Écrire comme forme de la prière

Nul comme Kafka n’a possédé le savoir invocatoire, sous la forme de cet usage exigeant, intransigeant, ardu, périlleux, miraculeux, inouï, incandescent, tranchant et foncièrement sacrificiel du langage qu’est l’écriture. Aussi y a-t-il consacré une de ses plus fascinantes nouvelles, dont je vais maintenant essayer d’enluminer quelques passages. Il s’agit de La Colonie pénitentiaire [1]. En exergue à mes propos, je vous suggère de méditer ce passage du Journal daté du 18 octobre 1921 :

Il est parfaitement concevable que la splendeur de la vie se tienne prête à côté de chaque être et toujours dans sa plénitude, mais qu’elle soit voilée, enfouie dans les profondeurs, invisible, lointaine. Elle est pourtant là, ni hostile, ni malveillante, ni sourde ; qu’on l’invoque par le mot juste, par son nom juste [2], et elle vient. C’est là l’essence de la magie, qui ne crée pas, mais invoque.

Lorsqu’on lit La Colonie pénitentiaire, les images christiques ne manquent pas de virevolter devant soi. Il est plus que probable que la Passion et la Crucifixion étaient présentes à l’esprit de Kafka. Pourtant la part la plus christique de ce texte, c’est encore le court passage supprimé par Kafka avant la publication, fragment qu’on ne connaîtra jamais, puisque le manuscrit n’existe plus. Il y a de la sorte, creusant toute la nouvelle, une phrase invisible comme celle tracée par Jésus sur le sol. Et conformément à la mystique witgensteinienne du Tractatus, cette bribe évanescente délivre l’inépuisable signification de La Colonie pénitentiaire.

C’est un rituel sacrificatoire que décrit La Colonie. Le Condamné, bête et brute, incarne l’animalité du sacrifice ; c’est une sorte de chien docile, on pourrait le siffler pour l’appeler, précise Kafka ; il a grondé et menacé de « bouffer » le Capitaine dont il devait garder le seuil ; il a même une écuelle de riz placée à sa portée pendant le supplice, qu’il peut laper de la langue ; étant si peu humain, il n’a pas à connaître sa propre sentence, enfin, et surtout, il n’a pas accès au langage, du moins pas à la conversation entre l’Officier et le Voyageur, qui devisent en français.

Or, exactement comme dans le sacrifice au Temple, où le prêtre et l’offrant doivent ressentir la possibilité de se retrouver à la place de la victime sur l’autel – tout est lié par le korban, dans la première des huit ébauches de l’épilogue qu’a rédigées Kafka, c’est le Voyageur, contaminé d’animalité, qui se prend pour un chien et se met « à courir de tous côtés à quatre pattes ». Et lorsque l’Officier prend la place du Condamné sous la herse scripturaire de la Machine, il procède symboliquement à cette « activation du même par le même » qu’évoque Charles Mopsik dans Les rites qui font Dieu [3], en commentaire d’un texte d’Azriel de Gérone (kabbaliste du début du 13e siècle) :

D’une part, l’âme du sacrifiant, à travers celle du sacrificateur, s’identifie à la victime sacrifiée, d’autre part, l’offrande est identifiée, par l’opération du sacrifice, à son destinataire divin. 

La figure du « Vieux Commandant » évoque, pour sa part, l’inflexible Dieu d’une religion antérieure, que périment et rendent obsolètes les mœurs adoucies du nouveau Commandant réformateur – influencé par les femmes, précise l’Officier offusqué, rêvant que le successeur reconnaisse un jour la primauté du prédécesseur en tombant à genoux et en s’écriant :

Vieux commandant (Alter Kommandant), je m’incline devant toi !

D’ailleurs, comme les commentaires inouïs se rapportant à ce Dieu qualifié d’ « Ancien des Jours » dans le Talmud et la Kabbale, les dessins et l’écriture du Vieux Commandant sont illisibles au non-initié, qui ne distingue « qu’un labyrinthe de lignes entrecroisées qui recouvraient le papier en si grand nombre qu’on ne distinguait qu’avec peine les espaces blancs qui les séparaient ». L’Officier, mettant en somme les points-voyelles sous les lettres-carrées, précise :

Ce n’est pas un modèle d’écriture pour enfant. Il faut l’étudier très longtemps. Vous finiriez certainement vous-même par le reconnaître.

