Les médias ne sont plus peuplés que de Pères-la-Morale. Question rhétorique et panache, la France faisait mieux du temps où des tragédiens lui écrivaient ses répliques. On savait que le brillant sonne creux ; on découvre qu’il peut être infiniment inconséquent. Nos médias cultivent l’attitude, mais font fi du panache. BHL s’est-il demandé une seule fois si se tirer une balle, ailleurs que dans le pied, ne devrait pas être le prix à payer pour la mélasse qu’il a semée, de l’Afghanistan à la Libye ? Non, il réitère avec l’Iran. Le paon ne se donne même plus la peine de jouer au docte. Il reprend le refrain des pleureuses. À quelques variantes près, Mère Courage est unanime : quel cran que ces gens descendus dans la rue. Silence, pas un comique n’ose le jeu de mot attendu. Vite, la parole reprend. Normal, elle libère. Certains filent la métaphore : que dire quand on atteint l’innommable ? D’autres, pour qui le débat stoppe à l’hexagone, feignent de s’indigner : pourquoi ce silence dans les rangs de la gauche extrêêême ?

Silence, une donnée matérielle prime. Presque un mois que le soulèvement a eu lieu, et autant que les relations virtuelles avec l’Iran furent levées par les autorités de ce pays. Au début du black-out, les voyeurs ont chuinté : comme ça, ni vus, ni connus, on nous prive de témoignages contre les crimes contre l’humanité. Puis le black-out dura, et dure encore. Ça interroge, ça rumine, ça se remue un peu. L’Europe coche la Légion des Gardiens dans la case terroriste. Bien, mais qui a dit que les Européens n’étaient plus européocentrés ? Les médias ont la bouche pleine du mot « international », mais pensent-ils une minute qu’un Iranien d’Iran ne peut plus non plus communiquer avec un autre Iranien d’Iran via les réseaux ? La liberté virtuelle, la seule que cet être humain a sienne, lui est retirée. Et la France qui a fait de la liberté sa bannière, a la peur qui la titanise. Silence. Ça sent l’agneau promis à la boucherie, le drame cornélien.
Je préfèrerais un poète non-tragique. Un tel poète, dès avant qu’André Breton ne popularise l’expression « champs magnétiques », vivait déjà la pression que ces champs exercent. Il apprécie encore la loi des « vases communicants ». Sent la même électricité vibrer dans l’air, sait qu’elle l’inspire, sait aussi comment la planète la hume, et comment elle réagit. Entre l’Autriche annexée à l’Allemagne nazie et l’Espagne sous la botte du Caudillo, le champ magnétique portant nom « France » était appelé à être inondé de ces deux vases. Un marécage naquit, le pétainisme. Il y va d’une loi poétique à laquelle l’Iran n’échappe pas. L’Iran moderne, tel qu’on le connait, je veux dire avec pour culte officiel le chiisme, date sa splendeur de l’époque où Louis XIII consacra la France au culte marial. Alors, deux lingua franca se partagèrent l’Europe et l’Asie, ici le français, là le persan. France et Iran sont depuis irrigués de mêmes réseaux. Ainsi, la France révolutionnaire de l’État-Nation née dans le sang autour d’une capitale à sa pointe supérieure, Paris, a pour alter ego la dynastie Qadjare. Celle-ci fit de Téhéran, pointe au sommet du pays, sa capitale en 1789, autour de défilés populaires commémorant toute une martyrologie. Quant à l’Iran contemporain, regardez-le ! Depuis que sur son flan occidental, Recep Tayyip Erdoğan cherche à ressusciter l’ère de la Sublime Porte, et que, sur son flan est, Narendra Modī redore le blason d’un nouvel Empire moghol, force est qu’il s’adonne lui aussi à la force. Alors que l’énergie stimule certains, elle participe, hélas, en Iran, à la destruction.

