L’Âge de pierre : Suite lunaire

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Après deux ans sans trêve aucune de campagnes aériennes, le site est devenu un champ de ruines.
« Un champ ? »
Ils pensaient pourtant bien en avoir fini. Avoir tué dans l’œuf toute perspective de renouveau.
En haut lieu, l’oxymore est examiné, pesé et repesé : et si l’oscillation se résolvait en faveur du premier terme ? Si le cosmos finissait par l’emporter sur les forces chaotiques ?
Cela s’est déjà vu.
Un monde pourrait donc se reformer ?
Des espèces animales ressurgiraient des cendres et des profondeurs de la terre…
« Des bleuets, des glaïeuls, des volubilis… »
Il faut trancher.
« La ruine ! »
Ordre exprès est alors transmis de passer sur la zone et de repasser sans relâche aux commandes de chars puissamment chenillés, de labourer jusqu’à ce que la courbure devienne méconnaissable, « lunaire », entend-on en très haut lieu.
Au moment de décréter le périmètre inhabitable, ils ont encore le projet d’y enfouir une batterie de mines bondissantes, dont la mise à feu doit s’échelonner sur un siècle.

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Au commencement était la Lune.
L’hypothèse court qu’elle serait née à la faveur d’une collision aléatoire, entre deux vagissements du jeune système solaire, lors de la période dite de bombardement lourd tardif. La future Terre, c’est alors ce qu’on raconte, aurait été percutée par une protoplanète naine, elle-même déroutée par le déboussolement gravitationnel des géantes gazeuses. L’impact, suppose-t-on à ce stade, dégagea une énergie tellement phénoménale qu’elle amputa la sphère d’une grande quantité de matières magmatiques, lesquels débris s’ordonnèrent autour d’elle en anneau, puis en disque, puis à force d’accrétions avec ceux du bolide, forgèrent le satellite criblé d’astroblèmes que nous voyons varier à présent, à distance fraternelle, et régir nos marées. Distance croissante, néanmoins (le fait est établi depuis peu), si bien qu’un jour ou l’autre, usé, épuisé, glacial, le caillou n’aura guère d’autre issue que de prendre la tangente et déserter la zone et son champ d’attraction.

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Dans le champ de mines
C’est un appareil spécial, qu’on prendrait d’emblée pour une de ces charrues à versoir primitives, si on ne le voyait en action. Ici la terre est scarifiée pour accueillir les derniers nés des cartoucheries les plus innovantes : les mines à charge creuse, légèrement invalidantes ; celles à effet de souffle, que déclenche le seul contact, voire le frôlement d’un pied, aussitôt déchiqueté ; les mines à fragmentation, et parmi elles, la bondissante, renommée pour ce qu’elle n’explose qu’après avoir été expulsée du sol où elle était maintenue en dormance. L’engin s’égaille en une myriade de pièces métalliques dans un rayon de 360°, au niveau de l’appareil reproducteur.
Létalité garantie.
Quel artilleur ne tressaille avant d’agir sur la détente… Les mines, elles, sont infaillibles.
Il ne fait guère de doute que nous sommes ici devant la munition idéale. Car c’est désormais la cible qui se jette sur le projectile – objet auquel elle était seule et depuis toujours destinée.

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Fauché par une mine.
J’ai été fauché par une mine.
Quoi dire d’autre.
C’est comme ça que je vis désormais.
Ici, dans ce réduit.
Un peu à l’écart.
Là, c’est moi. Avant.
Je marchais sans y penser, une jambe après l’autre, avec l’allégresse de l’âge, aimanté par une force.
J’allais dans la forêt glaner du bois mort. À la sortie du village.
C’est là-bas que la mine m’a fauché.
Je ne peux pas mieux dire.
« Arraché de terre, soustrait à la surface, exilé, éclipsé sans retour, expulsé de soi, à soi-même invisible. »
Et pourtant je n’étais qu’acquiescement à la masse terrestre, et par la plante de mes pieds si solidaire du sol que j’avais fini par ne plus faire qu’un avec la courbure et les accidents de l’horizon.
M’en souvenir ravive la douleur.
Ici, là, allez savoir où.
« Il me semble que ça diffuse à partir des moignons jusqu’aux anciennes terminaisons nerveuses. Parfois ce sont les muscles les plus charnus, autour des tibias, qui continuent de m’élancer. Parfois le vide en dessous de moi qui fourmille. »

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Dans la zone d’essai
À la nature, toujours, le génie a emprunté nombre d’inventions.
Le peuplier est exemplaire, qui largue dans l’air de minuscules graines cotonneuses, à l’instar de la dent-de-lion et ses millions d’akènes munis d’aigrettes, sans parler de l’érable trident, dont les fruits ailés assurent la propagation concentrique de l’espèce. Le monde naturel, nous l’observons jour après jour, prospère autant par sa diversification prodigieuse que par l’optimisation de ses stratégies reproductives.
Soit maintenant PFM-1, surnommée mine papillon. Voyez-la qui retombe, après dissémination héliportée, sur la terre. Le bulbe explosif est guidé par une ailette souple grâce à laquelle il tournoie lentement jusqu’à son arrivée au sol. Là, un système de suspension hydraulique lui permet de se poser sans heurt, non sans délicatesse. Il faut trois minutes au détonateur pour s’armer, après quoi toute pression supérieure à cinq kilogrammes (le poids d’un nourrisson) suffit à déclencher la foudre.

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L’alliance a été prélevée sans précaution par un pilleur de cadavres. À la base de l’annulaire, l’or avec le temps a imprimé son sceau blanchâtre, un halo qui tranche avec le hâle de la peau et les ridules des phalanges.
« Trente-trois ans d’union… »
L’épouse reste sans voix. N’ose pas toucher la main qu’on lui demande de reconnaître.
La seule partie du corps qu’on ait retrouvée.
« Sa main droite… »
Ne se prononce pas.
La main se referme comme une plaie en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire – la main inséparable du bras solidaire de l’épaule rattachée aux jambes par le torse, et par le cou aux lèvres, à la langue et aux dents – sur le mystère de la présence.
Le poing se resserre à l’infini.
Cependant on la prie de revenir à elle, d’observer la forme de chaque doigt, la courbe et l’épaisseur des ongles, elle pourrait y repérer un détail…
Non. Elle ne voit rien d’autre qu’une aura indéchiffrable, de celles qui palpitent autour des astres morts dont on recueille après coup le rayonnement.

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Dans l’antichambre
Nous occupons les corps comme nous prenons possession du territoire.
Avec méthode.
Le temps n’est plus au foutoir ni à la meute.
À la débauche improductive.
Si les pulsions doivent être satisfaites, qu’elles servent au moins à honorer nos buts de guerre.
C’est le sens que nous donnons à cette queue, sinueuse mais disciplinée, formée par les rescapés du jour et s’étirant au-delà du sas, dans l’allée centrale du camp, vers l’armurerie.
Ici, on ne dilapide pas la jouissance, on canalise patriotiquement toutes les forces de reste.
Derrière les paravents attendent nos prises de guerre.
Elles n’ont de valeur qu’en ce qu’il sera fait de leurs ventres.
Chaque ennemie aura droit à dix douze visites quotidiennes, jusqu’à ce qu’un test confirme le succès de l’insémination.
Victoire donc, et sur les deux tableaux : nos soldats se convainquent de produire à eux seuls et comme un seul homme la relève nationale ; les futures mères désespèrent de nourrir en leur sein une inconcevable postérité.

Textes © François Bizet – Illustrations © DR
L’Âge de pierre est une série poétique sur la mémoire du monde en 100 textes.
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