La colonie, sorte d’insulaire Palestine caniculaire, est un univers soumis à un déséquilibre proprement historial, axé sur la transition entre l’ancien et le nouveau ; deux mondes s’interpénètrent et se heurtent l’un à l’autre, telles des plaques tectoniques de temps :

D’une part, le nouveau monde, amnésique et spectaculaire, progressiste, favorable à davantage d’humanité (les dames ont gavé le Condamné de bonbons avant son supplice), univers de réunions de hauts fonctionnaires tournés en galas (« de véritables exhibitions »), où les femmes se pâment sous la voix de stentor du nouveau Commandant (« les dames l’appellent une voix de tonnerre »)… Le monde de la pure vocalité autrement dit (comparé à l’inscription de la Loi gravée à l’acide à même l’épiderme des transgresseurs), un monde raffiné de mouchoirs de dames et de sucreries, bien décidé à s’universaliser au-delà de l’île (le nouveau Commandant ne s’intéresse qu’aux bâtiments portuaires)…

De l’autre, l’ancien monde ésotérique et dissimulé de l’inexorable Loi écrite, un univers qui périclite (la Machine n’est plus qu’à peine et mal entretenue), le monde du vieux Commandant omnipotent (« il unissait tout en lui » : « soldat, juge, constructeur, chimiste, dessinateur »), dont les partisans sont « de pauvres gens humiliés », « avec de petites barbes noires et luisantes », qui veillent discrètement sa pierre tombale sur laquelle sa résurrection et son rétablissement sont prophétiquement gravés (encore une inscription !).

Tout ici évoque, en apparence, le judaïsme oriental que Kafka a pu observer à de nombreuses reprises et dont son ami Langer lui a si souvent transmis les récits hassidiques. La « maison de thé », où se rend le Voyageur à la fin pour y découvrir le petit tombeau de l’ancien Commandant, est bien une sorte de synagogue délabrée de shtetl :

Elle produisit sur le Voyageur l’impression d’un souvenir historique et il sentit la puissance des anciens temps.

Dans son Journal, où il décrit le 24 décembre 1911, la circoncision de son neveu précisément comme un vestige sacrificiel, Kafka remarque qu’il assiste au spectacle d’un monde en transition manifeste vers son engloutissement pourtant impossible à prédire. Là encore, comme à la fin de La Colonie, c’est la pression atmosphérique du moment historial qui l’intéresse :

Ces formes religieuses parvenues à leur fin ultime avaient déjà de façon si incontestable un caractère purement historique dans leur pratique actuelle, qu’un peu de temps écoulé dans le courant de cette matinée paraissait suffire pour qu’on pût intéresser historiquement les assistants, en leur faisant connaître la vieille coutume surannée de la circoncision et ses prières à demi chantées.

On remarquera que le Condamné au supplice de la Machine l’est pour n’avoir pas respecté sa fonction d’horloge humaine, chargé de l’apparat du passage du temps sur le seuil du Capitaine. Inutile de préciser que ce temps mécanique, comme l’écriture machinale de la herse – qui n’est si envahie d’arabesques qu’afin de faire durer exactement douze heures l’exécution –, n’ont rien de commun avec la libre souplesse véritable de la spiritualité juive (et Kafka le sait bien !). Ici, un seul récit hassidique (de ceux que Kafka prise tant qu’il les retranscrit dans son Journal) dira tout. Martin Buber raconte que Rabbi Shneur Zalman de Liadi, ayant un jour été surpris par la tombée de la nuit sans avoir pu accomplir la prière du soir – pour avoir assisté, fasciné, à un spectacle ignoble -, se mit « hors du temps » et put réciter sa prière. Cette temporalité réversible, vibratoire, toujours intensément éveillée, est aussi celle de Kafka :

Je suis une mémoire devenue vivante et c’est une des raisons de mon insomnie. [4]

Lorsque le Voyageur s’étonne que le condamné ne connaisse pas davantage la raison de son exécution que le texte de la sentence, l’Officier rétorque au Voyageur la maxime même du péché originel : « La faute est toujours certaine » (Die Schuld ist immer zweifellos). Le même mot, « zweifellos », qui signifie « indubitable », « incontestable » – et dont l’étymologie, comme celle de Zweifel (« doute ») est associée au mot Zwei, « deux », l’indubitable étant ce qui ne saurait être divisé en deux –, revient à propos de l’avis du Voyageur concernant la barbarie de la Machine :

L’injustice du procédé et la barbarie du supplice étaient hors de doute (zweifellos).

