Attention, je vais faire tache sur la nappe en papier du bistrot avant-gardiste. Faire mon Michel Valprémy, sphinx à la Giraudeau, sauciflard au bec, monologue dans le trivial. Coup de bambou sur le ciboulot, le poète apostropha Paul Préboist pour une turlutte : « Mon Gnafron, mon trognon, mon puceau très sot ». À mon tour, chantons Sophie Marceau, ma Mariette, ma trop mignonne, ma passerelle très haute. Je mets des gants, parce qu’au cinéma, je l’ai vue une fois en fille de d’Artagnan, une autre en James Bond Girl. C’est peu, pas d’autres titres sortis en Inde. Mais j’ai lu tout ce qu’elle écrit, et ça me botte. Rares sont les écrits qui font chavirer, du cuicui aux gros sabots. S’envoler en s’enlisant, quel alcool. Mon verre en tremble, mais je prouverai, par la Science, qu’avec Sophie, plus de frontières entre ciel et terre.

L’éditeur scientifique Hippolyte Baillière, un Français établi à Londres, y fit paraître Early Magnetism in its Higher Relations to Humanity, as Veiled in the Poets and the Prophets (1846) signé d’un pseudonyme écrit en caractères grecs : « Thuos Mathos ». Il s’agissait d’une anagramme prise par une hermétiste, née à Dieppe en 1817, se cachant tant et tant qu’à rétablir l’anagramme, seul son père apparaît : Thomas South. Un alchimiste qui, fidèle au secret, n’a rien publié. Il contraignit sa fille à brûler le livre. Quelques exemplaires échappèrent aux flammes de Mary Anne Atwood, une pré-incarnation de Sophie Marceau.
Mary tenait le magnétisme propre à contrebalancer la tendance en l’homme à se trop estimer. L’homme devait, à ses yeux, participer de la nature et en rien la dominer. Les mythologues de l’Antiquité, tous des philosophes de la nature, disait-elle, le savaient. Las, la connaissance se perdit à mesure que les mythologies passèrent dans les religions, et celles-ci dans les états. Mythologues et poètes d’antan savaient aussi – ajouta-t-elle – que s’il y a dans la nature un espace à conquérir, cette conquête, plutôt une contemplation, doit se faire dans l’homme en sa qualité de miroir microcosmique de la nature.

D’autres initiés d’alors réfléchissaient à ce lien entre magnétisme et inspiration poétique. « The Alpine Philosopher », de son vrai nom Gioacchino di Prati, un carbonaro exilé à Londres, y publia, de 1834 à 1835, des Letters on Tellurism, Commonly Called Animal Magnetism. Lire cet hermétiste ouvre à Sophie Marceau. Le goût pour l’allégorie, ainsi que le raisonnement par analogie, reflète une tournure d’esprit qu’il tient pour plus ancienne que la volonté d’énoncer clairement un raisonnement logique. L’humanité vécut tout d’abord davantage, à l’en croire, sous une influence tellurique que solaire. L’homme vivait de la terre, les pieds dans la boue, et méfiance avait, avant l’héliocentrisme de Galilée, de s’exposer au soleil, la lumière étant essentiellement pour lui chaleur ignée. Donc, écrit-il :
Dans l’Antiquité, alors que l’intelligence n’a pas encore développé toute la conscience de soi, l’influence de la nature tellurique prédominait grandement, tant bien même il n’y a pas d’opposition radicale entre les deux pôles. L’humanité s’en remettait davantage à son instinct et toutes les philosophies d’alors, ainsi que la religion et les arts, tiraient leur source de l’imagination et de la synchronie davantage que de la raison et du libre arbitre. S’exprimaient là des phénomènes vrais que prêtres et prophètes, mages et poètes, druides et voyants, avaient expérimentés par l’activité tellurique. Mais dans la docte ignorance des âges qui suivirent, ce fut jugé erreurs d’appréciation dues à une absence de conscience de soi.

Deux poétiques peuvent ainsi être mises en miroir. Là, l’ode traditionnelle, tirant sa veine de la rusticité, répète à l’envi que la glèbe nous nourrit autant qu’elle se nourrit de nous. Poussière qui retourne à la poussière est l’antienne qui l’habite. Ici, le romantisme, né derrière les grandes vitrées des maisons haussmanniennes, chante l’homme nouveau qui se nourrit de poussières d’étoiles et de rayons cosmiques ensoleillant le monde. Naguère, François Villon dressait ainsi son Testament (1461) :
Item, mon corps j’ordonne et laisse / A nostre grand mère la terre ; / Les vers n’y trouveront grand gresse : / Trop lui a faict faim dure guerre ». Puis Victor Hugo parut. Avec lui, l’âme des temps nouveaux : « comme le soleil dans les fleurs fécondées, / jettera des rayons sur toutes les idées.
(Les Rayons et les ombres, 1840)

