L’ordre du monde : Je me souviens du tableau de Jérôme Bosch

L’Escamoteur. C’est un tableau de Jérôme Bosch. Il est, je crois, au musée de Saint-Germain-en-Laye. J’écris le nom de Bosch et je ne peux m’empêcher de penser à mon père, à ses perceuses qui viendront assembler les planches de bois. Regardez le tableau (la table) et vous verrez bien de quoi j’entends parler… Car à l’époque de Hiéronymus Bosch, c’était sur des planches de bois qu’on peignait. On se demandera pourquoi, les fables, il nous faut aussi les figurer sur des planches de bois, ou bien sur des toiles.

L’Escamoteur. Je sais que dans ce tableau, les corps sont des corps de marionnettes, les visages, des masques de farce. Taillés dans le bois. Je sais aussi qu’il y a une paire de lunettes qui traîne quelque part sur le nez d’un personnage attentif qui se penche [1]. Jeu de main, jeu de vilain.

Ce tableau, je m’en souviens en lisant notre plus célèbre anthropologue – mort il y a déjà quelque temps – et qui nous explique avec autant d’intelligence que d’élégance, le secret maléfique de notre destin d’animaux écrivants, de singes savants. Comment nous nous sommes fait mettre par l’écriture, par l’art du calame, du pinceau ou du stylet. Je me disais que c’était, lui aussi, un escamoteur, un maître de la métonymie. Il y a sur la table l’axe syntagmatique et chacun des gobelets et dans l’un d’eux, le signifiant. L’escamoteur, lui, commence à faire aller sur la surface de la table tous les gobelets et nous qui sommes myopes, nous nous penchons sur la table pour suivre les mouvements. Oui, ça bouge. Ça va et ça vient. Quelle virtuosité ! Et notre esprit est pris de tournis quand il se demande où est passé le petit signifiant – le signifiant qui signifie, qui fait sens, c’est-à-dire qui irradie et illumine comme une veilleuse allumée dans la nuit. Il y a cette alliance de l’alcool de l’intelligence et du vertige de la nuit qui s’achève. Il se peut qu’elle commence aussi.

Et pourtant, on l’aura remarqué, il y a aussi la main sûre de mon père, ce bricoleur hors pair. Qui vient me dire avec obstination, mais sans ouvrir la bouche, par son seul exemple – c’est un revenant – que non, notre destin n’est pas nécessairement d’être enfermés dans cette malédiction, d’être le jouet de plus habiles et qu’il importe que nous sachions quoi faire de nos dix doigts.

Il vient avec sa perceuse faire les trous. Il vient assembler les planches. Et cette table qu’il monte, cette étagère assemblée, elles nous serviront avec l’humilité qu’on peut attendre de nos serviteurs.

Dans les autres gobelets, rien. Ce sont des mots privés de sens. Le mage, le magicien ouvre la bouche, et c’est de sa bouche que sortira, brillante, la bille de verre [2] – comme si le secret, il le faisait sortir obscènement de son corps, du tréfonds de son corps, du secret de ses organes, de la sombre forêt palpitante, chaude et palpitante, de ses organes – un peu à la façon dont l’huître secrète la perle : c’est le même contraste entre la perfection sphérique de l’objet et l’amas organique dont elle surgit. Et c’est comme si alors, on avait le sentiment – on, c’est-à-dire nous, les spectateurs, ceux qui myopes assistent à la scène – ou bien les lecteurs si vous préférez – ceux qui sont de l’autre côté de la barrière – comme si nous, spectateurs, étions entraînés dans un domaine maléfique, misérable et maléfique et que nous avions l’intuition que le manipulateur des gobelets, c’était le diable. Car il faut bien réintroduire quelque part dans cette histoire le diable, moi qui aurais tant aimé m’en passer.

Évidemment, nous avons besoin de fables. C’est un peu ce que je voulais dire. J’aurais voulu aussi sans doute être moi-même une fable, c’est-à-dire moi aussi, pouvoir me dissoudre dans l’eau comme du sucre. Que ni mon ombre ni mon reflet ne marquent sur la surface de la page, sur la table blanche du texte.

Comprenez-vous ?

Ce sont les fous – et seulement les fous – qui disent : « Comprenez-vous ? », et vous fixent de leur regard, vous fichant les yeux dans les yeux, et exigent d’être compris. Les gens sensés, eux, depuis longtemps, ont renoncé à être compris, et c’est pour ça qu’ils préfèrent la fable. Ou bien alors, ils se taisent et vaquent à leurs tâches.