Cette justice injuste, fruit d’une faute inraturable qui précède tout temps humain, appartient à une transcendance hors d’atteinte. « Les autres tribunaux ne peuvent pas observer ce principe, car ils sont composés de plusieurs juges et ont d’autres cours au-dessus d’eux », se targue l’Officier. La sentence même du Condamné, « Respecte ton supérieur », n’est pas sans évoquer l’exhortation talmudique qu’on trouve parfois inscrite dans les synagogues sur l’armoire où est rangée la Torah :

Sache devant Qui tu te tiens !

Qu’est-ce qui caractérise le péché originel ? Il participe à la fois de la crédulité et de l’oralité, c’est un crime de bouche (mensonge et consommation) transmis du Serpent à Ève, puis d’Ève à Adam. Kafka donne sa version de cette verbalité transgressive dans son Journal en janvier et février 1920 :

Le péché originel, cette vieille injustice que l’homme a commise, consiste dans le reproche [5] que l’homme fait et auquel il ne renonce pas, à savoir qu’une injustice a été commise à son égard, qu’il a été victime du péché originel.

Le péché consiste à s’en plaindre ! Beau cercle vicieux que résume logiquement la maxime : la faute est toujours certaine.

Pourtant – et toute la subtilité de Kafka apparaît dans ce détail – le qualificatif zweifellos, « sans aucun doute », revient encore à propos d’une pensée du Voyageur qui prête précisément à confusion. Die Antwort, die er zu geben hatte, war für den Reisenden von allem Anfang an zweifellos : ici, la traduction de Vialatte est fautive (« Il ne savait ce qu’il devait répondre »), et l’on doit se reporter à la variante de Claude David :

La réponse que le voyageur avait à donner ne faisait, depuis le début, aucun doute à ses yeux.

Or, bien au contraire, l’ambivalence règne. Car l’Officier, naïvement, est persuadé que le Voyageur prendra son parti contre le nouveau Commandant, lorsque celui-ci lui demandera son avis sur la Machine, et, ainsi leurré par le silence courtois et observateur de son hôte, il élabore à son intention une tactique pour que le nouveau Commandant « se méprenne sur les intentions du Voyageur », en pensant qu’il adoptera son parti, ce qui est en effet précisément le cas. C’est donc bien l’Officier qui se méprend en l’occurrence. On a, de la sorte, tout un balancement du malentendu en abîme entre l’Officier et le Voyageur, dont le centre d’équilibre est l’indubitable justice barbare de la Machine.

Il faut ici préciser que l’Officier décrit l’atmosphère qui entoure le nouveau Commandant comme une ambiance de contrastes sonores (on n’est plus dans le monde de l’écrit). Le Voyageur, pour s’y conformer, aura d’abord à se taire :

Il faut qu’on remarque qu’il vous est pénible de parler, […] que si vous vouliez parler franchement, vous éclateriez en imprécations.

Mais, au moment décisif, toujours selon l’Officier persuadé à tort que le Voyageur pense comme lui, ce dernier doit imposer sa voix, soit en hurlant, soit en chuchotant :

Que votre discours ignore tout ménagement, criez la vérité, penchez-vous sur la rampe et hurlez, parfaitement hurlez votre opinion, votre inébranlable opinion au commandant. Mais peut-être ne le voulez-vous pas, ce n’est pas dans votre caractère… Ne vous levez pas, ne dites que quelques mots, chuchotez-les, il suffit que les fonctionnaires les entendent…

Cris et chuchotements sont le mode de langage qui conviennent au monde de la nouvelle Loi, tandis que le monde de l’ancienne Loi correspond à un parfait mutisme inscrit : les derniers disciples dissimulés du vieux Commandant, réunis dans la maison de thé autour de sa tombe, sont éradiqués de la nomination, conformément à la prophétie gravée sur la pierre :

Ici repose le Vieux commandant. Ses fidèles,qui n’ont plus le droit de porter un nom [6], lui ont creusé une tombe et consacré cette pierre.

