leur volonté de défiance envers les queues et envers la soupe insipide et insultante de la consommation de masse. Dans ce contexte morbide et angoissant, nous déclarons une envie commune d’air et de considération. Nous voulons des espaces pour parler le monde avec celles et ceux qui n’ont pas d’espace. Nous voulons des histoires à partager avec celles et ceux qui se taisent. Nous voulons nous étonner, interroger l’autre et le monde, rire et découvrir. Nous voulons du temps pour écrire les mots qui transforment demain en mieux. Nous réclamons des oreilles dans tous les murs. Des bouches dans tous les ventres. Nous allons désormais être bien plus vigilant.e.s sur nos partages, nos pratiques et nos envies d’art, car il semble clair que ce que nous venons de vivre ne nous rapproche pas trop de l’émancipation, de la convivialité et du partage. Nous voulons désormais reconsidérer l’économie de la culture, élargir les soutiens, décloisonner les pratiques, nous voulons de l’art partout, tout le temps, avec tou.te.s. Nous voulons des imaginaires pas des produits. Nous voulons que la culture vienne à nous, qu’elle nous saisisse au détour d’une rue, qu’elle soit un festival urbain et rural permanent où la parole puisse s’échanger en continu, et aussi qu’elle vienne chercher ceux qui la tiennent à distance ou ceux qu’elle impressionne. Nous vous donnons rendez-vous, après la guerre, pour réinvestir nos vies.
(Texte collectif écrit lors d’un atelier visio organisé par La Cav’Po, mars 2021)

Textes © Éric Arlix & DR – Photographies © DR