Ce tableau dressé, pénétrons à présent dans les sensibilités du peuple d’Iran. Les sensibilités ne se mesurent pas à l’aune des siècles, mais des millénaires. Un grand courant n’a cessé de traverser l’Iran. Creuset civilisationnel qui, ne se contentant pas de développer une pensée dualiste à l’instar des autres sociétés (car la question du bien et du mal taraude l’homme sous toutes les latitudes), chercha les lois poétiques qui régissent la nature dans sa floraison duelle. Les Iraniens en firent une religion, dont le reliquat qui nous est connu s’appelle zoroastrisme. Son principe repose sur la croyance que le feu manifeste une présence éthérique dite bonne. Les prêtres qui l’entretiennent ont un éventail pour l’attiser, et dans le même temps, chasser les mouches qui appartiennent à l’ordre de la contre-création, aucun support éthérique existant pour justifier leur présence. De même, le croyant ordinaire est prié, plusieurs fois par jour, d’user de son cordon sacré en le faisant claquer pour chasser les présences inopportunes susceptibles de l’assaillir. Pendant huit siècles, le zoroastrisme – religion d’état – chassa bien des mouches, avant que l’islam ne l’assomme.
Après une courte période où la laïcité séduisit les nouveaux dirigeants de l’Iran, dans la mesure où elle se conjuguait au fascisme chez Mohammad Reza Pahlavi, puis à l’impérialisme libéral chez son fils, l’Iran renoua avec une religion d’état. Comme anthropologue des sensibilités, la République islamique d’Iran m’intéresse seulement par la façon dont elle fit entrer dans le code un modus vivendi. Cet art de vivre constitue lui-même un surgeon de la vieille poétique locale qui articule le mal comme force venue de l’extérieur – versus – le bien qu’on préserve en soi, à l’échelle du foyer. Le dehors s’appelle birun, le dedans andarun, et ces catégories ancrent dans l’espace social la loi exotérique du zâher qui se distingue du domaine ésotérique du bâten. Soyons de pierre dehors, inflexible au mal, ne lui offrant nulle prise, pas d’affect exprimé, hors la passion qui lie aux martyrs. Réservons tout notre amour à ceux qui nous sont proches, là seul où l’amour est préservé dans sa pureté, au foyer. L’islam légaliste s’est greffé sur cette sensibilité avec des dirigeants qui, depuis près de cinquante ans, surfent sur la schizophrénie de son peuple.

Jusqu’au jour où une troisième dimension est arrivée. Je veux parler d’Internet et des réseaux sociaux. Une lucarne put être ouverte sur le monde, de l’intérieur même du foyer. Certes, les télévisions satellitaires diffusaient déjà la vie fantasmatique de certains Iraniens de la diaspora, ceux des pays du Golfe et de la Californie, via des clips réorchestrant le clinquant et le mauvais goût des seventies. La jeunesse y fut sensible avec le même effet de porosité qui a existé dans tous les régimes fermés – ex-URSS, Chine de Mao – et la contrainte faite de jongler avec ces influences. Cela relève de l’épiphénomène par rapport à ce qui fait poétiquement sens. Avant que les réseaux sociaux ne se généralisent et ne se marchandisent, ils apportèrent un souffle inédit à la manière dont s’articule la sensibilité en Iran. Ce fut entre 1998 et 2018, une période où il y eut régulièrement des manifestations chez les générations nées après la Révolution, mais où, à la différence d’aujourd’hui, cette jeunesse était davantage productrice que consommatrice de données sensibles sur le net. Quand je parle de données sensibles, il s’agit de poésies, les plus remarquables écrites par de jeunes femmes, qui, sans avoir besoin de passer par la sphère publique, birun, évitant ainsi plus ou moins la censure, furent échangées de la chambre, andarun, de l’une à la chambre de l’autre.

Magnétiquement attiré par les nouveaux courants,, je fus sensible à ce réseau émergent. D’autant plus piqué à vif que je savais que cette poésie allait me résister, pour la bonne et simple raison qu’elle ne m’était pas destinée. Elle se cherchait tout en cherchant à manifester un nouveau bâtin, intraféminin et s’exprimant d’une maison à l’autre dans une langue hermétique, plus encore par vocation que par nécessité. Né vingt ans avant la Révolution, j’appartenais par définition au clan des outsiders. Dans une certaine mesure, cela tombait bien, c’est la situation idéale pour faire de l’ethnographie. Deux informatrices, des doctorantes nées après 1979, rejoignirent l’aventure. Nous enquêtâmes sur une dimension qu’occultent d’ordinaire les sociologues, alors que matricielle : l’imagination créatrice.

