
(Début de l’été 1858)
Joseph A. Sweetser
Le vendredi soir
Il s’est produit tellement de choses, cher oncle, depuis que je vous ai écrit – tellement – que je chavire en écrivant, dans leur vif souvenir. Des étés de floraison – et des mois de gel, et des jours de cloches qui tintent, et pourtant tout le temps cette main au coin du feu. Aujourd’hui a été si heureux à l’extérieur, et pourtant si morose à l’intérieur – si gai, le soleil brillait – et maintenant la lune entre furtivement, mais ne rend personne joyeux. Je ne peux toujours pas voir la lumière – s’il vous plaît dites-moi si elle brille.
J’espère que pour vous, durant cette longue période, tout se passe bien et dans l’allégresse.
Nous avons ici un été souriant, qui fait chanter les oiseaux et se mouvoir les abeilles.
D’étranges fleurs apparaissent sur beaucoup de tiges et les arbres accueillent leurs locataires.
J’aimerais que vous voyiez ce que je peux voir et que vous vous imprégniez de cette musique. Le jour s’est éteint, il y a longtemps, et un chœur unique continue à porter le canto. Je ne sais pas qui c’est, qui chante, moi non plus, dirais-je !
Dieu nous accorde beaucoup de coupes. Peut-être viendrez-vous à Amherst, avant qu’on ait porté les toasts. Notre homme a fauché aujourd’hui, et alors qu’il manœuvrait sa faux, j’ai pensé à d’autres fauchages, et à d’autres récoltes loin d’ici.
Je me demande pendant combien de temps nous serons dans l’incertitude ; dans combien de temps nous saurons.
Votre frère m’a gentiment apporté un tulipier ce matin. Une fleur de son arbre.
Je trouve que ce sont des amis très prévenants et je les aime beaucoup. Il semble très agréable que les autres soient si tôt des proches.
Nous avons fait la connaissance de tante Kate, pour le premier – dernier printemps, et avons passé quelques heures agréables, tout comme des jeunes filles qui se retrouvent. Je rencontre des octogénaires – mais des hommes et des femmes plus rarement, et à des intervalles plus longs – des « petits enfants », à qui appartient le « Royaume des Cieux ». Comme certains devront grandir pour y être admis ! J’ai du mal à savoir ce que j’ai dit – mes paroles se sont tout emplumés – pour voleter ici et là. S’il vous plaît, partagez mon amour le plus chaleureux avec mes tantes et cousins - et écrivez-moi, s’il vous plaît, un soir d’été.
Affy,
Émilie
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(early summer 1858)
Joseph A. Sweetser
Friday night
Much has occurred, dear Uncle, since my writing you – so much – that I stagger as I write, in its sharp remembrance. Summers of bloom – and months of frost, and days of jingling bells, yet all the while this hand upon our fireside. Today has been so glad without, and yet so grieved within – so jolly, shone the sun – and now the moon comes stealing, and yet it makes none glad. I cannot always see the light – please tell me if it shines.
I hope you are well, these many days, and have much joy. There is a smiling summer here, which causes birds to sing, and sets the bees in motion. Strange blooms arise on many stalks, and trees receive their tenants.
I would you saw what I can see, and imbibed this music. The day went down, long time ago, and still a simple choir bear the canto on. I dont know who it is, that sings, nor did I, would I tell!
God gives us many cups. Perhaps you will come to Amherst, before the wassail’s done. Our man has mown today, and as he plied his scythe, I thought of other mowings, and garners far from here. I wonder how long we shall wonder; how early we shall know.
Your brother kindly brought me a Tulip Tree this morning. A blossom from his tree.
I find them very thoughtful friends, and love them much. It seems very pleasant that other ones will so soon be near.
We formed Aunt Kate’s acquaintance, for the first – last spring, and had a few sweet hours, as do new found girls. I meet some octogenarians – but men and women seldomer, and at longer intervals – « little children, » of whom is the « Kingdom of Heaven. » How tiny some will have to grow, to gain admission there! I hardly know what I have said – my words put all their feathers on – and fluttered here and there. Please give my warmest love to my aunts and cousins – and write me, should you please, some summer’s evening.
