25 janvier 2020. Le train dans lequel je suis assis démarre à l’instant où je débute la lecture d’Un roman russe (2007) d’Emmanuel Carrère. Ses premiers mots – « Le train roule […] » [1] – me plongent aussitôt dans une sorte d’irréalité et de trouble, comme si la vie et le livre se confondaient, abolissant soudain la frontière entre lecteur et auteur. Le narrateur de cette autofiction est immergé dans un rêve (érotique) dont il est le principal protagoniste, « je » dédoublé à l’intérieur de lui-même.

Bientôt, il se réveille et lui aussi se trouve dans un train. Plus loin dans le livre, Emmanuel Carrère reproduit intégralement une nouvelle (érotique) intitulée « L’Usage du ‘Monde' » qu’il a publiée cinq ans plus tôt et qui se déroule entièrement à l’intérieur d’un train bel et bien réel, en service le jour de la parution du texte, et dans lequel il voyage justement. Avec cet exercice atypique, l’écrivain tente ce qu’il appelle une expérience de « littérature performative » [2], jouant au démiurge sexuel à distance avec sa compagne de l’époque. Celle-ci ne l’est pourtant plus au moment de la rédaction d’Un roman russe : sa nouvelle conjointe se prénomme Hélène, et en plus d’être l’un de ses nouveaux « personnages », elle est aussi la première lectrice-correctrice de tous ses manuscrits. Hélène, comme la mère d’Emmanuel Carrère dont il est également beaucoup question dans ce « faux » roman à mi-chemin entre réalité et invention.

Treize ans plus tard, et leur séparation intervenue entre-temps, Hélène Devynck refuse à son ex-conjoint le droit de continuer à l’utiliser comme personnage dans son œuvre, le notifiant même dans leur contrat de divorce. En d’autres termes, elle en met un à son double littéraire et reprend son droit exclusif à disposer d’elle-même. Or, cette volonté d’en finir avec l’emprise d’un auteur sur une personne réelle résonne en cet automne 2020 comme un écho au livre de Vanessa Springora paru au tout début de l’année : Le Consentement. Un récit autobiographique qui questionne, entre autres sujets cruciaux, la manière dont un écrivain primé et médiatisé (Gabriel Matzneff) a pu faire de son activité de pédocriminel [3] multirécidiviste le cœur de son « œuvre », transformant au passage chacune de ses victimes mineur(e)s en chair à littérature. Une double peine subie par Vanessa Springora de manière d’autant plus étrange et inquiétante que leur « relation » d’une année a commencé sous le signe d’une de ces coïncidences si fortes et folles qu’elles ont l’air de signes indiscutables, comme les preuves tangibles d’une intervention extra-humaine : la première phrase qu’elle lit du premier livre de son futur bourreau (durant la semaine qui suit leur première rencontre) commence en effet « par [s]a date de naissance complète, jour, mois, année : ‘Ce jeudi 16 mars 1972’ […] » [4].
Après avoir quitté à 15 ans ce manipulateur pervers (au prix d’un épisode psychotique avec phase de dépersonnalisation), Vanessa Springora fera l’objet d’un véritable acharnement livresque de sa part, harcèlement qui achèvera de la dévaster en remplaçant son ex-statut de jouet sexuel par celui de jouet littéraire, ou pour le dire avec ses propres mots : « […] il a transformé notre histoire en fiction parfaite » et « Quel rapport peut-il bien y avoir entre ce personnage de papier créé de toutes pièces et ce que je suis en réalité ? » [5]. Ainsi, Vanessa Springora subira pendant plus de trente ans cet emprisonnement à distance par les mots qu’elle qualifie de « sortilège », jusqu’au moment où elle trouvera la parade en retournant le miroir contre l’écrivain-prédateur, c’est-à-dire en utilisant la même arme que lui : « prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre » [6]. Ainsi, celle que Gabriel Matzneff avait réduite à la seule initiale de son prénom parmi d’autres initiales d’adolescentes elles aussi abusées physiquement et instrumentalisées littérairement parvient à renverser la situation [7]. Mieux encore : grâce à la publication du Consentement, d’autres paroles se libèrent et une enquête préliminaire est ouverte pour « viol sur mineurs » à l’encontre de l’ancien habitué d’émissions littéraires et de la presse culturelle.

Le Consentement pose donc lui aussi la question d’une écriture performative, pour le meilleur comme pour le pire : l’antidote finalement trouvé par Vanessa Springora v/s le virus inoculé pendant tant d’années par Gabriel Matzneff. Soit le rêve – ou le cauchemar – fait réalité d’une littérature qui n’est pas une simple suite de lettres, mais un geste suivi d’effets, prévus ou souhaités comme lorsqu’il s’agit de mettre des mots sur un trop long silence, ou bien imprévus voire redoutés. Ce deuxième cas de figure s’est également produit pour Vanessa Springora avec la mort de son père par crise cardiaque six jours après la parution de son ouvrage :
Je ne pouvais m’empêcher de penser que j’étais responsable de cette mort brutale, la coïncidence avec la sortie du livre était très troublante, confie-t-elle. Je ne sais pas s’il l’a lu, mais il en a entendu parler, je l’ai su. [8]
Une responsabilité qui fait suite à celle du père décrite dans Le Consentement, son absence ayant joué un rôle central dans ce qui est arrivé à sa fille. Ainsi, le sort se retourne une dernière fois sur lui-même au moyen d’un crime parfait, sans aucune arme ni trace, rappelant au passage que c’est le même mot – l’auteur – qui désigne l’écrivain et le criminel.
Si l’écriture a le pouvoir de provoquer des événements psychiques ou même « concrets », cette faculté n’est en aucun cas réservée à ses formes les plus proches du réel. La fiction, elle aussi, s’avère capable de ce transfert « magique » même si son exemple le plus célèbre n’a jamais été prouvé (la vague de suicides causée par la publication du roman de Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, en 1774). Mais il existe un phénomène encore plus fou et plus rare… : le déclenchement presque simultané de la fiction dans le réel, c’est-à-dire l’imagination devenue performative avant même d’être rendue publique sous la forme d’un livre, où ce n’est plus une personne qui est prise au piège du livre d’un autre, mais l’écrivain lui-même qui devient victime de sa propre fiction.
Un tel cas s’est produit le 23 mars 1983 avec l’enlèvement de la fille de Frédéric Dard, alors que ce dernier travaillait à son nouveau roman : l’histoire du kidnapping de la fille d’un écrivain populaire à succès retiré en Suisse (comme lui). Soit la mise en abîme la plus littérale qui soit et la plus effrayante des coïncidences : pour cette adolescente et son père, mais aussi pour l’auteur qui s’est senti responsable de la catastrophe [9]. Un cas extraordinaire au sens propre du terme qui montre aussi combien la fiction s’origine dans la perception du réel et plus particulièrement dans sa part la plus méconnue et la moins contrôlée : l’inconscient. À partir de là, tout est possible – même le plus improbable -, le « hasard » faisant le reste…