Un équilibre restait à trouver. Les courants d’énergie ne viennent pas seulement d’en-haut, notre anthropocentrisme éclairé dusse-t-il en souffrir. Des entrailles sue aussi un flux qui nous habite. La poésie a-t-elle fini par se libérer de ce tiraillement exercé tantôt par en haut, tantôt par en bas ? A-t-elle franchi l’étape du triptyque permettant au poète de se révéler aussi solaire que tellurique, ce sans être l’objet d’une double étreinte ? Oui, Sophie Marceau l’incarne, et pas à l’écran. « Comment rendre compte de ton merveilleux ? », se demandait Alain Cavalier, tutoyant un portrait d’elle, scotché dans sa chambre, au dos de la porte d’une armoire en fer. Puis il lâcha : « Je n’ai pas trouvé » (Irène, 2009). Pas étonnant, le cinéma, qui sculpte la lumière, se voue au seul soleil. Sophie n’avait pas encore publié La Souterraine (2023), où elle montre que « l’élévation par l’ascenseur social » ne lui a pas oublier que « de rien je viens, à rien je vais ». Aussi, a-t-elle trouvé l’équilibre.

Sophie Marceau est son nom de star. La solarité lui fut associée dès l’adolescence. Par assonance double. Soleil sonnant et trébuchant, noir et rougeoyant. En ville, non seulement discrète mais secrète, elle resta Mademoiselle Mapu, un nom plus matriciel. Mapu poétise en tandem avec Marceau ; ça donne de la prose inspirée qui concilie le magnétisme hérité au champ magnétique émis. Une hérédité faite de tellurisme :
Ma mère est belle. Pourtant née d’un sol pauvre et peu exigeant, semblable à la terre d’argile où pousse la vigne. Le travail séricigène du bombyx du mûrier a fait des merveilles pour produire tant de beauté brute.
Ajoutons la magie d’un reflet du ciel, comme on les aime aux studios de la Victorine et dont Sophie, à seize ans, eut la révélation dans les yeux d’une aînée :
« Elle est belle », me dis-je en la saluant. Nous avons la même couleur d’yeux. Ce vert vase que produit le mélange de l’eau salée à l’eau douce, le vert des étangs, de la moisissure, des sous-bois.

Le don lui a été donné. Elle peut toucher le ciel, mais la terre est son pays d’élection. Qu’un être séraphin la touche, Kristos Phorein de son nom, elle en saisit l’essence et s’en retourne :
Je suis restée de l’autre côté de la rive à le regarder communier avec l’indicible et suis retournée sur mes terres, sans maître ni serviteur.
S’identifier à Kristos Phorein, au Porteur de Croix, c’est ce qu’elle ne veut plus de l’atavisme qui l’habite. Les gens de la glèbe ont cela de collé aux viscères, sauf à être de vrais coquins comme Villon, que la souffrance qu’ils endurent malgré eux au quotidien, ils croient qu’elle les conduira au ciel.
Sophie a été élevée dans cette lignée où l’idéalisme se rumine davantage que le pain, histoire de s’en sortir comme on peut. Ça répète à l’envi : « Les pieds, on les laisse sous la table comme les chiens que l’on taloche à coups de botte ». Et Sophie martèle à son tour : « Quelle idée de vouloir trouver des chaussures à sa taille quand, depuis la nuit des temps, le mauvais œil lorgne mes pieds d’un air goguenard ? ». Elle se chausse petit et en fait sa grandeur : « La route sera pénible et je souffrirai ». Jusqu’au jour où, adulée comme Cendrillon et la chaussure adéquate, elle retombe sur ses pattes. Le constat suit : « Mon sang pulse du bas vers le haut, comme il se doit et, grâce à mes pieds, mon cœur a rajeuni ».

Athéna-super-nana fait alors se péter la nénette au panthéon des illusions. Elle efface les clowneries déclamatoires du p’tit Père frayant avec les nuages. Ne retient de lui que son appétence pour les misérables : « Victor Hugo n’a pas écrit de contes de fées ». Quant au « Jardin des dieux, le plus beau de tous / Celui des arts et de la beauté » qu’en dit-elle?: « Bétonné de la tête aux pieds il grimace ». Aussi, « Profitons du temps qui passe / J’m’achète une glace et trois dessins pour le prix d’un ». Les soldes où tout doit disparaître, il n’y a que ça de vrai. Sophie Marceau, en pratiquant cette voie, fait sienne sans le savoir – cuicui et gros sabots – ce que philosophait Gabriel Marcel. La métaphysique est au bout et au fond du réel, glace à deux boules, mi-cosmique, mi-tellurique.
Texte © Iraj Valipour – Illustrations © DR.
Z comme Zoroastre est une série à la rencontre des Images métaphysiques.
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