Ce besoin de fables ressemble à une table de bois paysanne, à une table de bois bien pleine, faite d’une planche de bois coupée dans l’arbre et porte en elle sa propre vérité qu’on ne peut échanger contre nulle autre. Sa vérité vraie de conte, d’histoire à conter, de désir de pain et de vin, pas christique pourtant pour deux sous. Non, une belle table en bois.

Et qui ressemble aussi à la scène que j’évoquais, à la scène de l’escamoteur qui faisait glisser les gobelets sur la table avec face à lui les spectateurs, les badauds venant de leur village, de leur quartier, du fin fond des temps jusqu’à la table du présent. Saltimbanque, celui qui saute sur la table. Ici, c’est le chemin des hommes aux mains habiles, aux doigts agiles, les prestidigitateurs, mot qui fait fourcher la langue. La table n’est scène que de leurs doigts.

Il importe que cette table, ce lieu bien plat, dressé sur ses tréteaux, soit le lieu où s’assemblaient des gens venus de loin et que nul destin ne destinait à se rassembler ici. Des morceaux du monde autrefois, aujourd’hui encore séparés, éloignés.

Il peut paraître étrange que ce soit finalement à des toiles – ou des tableaux, car il me semble presque certain que ce tableau de Bosch, ce n’est pas sur une toile, mais plutôt sur une planche de bois qu’il a été peint. Peut-être du bois de tilleul… Il est donc étrange que ce soit à ces images dont nous avons tous hérité que j’aille demander mon chemin – ou quelques vérités. Que cette vérité, ce ne soit pas en moi que je sache aller la chercher. Qu’il me faille ailleurs aller la quémander.

***

Il se trouve que ce tableau dont je parlais il y a quelque temps, je lui ai finalement trouvé un lieu, un lieu où le placer. Recel ou revente. Comme quand on vient de déménager et que les objets qui autrefois avaient trouvé leur place naturelle dans notre ancien appartement, il faut maintenant leur en trouver une nouvelle qui leur conviendra, qui leur permettra d’exercer leur vertu dans toute son étendue. Je demande simplement au lecteur de patienter un peu, le temps d’installer le cadre qui sied à ce tableau. D’abord, pour commencer, quelques propos entendus dans le train, au moment où les portes s’ouvrent et se ferment et où les passagers sortent ou entrent :

Instaurée grande castratrice par je ne sais quelle autorité. La question est d’ailleurs bien là. D’où vient donc la légitimité de sa fonction ? Elle, avec ses grands ciseaux, avec cette autorité mâle, avec sa petite guillotine portative qu’elle transporte où bon elle l’entend pour mettre à exécution ses jugements, pour exécuter qui bon lui semble.

Les hommes à cette époque, c’est bien d’ailleurs là le signe de leur faiblesse inhérente, congénitale, les hommes à cette époque avaient tendance à préférer les femmes douces et tendres et on peut dire que leur beauté, la beauté de ces femmes douces et tendres était la preuve, c’est-à-dire la manifestation de cette douceur et de cette tendresse.

La lecture de Maurice Godelier [3] m’avait appris, autrefois, bien des choses sur la façon dont ont été organisés les rapports entre les hommes et les femmes, depuis fort longtemps, en bien des lieux. Nous ne sommes pas très loin de là où les Baruyas en sont restés. Nous n’avons pas vraiment appris grand-chose depuis. Notre savoir est commun. Je résume : Autrefois les femmes possédaient de grands pouvoirs, mais elles en firent un mauvais usage et il fallut que les dieux les en privent et les remettent aux hommes qui sont depuis les légitimes dépositaires. Ils savent bien sûr en user comme il sied. L’initiation des garçons, c’est ce moment où ce grand secret, celui de l’antique pouvoir des femmes est révélé aux petits mâles, héritiers légitimes de cet usage du monde.

Tour de passe-passe. Passez, muscade. Et c’est maintenant que je me souviens du tableau de Jérôme Bosch. Il y a ce qu’on raconte aux femmes et aux enfants. Il y a ce qu’on raconte à ceux qui sont destinés à devenir adultes. Il y a ce moment où ce qu’on a raconté jusqu’ici à l’enfant cesse d’être vrai. Un peu comme l’histoire du Père Noël. On me demandera pourquoi j’ai commencé par ces paroles qui évoquent cette femme castratrice. Sans doute faut-il dans le monde des femmes qui rappellent aux hommes qu’ils ne sont plus de petits enfants, que l’âge d’être un enfant est passé et que le sérieux est du côté de la barbe.