Enfin, il est notable que la Machine, vouée à l’inscription, supprime toute possibilité pour le supplicié de s’exprimer puisqu’un « petit tampon de feutre » lui est enfoncé dans la bouche, « destiné à l’empêcher de crier et de se mordre la langue ».

Venons-en justement au personnage principal de la nouvelle, la Machine. Le mot en allemand est die Maschine, qui désigne à la fois un mécanisme et une machination, une ruse. Pourtant, si l’écriture qui nourrit son mystérieux mécanisme interne est indéchiffrable au non-initié, la Machine s’offre en toute innocence à tous les regards. Sa herse est transparente afin que chacun puisse lire la sentence qu’elle scarifie sur le corps du supplicié. « Et maintenant, à travers le verre, tout le monde peut voir l’inscription se graver sur le corps du condamné », indique l’Officier au Voyageur. Il raconte, en outre, qu’au temps du règne de l’ancien Commandant, il choisissait parmi la foule immense réunie lors d’une exécution deux enfants, qu’il portait sur chacun de ses bras, tels les plateaux de la balance tenue par la Justice, pour observer de près le visage du condamné :

Comme nous aimions baigner nos joues dans le rayon de cette justice enfin atteinte et déjà partie.

Cette fugacité fulgurante de l’ancienne justice correspond à son mode d’application. Le châtiment qu’opère la Machine ne se distingue, en effet, non seulement pas du jugement lui-même, mais pas non plus de la règle bafouée, puisque ce n’est pas vraiment la sentence qui est gravée sur la peau du condamné – comme, dans l’antiquité romaine, l’acte de condamnation figurait sur le titulus surmontant une crucifixion –, mais l’énoncé de l’édit qui aura été transgressé. La Machine est ainsi moins l’instrument d’application de la Justice, comme la guillotine, par exemple, que celui de sa révélation scripturaire. Ainsi, « Sois juste » est l’inscription, tautologique en somme, que s’appliquera à lui-même l’Officier. Ce « Sei gerecht » renvoie d’ailleurs contradictoirement à ce qui semblait pourtant « hors de doute » (zweifellos) : l’injustice du procédé (die Ungerechtigkeit). Kafka expliqua à Janouch :

Qu’est-ce que le mot in-justice ? C’est l’abréviation de justice interne. Mais une justice réservée au seul usage interne et personnel est une norme de violence, une injustice.

Die Maschine n’est donc pas tant un outil de torture qu’une machine à écrire la Loi. Voilà pourquoi le jugement n’a pas à être proclamé ni connu d’avance par le condamné. Il s’incarne tandis qu’il s’inscrit :

Il serait inutile de lui faire savoir [la sentence], puisqu’il va l’apprendre sur son corps.

Cette révélation extraordinaire fait basculer, à nouveau en apparence, tout l’univers de la nouvelle dans une imagerie puissamment christique. Car c’est avec ses plaies que le condamné étudie durant six heures sa propre sentence ! La description par l’Officier de la transfiguration du supplicié, qui intervient à la sixième heure – celle même de la Passion du Christ signalée par l’enténébrement de la Terre -, ne manque pas de perturber la division qui semblait si évidente entre les deux types de Loi, l’Ancienne et la Nouvelle :

Comme il devient calme à la sixième heure ! L’esprit le plus stupide s’ouvre alors. […] Vous avez vu qu’il n’est pas facile de lire cette écriture avec les yeux ; eh bien, l’homme la déchiffre avec ses plaies.

Difficile de ne pas songer à la description par Bossuet, dans le Panégyrique de saint Bernard, du Christ comme une performation perforée de la Parole divine :

Ce sont ces vérités, Chrétiens, que le grand Pontife Jésus nous montre écrites sur son corps déchiré, et c’est ce qu’il nous crie par autant de bouches qu’il a de plaies : de sorte que sa croix n’est pas seulement le sanctuaire d’un pontife et l’autel d’une victime, mais la chaire d’un maître et le trône d’un législateur.