Dans le cas de Frédéric Dard, cette contingence a les traits d’un caméraman de la télévision suisse présent à son domicile pour un reportage. L’homme y a croisé la fille de l’écrivain et compris que celui-ci disposait d’importants moyens financiers. L’idée d’un enlèvement avec demande de rançon lui est alors venue à la manière d’un romancier, grâce à son imagination (et sa morale pour le moins émoussée). Une histoire d’autant plus livresque qu’elle rappelle une autre célèbre fiction littéraire, La Lettre volée d’Edgar Allan Poe, puisque l’auteur de l’enlèvement a été dans la pièce où se trouvait le fameux manuscrit (même si l’histoire ne dit pas s’il l’a lu…). Sa fille retrouvée épuisée, mais sauve, Frédéric Dard terminera son manuscrit « maudit » et le publiera l’année suivante sous le titre Faut-il tuer les petits garçons qui ont les mains sur les hanches ?, sans faire coïncider la suite de sa fiction avec le réel qu’elle avait « produit ». Bien au contraire, il restera dans son rôle de romancier en continuant d’inventer, loin de tout récit autobiographique ou autofictif. Agissant ainsi, l’écrivain fait le choix de ne pas enfermer l’auteur de l’enlèvement dans un livre, de ne pas en faire sa « créature ». Il faut dire que Frédéric Dard est lui-même devenu son propre personnage depuis 1978, année où il commence à signer ses ouvrages du nom de son plus célèbre héros, San-Antonio, y compris ceux dans lesquels ce dernier n’apparaît pas [10]. Le personnage a dévoré son auteur et l’écrivain est devenu son double de papier : la fiction rejoindra même définitivement la réalité en figurant, aux côtés de la véritable identité, sur la tombe de l’homme qui l’a imaginée.
Texte © Pierre-Julien Brunet – Illustrations © DR
Doubles & Coïncidences est une série créative de fictionnalisme.
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[1] Emmanuel Carrère, Un roman russe, P.O.L., 2007, p. 9. Un ouvrage dont le numéro d’éditeur, précisé à la fin du volume, est celui de mon année de naissance : 1976.
[2] Op. cit., p. 164. Le titre de la nouvelle se veut un double (presque parfait) du plus célèbre récit de voyage publié par Nicolas Bouvier : L’Usage du monde (Droz, 1963).
[3] Et non pédophile !!… ce double par erreur (étymologique et morale) qui en dit long sur le rapport de la société française moderne à ses enfants…
[4] Vanessa Springora, Le Consentement (2020), coll. Le Livre de Poche, 2021, p. 43.
[5] Op. cit., p. 172 et p. 175.
[6] Op. cit., p. 10.
[7] Sans oublier les petits garçons anonymes violés en Thaïlande et eux aussi « immortalisés » dans plusieurs livres, notamment un que Vanessa Springora évoque pour noter à quel point le sort s’acharne sur elle sous la forme d’une nouvelle et cruelle coïncidence : « L’ironie du hasard veut que je travaille maintenant dans la maison d’édition qui a publié ce texte de G. paru dans les années 70, ce fameux essai intitulé Les Moins de seize ans« (op. cit., p. 193).
[8] Dominique Perrin, « Vanessa Springora, la vie après Le Consentement », Le Monde, 30 septembre 2023. « Coïncidence troublante », soit exactement les deux termes qu’elle emploie dans son livre pour qualifier la gémellité entre sa date de naissance et l’incipit du livre de Matzneff.
[9] Frédéric Dard dira : « J’ai été absolument terrifié, comme si j’avais déclenché la foudre. Je ne suis pas superstitieux, mais c’est comme si quelque chose du malin s’était glissé là-dedans. Depuis longtemps, j’appréhendais. […] Je ne sais pas si on peut parler de prémonition, mais je serai quand même toute ma vie troublé par ça ». In « Frédéric Dard, l’intranquille » (« Épisode 5/5 : L’homme blessé »), entretien radiophonique avec Jean-Louis Ézine, France Culture, 1988.
[10] Le livre qui s’intéresse spécifiquement à cette question utilise dans son titre une formulation déjà évoquée dans mon texte « Le même titre, mais un autre » : Dominique Jeannerod, San-Antonio et son double : L’aventure littéraire de Frédéric Dard( PUF, 2010).