Affy,
Emilie
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À Elizabeth Holland
de ED
vers le 20 janvier 1856
Votre voix est douce, chère Mme Holland – j’aimerais l’entendre plus souvent. Une des musiques mortelles que Jupiter refuse, et, en effet, quand ses douces mesures se glissent dans mon oreille, je fais taire les oiseaux pour les écouter. Vous pensez peut-être que je n’ai pas d’oiseaux, et que c’est de la rhétorique – dites-moi, M. Whately, c’est quoi sur le cerisier ? L’Office est terminé, le vent souffle et Vinnie est dans la pâle contrée que les simples appellent « sommeil ». Ils finiront par être plus sages, nous serons tous plus sages ! J’étais assise dans la neige, le jour d’été où vous et les abeilles et le vent du sud êtes venus : cela semble aussi fabuleux que le Paradis à un monde pécheur – et je continue à m’en souvenir jusqu’à ce qu’il prenne un air spectral , et me fasse un clin d’œil et un signe de tête, et alors vous devenez tous des fantômes et vous disparaissez. Nous ne pouvons plus parler et rire, dans le salon où nous nous sommes rencontrées, mais c’est là que nous avons appris à aimer pour toujours, donc c’est tout aussi bien.
On s’installera dans un salon « pas faite par une main humaine », c’est tant mieux, si on n’y fait pas trop attention! Je ne peux vous dire comment nous avons déménagé. Je préfère ne pas m’en souvenir. Je crois que mes « effets » ont été transportés dans un carton à chapeau, et mon « moi immortel », à pied, peu de temps après. J’avais fait, à l’époque, l’inventaire de mes différents sens, et aussi de mon chapeau et de mon manteau, et de mes meilleures chaussures – mais cela s’est perdu dans la mêlée, et maintenant je sors avec des lanternes, à ma recherche. […]
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To Elizabeth Holland
From ED
about 20 January 1856
Your voice is sweet, dear Mrs. Holland – I wish I heard it oftener. One of the mortal musics Jupiter denies, and when indeed its gentle measures fall upon my ear,I stop the birds to listen. Perhaps you think I have no bird, and this is rhetoric – pray, Mr.Whately, what is that upon the cherry-tree? Church is done, and the winds blow, and Vinnie is in the pallid land the simple call « sleep. » They will be wiser by and by, we shall all be wiser! While I sit in the snows, the summer day on which you came and the bees and the southwind, seem fabulous as Heaven seems to a sinful world – and I keep remembering it till it assumes a spectral air, and nods and winks at me, and then all of you turn to phantoms and vanish away. We cannot talk and laugh more, in the parlor where we met, but we learned to love for aye, there, so it is just as well.
We shall sit in a parlor « not made with hands » unless we are very careful ! I cannot tell you how we moved. I had rather not remember. I believe my « effects » were brought in a bandbox, and the « deathless me, » on foot, not many moments after. I took at the time a memorandum of my several senses, and also of my hat and coat, and my best shoes – but it was lost in the melee, and I am out with lanterns, looking for myself . […]
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Deux quatrains
On ne sait jamais que l’on part – quand on part-
On plaisante en fermant la porte
Le Destin derrière nous la verrouille
Et l’on accoste jamais plus.
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We never know we go – when we are going –
We jest and shut the door
Fate following behind us bolts it
And we accost no more.
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Que tu sois ma première évidence
dans la chaude Clarté du matin –
Et que ma première Crainte soit que l’Inconnu
Ne t’engloutisse dans la nuit –
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Let my first knowing be of thee
With morning´s warming Light –
And my first Fearing, lest Unknowns
Engulph thee in the night –

Extraits de Complete Poems (Boston, Little, Brown, and Company 1925).
Textes © Emily Dickinson (trad. inédite © Raymond Farina) – Illustrations © DR
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