Bossuet insiste :

Jésus était le livre où Dieu a écrit notre instruction ; mais c’est à la croix que ce grand livre s’est le mieux ouvert, par ses bras étendus, et par ses cruelles blessures, et par sa chair percée de toutes parts… 

Mais tout va à nouveau rebasculer : telle est l’intraitable force de Kafka de ne jamais se laisser réduire à une seule sorte d’interprétation, fût-ce la plus sophistiquée. Ce qu’a très bien vu Walter Benjamin, qui explique que « tout ce qu’il décrit est en même temps un énoncé sur autre chose ». Là est la « ruse », que traduit aussi – je le rappelle – le mot Maschine. Au fond, l’officier pourrait aussi bien ne rien expliquer ni tenir son long discours militant : la Machine « fait elle-même son propre éloge » comme traduit, abusivement, Vialatte. Le texte dit : « Sie wirkt für sich », elle travaille pour son propre compte… Je ne peux m’empêcher de citer, ici, la suite de la réponse de Kafka à Janouch concernant l’injustice comme justice interne, car il s’agit, prophétiquement, d’une analyse du capitalisme comme machination autonome de l’argent :

Les fabriques ne sont que des organes servant à accroître le profit de l’argent. Nous ne jouons tous dans cette affaire qu’un rôle subordonné. Le plus important, c’est l’argent et la machine. L’être humain n’est plus qu’un instrument démodé servant à l’augmentation du capital, un reliquat de l’histoire, dont très bientôt les capacités, insuffisantes au regard de la science, seront remplacées par des automates qui penseront impeccablement.

Ne voit-on pas se profiler, ici, le règne de celui que nous avons depuis tout à l’heure exclu de la spirale dialectique qui relie l’humain et le divin, en tiers lésé du sacrifice, si j’ose dire. Car si le sacrifice est la part de Dieu, le bouc émissaire, à quoi Kafka compare l’écrivain, n’est-il pas la part d’Azazel ? Où intervient le démoniaque dans La Colonie pénitentiaire ? Eh bien moins dans les détails impressionnants de sadisme du supplice, que dans le « rire muet » du condamné lorsqu’il échappe, pour sa revanche, à sa condamnation, et est remplacé par l’Officier sous la herse :

Sans avoir souffert jusqu’au bout, le condamné serait vengé jusqu’au bout. Un large rire muet apparut sur son visage et ne l’abandonna plus.

De même que Satan, dans l’une des ébauches de l’épilogue, est une grande dame (die Schlange, la Serpent, désigne aussi le satan en allemand), ce condamné démoniaque est bien une sorte d’antéchrist au rabais ; contrairement à la tunique sans couture du Christ que tirent au sort les soldats romains, les vêtements du condamné sont fendus en deux (l’indubitable Zwei-fel-los se désagrège) par le soldat chargé de sa garde, qui, une fois son prisonnier gracié, ricane avec lui de son accoutrement de haillons écartelés.

L’Officier n’avoue-t-il pas, durant sa description du supplice, sa « tentation [7] de [se] mettre aussi sous la herse » ? Tentation à laquelle, pour son malheur, il ne résistera pas, échouant du coup dans son imitation de Jésus-Christ. Quant à la Machine, lorsqu’elle se détraque, les rouages, qui grinçaient auparavant, deviennent subitement silencieux, au point que le Voyageur, distrait par le soldat et le prisonnier, ne remarque même pas la transfiguration ratée de l’Officier, tandis que la Machine vomit ses rouages en implosant, assassinant celui qui s’est offert en sacrifice pour mieux incarner la justice en soi.

Si sa résurrection échoue, c’est parce que sa mort elle-même est catastrophiquement bâclée : la tête de l’Officier « était restée comme en vie », écrit Kafka :

Nul signe de la délivrance promise ; ce que tous les autres avaient trouvé sous la machine, l’officier ne l’y trouvait pas ; les lèvres se serraient, les yeux étaient ouverts, on les eût dits vivants [8] ; le regard était calme et convaincu, la pointe de la grande aiguille de fer traversait le front.