Le livre parut en 2014 à l’Atelier de l’Agneau : Zabouré Zane : Femmes postmodernes d’Iran en 150 poèmes (1963-2013). Il proposait la traduction de 150 poèmes dus à 35 auteures et 15 auteurs iraniens de poésie contemporaine, tous adeptes des vases communicants depuis leur écran. Ces traductions, à cheval entre les notes de terrain et la musique de l’Imaginal, mettent en scène Avaz, Gita et leur « Professeur », à se battre avec elles, et entre eux, à débattre. Beaucoup de ces poésies évoquent la maison comme une prison dont elles permettent de s’évader. La jeune poète iranienne y plaide la nécessité de la paresse, finies les tâches domestiques :
Je ne suis pas là / le robinet goutte / derrière la fenêtre quelques oiseaux picorent / et la sonnerie du téléphone / Je rentre à la maison / le robinet goutte / derrière la fenêtre quelques oiseaux picorent / et la sonnerie du téléphone.
(Sârâ Mohammedi Ardehâli, 2007)
Le jeune poète iranien chante la déconstruction des murs tout autour de lui, fini le mythe du couple et du foyer :
De la maison que nous n’avons pas construite / n’en reste qu’une ruine.
(Kâmrân Râsulzâdeh, 2011)
Une nouvelle demeure virtuelle leur est tombée dessus, la toile. Pourrait-elle être la Jérusalem céleste attendue ? D’où l’intitulé de mon anthologie critique : ZABOURÉ ZANE, psaumes au féminin, litanies de femmes. Les deux Z du titre furent posés comme si une amorce pour en finir avec le ternaire maudit du mal – au moins tenter de le retourner – que les Iraniens circonscrivent de la sorte : zan, zar, zamin, la femme, l’or, la terre. Car, tant qu’on ne cherche pas à les posséder, ne sont-ce pas là de vraies richesses ? Wouais, fait la poète iranienne, mais pas demain la veille que, dans la représentation mentale de mes compatriotes, cette saleté de femme enchanteresse devienne une simple femme qui chantonne. Et elle le chante, un tantinet désabusée :
Jusqu’à la définition exacte de femme / il reste des centaines d’années avant qu’à côté de moi / tu te sois extirpé de l’essence de toi.
(Shimâ Shâhsavârân-Ahmadi, 2012)

Des centaines d’années, disait-elle, avant qu’il en soit fini de l’essentialisme ? Tout va si vite. Douze ans ont passé, et dégenrer les rapports entre sexes se répandit comme une traînée de poudre tout autour de la planète. L’Iran n’y a pas résisté. Son dualisme en a pris un coup dans l’aile. Aussi, la génération Z en Iran a-t-elle voulu donner un grand coup de pied dans les préjugés qui la dirigent. À l’heure où j’écris, il appert qu’elle fut davantage fauchée qu’elle ne faucha. Je ne le crois pas, prêtez l’oreille, qu’entendez-vous ? Il y en a marre de vouloir nous voir verser des tombereaux de larmes sur les suaires des Imams morts pour la cause, devant les monuments des martyrs morts sur le front, devant les vieux qui jouissent de nous voir crever. Voilà les revendications de jeunes gens qui voudraient s’éclater autrement qu’en donnant une boom entre quatre murs. Les autorités les ont pris au mot de la manière la plus cynique qui soit, en tirant sur les manifestants. N’empêche qu’elles ont conscience que la martyrologie ne fait plus recette. Pour preuve, elles revendent à prix d’or les cadavres aux familles. Il y va moins de l’appât du gain que de grossir le rang de ceux qui seront inhumés avec les honneurs. Vous n’avez pas cinq mille dollars sur vous ? Signez-là, une décharge pour qu’on enterre le fiston dans le carré réservé aux forces de sécurité qui furent débordées.
Face à autant de cynisme, la joie farouche ne démord pas. La génération Z et ses ainés dansent au cimetière. Finies les vieilles mythologies duelles avec ici Créon, là Antigone, un autre cycle s’ouvre. Quel peut-il être pour ceux qui ont cru à la lune et ne versent plus de pleurs ? Sepideh Jodeyri l’avait espéré en l’an 2000, et c’est chose faite :
chaque fois que tu pleures/ petite fille / touche de la main l’écorce de la lune / tes mains / seront alors myriade d’étoiles.

« La lune a beau briller, le monde se fait noir », craignait avec raison Fāṭimih Baraghāní, mais les étoiles sont là, chacun l’écran lumineux de son portable brandi dans les avenues des villes. Au fond d’elle, Fāṭemeh (Tahireh) le sait, et dans un ghazal, se met à chanter « Marie pleine de grâce ». La grâce étant ici ce qu’elle appelle « lumière sur lumière », à savoir « le trésor » que devient « la douleur » quand on se sait un « ami » : « le soleil qui va solitaire ». Rien de cultuel dans ce soleil archétypique qui, dans bien des poèmes par moi regroupés, prend pour nom Maryam. Un nom scandé pour le motif le plus poétique qui soit. Revenons à l’époque où France et Iran divergèrent. La première choisit Marie pour égérie qui, les siècles passant, devint Marianne, fleur à la bouche, rire insolent. Le second lui préféra les processions pleurant l’assassinat du petit-fils du Prophète. L’idéologie de la République islamique d’Iran a tenté de séculariser Husayn, ledit petit-fils, en représentant de tous les déshérités du monde. Mais ça n’a pas marché, la vie doit l’emporter sur la mort. C’est la première et la dernière des lois en poésie.
Texte © Iraj Valipour – Illustrations © DR.
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