Il est certain aussi que le vaste sac des contes ferme toujours mal et qu’il en est toujours un ou une, plus avisé, plus rusé qu’un autre qui sait qu’il ne renferme, ce sac, que du vent. Je ne saurais pour l’instant m’interroger plus avant sur ce mystère qui veut que certaines femmes deviennent, s’instaurent exécutrices du pouvoir masculin dans ce monde. Ou bien érigent par leur action un pouvoir féminin qui ne le cède en rien à l’exercice masculin du pouvoir.

Il m’importe peu ici de résoudre les questions que je pose. Je préfèrerais nettement m’appuyer contre elles – contre ces questions – poser contre elles soit mon épaule, soit mon dos – et non ma main, cette main dont chacun des mouvements se transforme immédiatement en un mot. Malédiction du prestidigitateur. Non, ce sont les parties muettes de mon corps que j’appuie, de tout le poids de mon corps, contre ces problèmes que je rencontre – comme un chat vient se frotter aux jambes de celui qui est là, faisant peser son corps contre la jambe, en passant. Sans doute, s’agit-il de faire apparaître la géographie du problème, de la question. Et que lorsque le crayon se pose, on puisse voir un paysage, le paysage du problème. La topographie. Plaisir des Kriegsspiels. Plaisir des trains électriques et de leurs paysages à l’infini. J’arrête là car je crois en avoir déjà parlé.

Il est clair que certains tableaux, comme celui de Jérôme Bosch au musée de Saint-Germain-en-Laye, nous aident à penser cela, nous offrent pour chacun de ces problèmes qu’il nous faut affronter, comme son emblème, sa description symbolique. Que nous pourrons conter avec nos mots comme il nous plaît. Ainsi du tour de passe-passe qui substitue à un hypothétique et antique pouvoir féminin la réalité belle et bonne, indubitable de notre phallocratie. Tout ça est une affaire de discours, d’histoire, et qu’un jour ceux qui savent vont raconter à ceux qui ne savent pas encore, mais sont appelés à savoir. Simplement, étant toile, étant planches de bois peintes, ils s’arrêtent avec la frontière des mots. L’histoire, nous pourrons la dire. Chacun de nous pourra la raconter. Mais pour cela, il nous faudra entrer dans le cercle du langage. C’est là la force des peintres. Restant silencieux, ils nous forcent à parler.

Georges de la Tour a fait de même, plus ou moins, avec sa diseuse de bonne aventure. Le jeune freluquet, le greluchon qui tend la main à la vieille censée savoir aimerait bien qu’on lui révèle le secret, qu’on lui dise l’avenir, mais ce qui a justement lieu, c’est le moment présent, amère mésaventure où le petit malin [4] qui se tient là derrière lui soutire sa bourse. Une fois encore. Tant pis pour lui ! Zama miro ! (Bien fait pour lui, c’est ainsi qu’on dit, avec une nuance de jouissance sadique, en japonais…)

Il est plaisant de se dire que le tableau de Bosch, aujourd’hui, on ne peut plus le voir. Justement parce que de petits malins avaient essayé de le voler – de le subtiliser. Et donc, ce geste de révélation, cette révélation du secret qui montre le subterfuge, cette apocalypse a cessé d’être révélée au public, si ce n’est par ses multiples reproductions. De ces généalogies, de ces récits qui remontent les fleuves, notre présent est abreuvé. Je m’en réjouis. Car on peut ainsi en savoir un peu plus sur l’histoire du pouvoir et de son exercice.

Texte © Vincent Brancourt – Illustrations © DR
L’ordre du monde est une série de réflexions intimes et extimes sur le monde tel qu’il va.
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[1] En fait, on aura remarqué, c’est le voleur à la tire qui porte les lunettes, lui qui regarde d’un air « détaché » vers le ciel alors qu’il commet son larcin.

[2] Si quelque chose sort de la bouche de quelqu’un, c’est en fait de la bouche du badaud qui a accepté d’être le partenaire de l’escamoteur. Et il s’agit, paraît-il, d’une grenouille qu’il régurgite.

[3] Je précise que l’anthropologue dont je parle à la va-vite dans la première partie n’est pas Maurice Godelier. Maurice que les Baruyas appelaient Maurice, lui, est né à Cambrai, là même où ma sœur et moi avons enseigné il y a longtemps déjà.

[4] On aura bien sûr remarqué que c’est une femme, et non un petit malin qui joue le rôle du voleur à la tire.