Il y aura bien une résurrection dans la dernière ébauche de l’épilogue, mais là encore, c’est davantage celle intermédiaire de Lazare que l’ascension en gloire du Christ, ou celle pieusement promise et attendue du Vieux Commandant…

Ainsi le Diviseur (diabolos) semble à l’œuvre de bout en bout de La Colonie pénitentiaire. « Il y a quelque part un ver qui creuse le récit dans ce qu’il a de plein », écrivait Kafka à son éditeur Kurt Wolff le 4 septembre 1917. On songe à nouveau au Serpent dont « nous, casseurs de cailloux en renom », dit la cinquième ébauche, préparons la route. La faute est toujours certaine : Kafka voyait, en effet, dans sa génialissime nouvelle une imperfection incorrigible. Dans son Journal, le 2 décembre 1914, après une lecture de La Colonie chez Werfel en présence de Max Brod, Kafka note :

Je n’en suis pas tout à fait mécontent, en dépit des fautes qui sont plus qu’évidentes et indélébiles.

La faute est toujours certaine, aussi indélébile que l’encre acide de la Machine à écrire sur les corps. On comprend mieux que l’explosion finale de la Machine se répercute jusqu’au texte qui va, très midrashiquement, se craqueler en huit épilogues inconciliables, dont aucun ne prévaut. « Grâce au silence de ce travail », écrit Kafka à propos de la mise à mort de l’Officier, « la Machine disparaissait littéralement du champ de l’attention ». Si la Machine n’a plus rien à dire, fût-ce en grinçant, ni à inscrire sur le corps de l’Officier (« La herse n’écrivait pas, elle piquait simplement »), c’est qu’elle est en train de s’engloutir en la nouvelle que l’on a sous les yeux. Le supplice scripturaire n’en était pas un, c’était, comme la littérature, « un jeu » : « C’est alors que le jeu commence », lâche subrepticement l’Officier à un moment, parlant pourtant de la torture. Et dans ce jeu qu’est l’écriture, c’est bien le corps – cette « meilleure image de l’âme humaine », indique Wittgenstein dans les Investigations philosophiques – qui est ligaturé à la table de travail [9] : « La plume n’est pas pour l’écrivain un instrument, mais un organe », expliquait Kafka à Janouch. À propos d’une critique de Rilke, qui après avoir lu La Colonie pénitentiaire y remarqua un manque de logique interne, Kafka écrivit à Felice Bauer, « cette remarque n’est pas intelligible sans plus d’explication, mais elle est pénétrante ».

Comme pour tout texte majeur, la logique n’est pas interne à l’instar de l’injustice. Elle est intercalaire, interstitielle, c’est un swing du sens entre le texte et le glorieux corps sacrificiel de Kafka. « Et même si tout restait inchangé », formule l’un des épilogues, « la pointe était toujours là, qui se tordait en émergeant de son front fendu, comme si elle portait témoignage de quelque vérité ». [10]

La vérité est dans la prière, le sacrifice est dans « quelque » vérité surgissant de la fission. C’est en effet un enseignement profondément juif que toutes les ligatures soient aussi des puissances de scissions. Ayant coupé le fil gordien de son texte, Kafka parachève ainsi à sa façon l’alliance nodale entre Dieu et Israël, laquelle, en hébreu, ne se « noue » pas, mais, littéralement, se « tranche » (karat).

« Qui donc », demande le Journal à la date du 21 novembre 1913, « possède la main enchantée capable d’entrer dans la machinerie sans être déchirée par mille couteaux et semée à tous les vents ? ».

Faut-il vous apporter la réponse ?

Texte © Stéphane Zagdanski – Illustrations © Andy Warhol & DR.
Extrait de Kafka et la Question J (éd. de la GGG, 2024).
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[1] Œuvres complètes, t. II, traduction d’Alexandre Vialatte, Gallimard, La Pléiade.

[2] Je souligne.

[3] Charles Mopsik, Les Grands Textes de la cabale : Les rites qui font Dieu, Verdier, p. 134.

[4] Journal, 15 octobre 1921.

[5] Je souligne.

[6] Je souligne.

[7] Je souligne.

[8] Je souligne.

[9] À Max Brod, juste avant de comparer l’écrivain au bouc émissaire, Kafka disait : « L’existence de l’écrivain dépend vraiment de sa table de travail; en fait il ne lui est jamais permis de s’en éloigner s’il veut échapper à la folie, force lui est de s’y accrocher avec les dents ».

[10] Je souligne.